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Focus 19/11/2019

Une contre-histoire féministe de la programmation informatique

Les femmes étaient présentes dès les débuts de l'informatique et l'ont même rejoint en nombre dans les années 1960. Ici, de gauche à droite, Patsy Simmers, Gail Taylor, Milly Beck et Norma Stec tenant des composants des premiers ordinateurs de l'armée américaine. U.S. Army Photo, 163-12-62.
Chaque mois ou presque, Claire Richard, rédactrice en chef du Digital Society Forum, sera dans l'émission de radio "Foule Continentale" , animée par Caroline Gillet et diffusée sur France Inter et la RTBF, pour parler du numérique et de ce que ça change dans nos vies. Vous pourrez ensuite retrouver la chronique sur notre site ainsi que sur la page de l'émission.

CAROLINE : Claire, tu es une des seules journalistes tech que je connais… Est-ce que tu te sens seule parfois ?

CLAIRE : Non, pas du tout parce qu'il y a beaucoup de femmes qui écrivent, et très bien, sur la tech. Par contre, elles sont très peu nombreuses du côté des ingénieurs — et là les choses ne vont pas en s'arrangeant. Les filles continuent à ne pas se diriger vers ces métiers là, parce qu’ils restent très masculins, et parce que la représentation du codeur comme d’un geek génial en maths et nul en interactions reste très forte.
Dans la Silicon Valley, un peu moins d’un quart des emplois techniques sont occupés par des femmes. Et en France, les femmes représentent seulement ⅓ des emplois dans le numérique -- et parmi elles, seules un quart sont dans des postes techniques, les autres sont dans le marketing, les ressources humaines, l’administration...

CAROLINE : J’imagine que ça a des conséquences, le fait que ce soit surtout des hommes qui dessinent nos univers numériques ?

CLAIRE : On peut se dire que ça infuse dans certains produits : par exemple, quand on voit que les assistants vocaux, Siri, Alexa chez Amazon, sont toutes des voix de femmes... Il y aussi beaucoup de témoignages sur la culture sexiste des boîtes tech : blagues lourdingues, harcèlement, voire orgies où des entrepreneurs riches invitent des femmes jeunes sous couvert de networking. Plus largement, ça produit des angles morts : si vous êtes un ingénieur homme, blanc et issu de classes aisées, il y a des réalités que vous ne pouvez tout simplement pas connaître et que vous risquez de ne pas prendre en compte quand vous programmez. Et ça fait aussi des angles morts pour nous, parce qu’on associe inconsciemment le code à un monde de mecs, technique, matheux et peu accueillant pour les femmes.
Pourtant, historiquement ce n’est pas du tout le cas. C’est même le contraire : la programmation a longtemps été un domaine de femmes.

CAROLINE : Ok donc super, tu nous proposes une contre histoire féministe des ordinateurs, j’adore ! On commence à quelle période ?

CLAIRE : On peut commencer dès le 19e, avec Ada Lovelace, considérée comme une pionnière de l’informatique. C’était la fille du poète et dandy Lord Byron, mais surtout une mathématicienne précoce et géniale qui casait ses heures de calculs entre ses obligations sociales de comtesse et de mère. A 17 ans, elle rencontre le mathématicien Charles Babbage, inventeur d’une « machine analytique » qui est une sorte d’ancêtre de l’ordinateur. Elle devient sa collaboratrice et se passionne pour ces machines, qu’elle ne voit pas seulement comme des objets mathématiques mais des « partenaire de l’imagination », qui pourraient programmer de la musique, de la poésie ou de la peinture...



Dans des notes restées célèbres, elle imagine comment une machine pourrait manipuler du langage et des symboles en plus des chiffres. Et ça, c’est le principe même de la programmation.
En son honneur, tous les 8 octobre est le Ada Lovelace day, qui célèbre les femmes dans les sciences, la tech et l’ingénierie.

CAROLINE : Est-ce qu’elle a des héritières ?

CLAIRE : Oui, mais pas tout de suite aussi connues qu’elle. A la fin du 19e siècle, on retrouve plein de femmes dans les mathématiques — mais en tant que petites mains anonymes. Ce sont les premiers ordinateurs, computers en anglais. A l’époque, le mot ne désigne pas des machines mais des personnes. Ce sont les gens qui font, à la main, les calculs nécessaires à l’expansion de l’industrie et la science, qui vont calculer la trajectoire des planètes ou des balles de fusil. C’est un travail indispensable mais mal considéré et mal payé, on y trouve donc surtout des femmes. Ces «ordinatrices », comme on les appelle, coûtent à peine plus qu’une ouvrière d’usine.

CAROLINE : Les premiers ordinateurs sont donc... des femmes.

CLAIRE : Absolument. Et ça semble si naturel que dans les années 1940, un mathématicien propose une nouvelle unité pour mesurer la puissance d’un ordinateur qu’il appelle le « kilogirl », qui correspond à environ 2 000 heures de travail de calcul, effectué par une femme.
Mais c’est surtout à partir de la Seconde Guerre Mondiale que les femmes prennent un rôle important dans la programmation. Comme les hommes sont partis au front ou été enrôlés dans l’armée, elles occupent des postes traditionnellement masculins. Elles sont embauchées dans des départements d’informatique ou de renseignements : en Angleterre, par exemple, elles participent au décryptage de la machine Enigma , utilisée par les nazis pour coder leurs messages.



