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Focus 06/11/2019

Le numérique est-il en train de transformer l’action écologique ?

En 2016 et 2017, la start-up britannique Plume Labs s’est fait connaître en équipant de
capteurs de pollution les pigeons de Londres. Avec un double objectif : établir grâce aux
volatiles une cartographie de la pollution de l’air dans la ville, et alerter ainsi les citoyens
sur cet enjeu. © DigitasLBI.
Une communauté en ligne qui s’encourage à trier les déchets, une application qui recense les gestes écologique possibles au quotidien, une pétition en ligne qui recueille plus d’un million de signatures en quelques jours... Les outils numériques sont-ils en train de renouveler l’action écologique ?

Des « assistants personnels de transition écologique » : les transition tech


« Assistants personnels de transition écologique » : l’expression est de Elliot Lepers, designer engagé et créateur de l’application 90 jours. Proposant une série d’actions (acheter du vinaigre blanc pour son ménage, afficher le calendrier des fruits et légumes de saison dans sa cuisine...) pour « changer le monde, un défi à la fois », et revendique déjà 500 000 utilisateurs.
Comme 90 jours, un nombre croissant de start-ups se proposent de faire entrer la transition écologique dans le quotidien. Applis, bases de données, capteurs, réseaux sociaux... elles prennent des formes très différentes. Ainsi, Open food facts est un site collaboratif qui décrypte les étiquettes, Plume Labs donne des informations en temps réel sur la pollution atmosphérique, le Marché citoyen recense dans un annuaire en ligne des endroits où «consommer équitablement » etc. Des chercheurs des laboratoires de sociologie SENSE, au sein d'OrangeLabs, les ont baptisées « transition tech ». Julia Gualtieri, qui a enquêté sur ces transition tech, s’interroge : sont-elles un équivalent vert des civic tech ? Elle souligne cependant une différence importante : ces start-ups ont souvent une « vision critique, voire hostile, vis-à-vis des initiatives militantes » et mettent en avant une écologie « positive » et « pragmatique ».

Une approche plus pragmatique que politique


Cette approche qui fait de la transformation individuelle le levier de la transformation écologique n’est pas née avec les réseaux sociaux ou les smartphones, rappelle Elsa Faure . Elle s’inscrit dans la politique des « petits gestes verts », mis en place dans les années 1990 par l’État. « Il n’y a pas de petits gestes quand on est 60 millions à les faire », annonçait avec optimisme une campagne du ministère de l’Écologie et du Développement Durable datant de 2006.
Chez les entrepreneurs des transition tech, l’approche est moins militante que pragmatique. « Leur anthropologie spontanée du public visé dépeint des personnes à leur image, des semblables à qui il manque un petit coup de pouce pour qu’ils fassent plus attention aux impacts environnementaux de leurs pratiques courantes », estime la chercheuse Anne-Sylvie Pharabod, qui cite le fondateur de Cliiink (une appli qui offre des récompenses pour des gestes de tri) : « On a une conscience éco-citoyenne, mais un comportement ego-citoyen. »

Côté militants, cette dimension individualiste est parfois critiquée. Certains pointent aussi le côté infantilisant de ces applis, ainsi que, parfois, leur incohérence. « Lorsque Koom incite ses utilisateurs, appelés « koomers » à passer aux e-relevés, compte tenu de la facture énergétique générée par l’activité numérique, est-ce réellement au final plus écologique que le papier ? », demande Julia Gualtieri.
Surtout, l’approche par les transition tech pour la transformation des individus repose sur une conception incomplète des ressorts du changement personnel. Elsa Faure rappelle ainsi combien elle se fonde sur la figure d’un « homo œconomicus », rationnel et sensible à une analyse coût/bénéfices du changement. Pourtant, bien d’autres facteurs influencent les modifications des comportements personnels. « Les pratiques et consommation d’énergie, de nourriture, de recyclage sont contraintes par les rythmes sociaux, les normes de bien-être, les équipements et infrastructures existantes », résument Jean-Samuel Beuscart, Valérie Peugeot et Anne-Sylvie Pharabod dans Gouverner numériquement les conduites. « En les rationalisant, [on oublie] que la plupart des gestes que l’on souhaite rendre durables sont le fait d’habitudes, de routines, et de dispositions non-réflexives. » Or, pour les chercheurs Jean-Samuel Beuscart et Jean-Marc Josset, il semblerait bien que « les démarches de transformations des conduites ne sont réellement efficaces que lorsqu’elles combinent les trois dimensions, en travaillant à la fois sur les représentations, les habitudes concrètes et l’infrastructure ».

Le numérique pour limiter les voitures ?


