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Dans la presse 21/11/2019

Les jeux video : un casse-tête chinois

Les jeunes Chinois passent un temps croissant à jouer aux jeux vidéo. (DR)
Alors que le marché du jeu vidéo est en plein expansion, et que la Chine y contribue grandement, le gouvernement chinois vient d’annoncer un ensemble de mesure visant à restreindre l’usage des jeux-vidéos pour les mineurs. Pour préserver leur santé ? Peut-être pas seulement.

La Chine, l’Empire du jeu


Avec 600 millions d’adeptes, la Chine compte le plus grand nombre de joueurs au monde. Or, le 5 novembre dernier, le gouvernement central a annoncé une série de mesures visant à restreindre l’usage des jeux vidéos . Avec cette décision, ce sont les mineurs qui sont dans le collimateur de l’Etat chinois.

Concrètement, les joueurs de moins de 18 ans devront limiter leur temps de jeu à 90 minutes en semaine, et respecter un couvre-feu de 22h à 8h du matin. Pendant le weekend et les vacances, la limite est portée à 3 heures par jour.

Les limites imposées par Pékin concernent également les dépenses effectuées dans les jeux vidéos. La limite est fixée à 200 yuans (l’équivalent de 26 euros) par mois pour les moins de 16 ans, 400 yuans pour les 16-18 ans.

La réglementation est complétée par un ensemble de règles visant à limiter les mécanismes favorisant l’addiction au sein des jeux. Pékin, rapporte ainsi le Parisien , a demandé aux concepteurs de jeux, de “modifier les contenus, fonctions ou règles” qui pourraient favoriser l’addiction des jeunes.
Cela présuppose également, et c’est un détail d’importance, que chaque joueur mineur devra renseigner sa véritable identité, vérifiée par son numéro de carte d’identité et sa date de naissance, pour pouvoir jouer.

Les récentes mesures s'inscrivent dans un mouvement de régulation entamé depuis quelques années par Pékin.
Ainsi, rappelle la BBC , le gouvernement avait annoncé en 2018 la création d'un poste de régulateur de l'industrie du jeu vidéo, pour, entre autres, limiter le nombre de jeux en ligne et développer un système de restriction en dessous d'un certain âge. La même année, le gouvernement avait suspendu pendant neuf mois l'approbation de mise sur le marché de nouveaux jeux vidéo. En réponse, Tencent, la plus grosse entreprise de jeu vidéo mondiale, avait limité le temps de jeu à 1 heure par jour pour les usagers de moins de 12 ans, et à 2 pour les usagers âgés de 12 à 18 ans. Les usagers devaient justifier leur âge et identité avec des documents officiels.

L’épineuse question de l’addiction


Selon le gouvernement, cette réglementation est destinée à lutter contre l’addiction aux jeux vidéos, accusée de favoriser troubles du sommeil, troubles de l’attention, et problèmes de vue. Xi Jinping avait déjà fait des déclarations dans ce sens , considérant l'épidémie de myopie chez les jeunes comme un problème national. Selon l’agence de presse étatique Xinhua, près de la moitié de la population serait myope. L’addiction aux jeux vidéos — qui toucherait près de 24 millions de personnes — aggraverait ce trouble chez les jeunes.

Il faut rappeler que l’Organisation mondiale pour la Santé (OMS) a classé en mai 2019 le trouble du jeu vidéo comme une pathologie , dans la classification internationale des maladies. Celle-ci, faite en l’absence de consensus scientifique, a été à l’origine de nombreux débats, dont on peut lire un aperçu sur Le Drenche . Ses défenseurs avancent que ses effets sur la santé sont réels, et que cette classification ouvre la voie à des mesures de santé publique. Ses détracteurs avancent au contraire qu’il n’y a pas de consensus scientifique sur la question, et que par conséquence, le diagnostic et les mesures à prendre sont mal définis, entraînant davantage une stigmatisation des joueurs qu’une véritable prise en charge.

La réglementation du gouvernement chinois s’inscrit complètement dans la lignée des défenseurs de cette classification.

Surveiller et punir ?


Au delà de l’impact, supposé ou réel de l’addiction aux jeux vidéos, cette nouvelle réglementation s’inscrit également dans un contexte plus large de surveillance de l’internet en Chine.

Le pays possède la population la plus connectée de la planète avec 731 millions d’internautes en 2016 ; cela représente donc un immense cheptel à surveiller. En effet, si la toile chinoise est déjà restrictive, le gouvernement veut approfondir ses moyens de contrôle.

Cette mesure aura alors pour objectif de contraindre l’ensemble des joueurs à jouer sous leur véritable identité : pour prouver qu’ils ne sont pas mineurs, les joueurs majeurs devront eux aussi justifier de leur âge. Le marché chinois étant le plus grand marché au monde (24,6 milliards de dollars), il y a fort à parier qu’un très grand nombre d’éditeurs de jeux vidéos intégreront ces dispositions dans leurs logiciels.

S’il est possible de tracer l’identité réelle des joueurs, il sera également possible de leur attribuer des propos tenus en ligne. Dans un pays où l’Internet est très surveillé, les chats écrits ou vocaux de jeux vidéos constituent un espace de liberté d’expression très utilisé.

La Chine n’est d’ailleurs pas le premier pays à s’intéresser à ces espaces de discussions. En France, la DGSE publiait en janvier 2019 une offre de stage pour des spécialistes en jeux vidéos pour améliorer leur surveillance en ligne.

Pour conclure, notons que d’autres pays comme la Suède souhaitent favoriser l’usage du jeu vidéo au point de l’intégrer dans les cursus scolaires, comme le rappelait récemment The Conversation . De quoi relancer le débat sur la place du jeu vidéo pour au moins quelques années.


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