C’est l’époque de la création des premiers ordinateurs. Ils sont énormes — ils occupent des salles entières —, on les fait fonctionner en branchant et en débranchant des câbles et on les programme à la main sur des kilomètres de papier.
Aux Etats-Unis, le premier ordinateur entièrement électronique s’appelle ENIAC . Ce sont 6 femmes qui vont en écrire la programmation. Elles sont toutes mathématiciennes, elles s’appellent Kay McNulty , Jean Bartik , Betty Holberton , Marlyn Meltzer , Frances Spence et Ruth Teitelbaum . Pourtant quand ENIAC est présenté à la presse, on leur demande de ne pas être sur la photo et elles ne sont pas invitées au dîner d’honneur… Il faudra des décennies pour qu’on se rappelle d’elles.

CAROLINE : Et tu voulais aussi parler de Grace Hopper ?

CLAIRE : Oui, elle c’est vraiment une figure formidable de cette histoire. Au début de la guerre c’est une jeune prof. Quand elle apprend le bombardement de Pearl harbor, elle s’engage dans la Navy. Comme elle a étudié les maths, la physique et l’économie, elle est envoyée à Harvard, où elle apprend à programmer les premiers ordinateurs. En 1950, elle invente une pièce essentielle de la programmation, ce qu’on appelle un “compilateur” : un programme qui transforme le code source (écrit dans un langage de programmation lisible par les humains) en un code-objet lisible par la machine (à l'époque en binaire, une longue suite de 0 et de 1) . Le compilateur de Grace Hopper, va permettre aux programmeurs d’économiser un temps précieux, et éviter de très nombreuses erreurs dues aux calculs manuels.



CAROLINE : Donc on pourrait dire.. Que ce sont les femmes qui développent le langage qui permet d’interagir avec les machines, de les rendre opérationnelles.

CLAIRE ­: En grande partie. Et pendant des décennies, la programmation va d’ailleurs être un métier plutôt féminin. En 1967, Grace Hopper explique dans Cosmopolitan que les qualités nécessaires pour faire de la programmation ne sont pas très différentes de celles qu’il faut pour planifier un dîner : anticipation, logique, organisation... Mais bon, c’est surtout parce que la programmation est mal considérée et mal payée que les femmes y sont si nombreuses.



CAROLINE : Mais ça change à quel moment ?

CLAIRE : Ca commence à changer dans les années 1960, quand l’informatique entre à l’université. On se met à comprendre à quel point la programmation est complexe, et à la valoriser. Pour la décrire, on va plutôt utiliser la métaphore du jeu d’échec, plutôt que celle de la préparation du dîner... Et plus le métier est valorisé, plus les femmes en sont exclues. C’est le début de la figure du geek, qui met l’accent sur les capacités purement mathématiques plutôt que d’autres dimensions du travail de programmation. Et ça culmine au début des années 1980, avec l’arrivée des micro-ordinateurs, qui font entrer l’informatique dans les maisons et sont marketées comme des jeux de garçons.

CAROLINE : Et la tendance a continué jusqu’à aujourd’hui.

CLAIRE : Oui l’informatique est le seul domaine où la présence des femmes a chuté à ce point . Pourtant, aujourd’hui il existe beaucoup d’initiatives pour inciter les filles à coder : Girls in tech , Girls who code , Girls can Code . Et du côté des représentations, il y des éditathons féministes qui créent des pages Wikipédia pour des pionnières oubliées , des expos comme celle de l’année dernière à la Gaîté Lyrique qui s’appelait Computer Grrls

CAROLINE : Et ça marche ?

CLAIRE : ben… pour l’instant, pas vraiment. Mais on peut se dire que ça va bouger. C’est vraiment essentiel que les filles et les femmes se réapproprient le code. Parce qu’on ne peut pas créer une société féministe si l’infrastructure technique est créée par des hommes. Je pense à une initiative de militantes catalanes, qui ont créé leur propre serveur d’hébergement de données parce qu’elles se disaient qu’en tant que féministes, il fallait qu’elles puissent contrôler cet espace essentiel pour elles. On n’est pas obligées d’aller toutes jusque là mais il est certain que le code est une frontière essentielle du féminisme. Et que rappeler que les femmes ont toujours existé dans cette histoire est un premier pas pour se le réapproprier.

CAROLINE : Après le disque, on continue sur la thématique technologique avec Vincent.. Un teaser?
Vincent : Je vais vous parler de trading haute fréquence. C’est-à-dire d’algorithmes qui ont rendu la finance encore plus rapide, folle et incontrôlable qu’avant… Et le temps que je finisse cette phrase, des robots traders ont déjà acheté ou vendu plusieurs dizaines de millions d’actions...

CAROLINE : Claire, le disque à venir c’est la chanteuse espagnole Rosalia.. On trouvait que c’était bien après ta chronique féministe, d’entendre une .. chanteuse.. Mais je te laisse nous dire si c’est justifié..

CLAIRE : Ouais c’est une bonne illustration de reprendre en main les conditions de production… parce qu’elle chante mais elle écrit, joue et produit ses chansons.


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