Justement, en agissant sur ces trois niveaux, le numérique pourrait-il nous aider à nous passer des voitures ? C’est l’objet d’un article de Chrystèle Bazin . Celle-ci rappelle que le transport routier (comprenant voitures, véhicules utilitaires légers, poids lourds, bus, cars et deux-roues motorisés), est responsable de 39% des émissions de gaz à effet de serre — or les voitures comptent pour plus de la moitié de celles-ci. Les outils numériques peuvent aider à optimiser les flux pour limiter les embouteillages, qui sont particulièrement producteurs de gaz à effet de serre. Même si quand beaucoup de voitures sont réorientées sur des itinéraires bis, ou des routes plus étroites, de nouveaux problèmes de circulation peuvent surgir. D’autres applications peuvent aider à mieux organiser le parking ou les flux pendulaires. Le covoiturage, enfin, a connu un récent essor grâce à l’apparition de plateformes qui facilitent la mise en contact des voyageurs et des conducteurs.

Vers de nouvelles formes d’action collective ?


Au-delà des applis installées sur les smartphones des individus, le numérique donne-t-il un nouveau souffle à l’action collective ? Certaines pétitions en ligne ont connu un succès fulgurant — notamment l’affaire du siècle ; avec 1,5 million de signatures en 48 heures.
Le numérique permet la constitution rapide de collectifs fluides et flexibles rassemblés autour d’une cause, rappelle Chrystèle Bazin , comme la communauté Les Garspilleurs qui luttent contre le gaspillage alimentaire, en proposant d’aller de nuit sur les parkings des supermarchés pour récupérer les invendus dans les poubelles et les redistribuer gratuitement, mode d’emploi inclus).
Les pétitions en ligne, elles, font débat. Elles permettent à des gens peu politisés de se mobiliser et de se lier entre eux. Mais seules une minorité de problématiques réussissent à avoir assez de signataires pour émerger dans le débat public. Certains nomment « slacktivisme » , contraction de slack, paresseux en anglais, et d’activisme, une forme d’action minimale (cliquer = s’engager) qui porterait peu de réels fruits. Enfin, la plupart de ces plateformes revendent les données des signataires : pour Change.org ou Avaaz, c’est même là-dessus que repose leur modèle économique.

Comment les associations s’adaptent à la société numérique


De toute évidence, le numérique ne remplace pas les associations traditionnelles, mais il peut les pousser à changer. Selon Chrystèle Bazin , « les associations s’adaptent à deux nouvelles attentes des citoyens, très liées à la culture du numérique : la société du faire (trouver une solution, plutôt que de discuter des problèmes, avoir un impact immédiat) et la société horizontale, dans laquelle les hiérarchies sont faibles voire inexistantes. » Elle en veut pour preuve le fait que des groupes de mobilisation écologique récente comme Extinction Rébellion ou Alternatiba fonctionnent avec un réseau de collectifs locaux autonomes plutôt que d’adopter une organisation centralisée. Elle cite Flore Berlingen, directrice de Zero Waste France, association militant pour le zéro déchet : « Il est vrai que l’essentiel de l’information passe maintenant par les réseaux sociaux et Internet, et les nouvelles générations sont habituées à utiliser le numérique. Mais ce dernier ne révolutionne pas la manière dont on aborde le sujet du recyclage et de la lutte contre le gaspillage, ni comment on mobilise autour de lui. Le numérique est un outil, un canal de communication supplémentaire ».
Pour Chrystèle Bazin, c’est surtout le pouvoir du numérique de faire émerger du collectif, du « commun », qui est le plus prometteur. Le projet collaboratif Open Food Facts, par exemple, lancé en 2012 par le journaliste Stéphane Gigandet, référence 700 000 produits alimentaires. Les données, en open data, sont collectées par des milliers de consommateurs volontaires un peu partout dans le monde : liste des ingrédients, type d’emballage, présence de gluten, etc. Open Food Facts a permis la création d’une centaine d’applications d’information indépendante sur une alimentation plus saine, comme Yuka , Foodvisor et Scanup, ainsi que la réalisation d'études scientifiques, notamment dans le domaine de la santé. L’expérience d’OpenFoodFact, ainsi que d’autres, pointe vers le modèle des « communs », « des biens qui sont gérés et produits de façon collaborative, sans qu’une personne en particulier ne puisse s’en arroger la propriété, ni en empêcher l’accès, en dehors des règles établies et acceptées collectivement. Dans les communs, les producteurs sont aussi des utilisateurs, l’ensemble formant un cercle vertueux qui tend à préserver le commun, chacun ayant intérêt à ce qu’il se porte bien. »
Face à l’appropriation excessive des ressources et à leur dégradation par une utilisation trop intensive, face à la nécessité de transformer certaines de nos habitudes, les communs offrent une réponse collective, politique et sociale.

Mais pour l’instant, les rencontres entre numérique et écologie restent encore incomplètes ou trop timides. Pourtant, comme nous l’écrivions dans un récent article , cette convergence est urgente : elle est l’un des défis majeurs de la transition écologique inévitable pour la planète.

Cet article est une synthèse d’un dossier publié en février dernier. Retrouvez les enquêtes détaillées dans notre rubrique "Numérique et Environnement" , ou en cliquant sur les liens de l'article.


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