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Focus 23/10/2019

L’autonomie ambiguë des travailleurs des applis

Affiche protestant contre les conditions de rémunération de livreurs à vélo, photo via Russel Davies (Flickr)
Il y a dix ans, les plateformes promettaient de révolutionner le travail, en mettant l’accent sur l’autonomie et la réinvention. Dix ans plus tard, qu’en est-il ? « Les Nouveaux travailleurs des applis » (La vie des idées / PUF) , ouvrage universitaire collectif, dessine un paysage désenchanté, où la précarité règne.

Dans le champ déjà bien investi de la critique du « digital labor », l’ouvrage collectif dirigé par les sociologues Sarah Abddelnour et Dominique Méda , a l’avantage de s’appuyer sur de nombreuses études de terrain, qui vont des blogs culinaires à Uber, en passant par Etsy et la Ruche Qui Dit Oui. Toutes soulignent l’écart entre les discours tenus sur cette économie (« un nouvel espace pour modifier les règles du jeu du travail et de l’emploi »), et la réalité des conditions de travail. Elles mettent aussi en lumière le rôle ambigu joué par la notion d’autonomie, à la fois objectif pour des travailleurs déçus par le salariat et pivot de nouvelles formes de précarisation du travail.

Derrière les récits flatteurs, le capitalisme de plateforme


Au début des années 2010, l’économie dite « collaborative », de « partage » promettait de repenser le travail et la consommation en profondeur. Fini le salariat aliénant : les nouvelles formes de crowdsourcing permettraient à chacun et chacune de travailler à son rythme, selon ses besoins, tout en renouvelant les liens sociaux et les échanges de proximité. Mais Diane Rodet montre combien ce discours est trompeur et a d’ailleurs été diffusé par des consultants anglo-saxons, non des particuliers. Malgré les étiquettes « sociales », « collaboratives » et de « partage » , ces plateformes qui promettent de « mieux consommer » restent des « intermédiaires lucratifs » : elles restent largement détenues par des actionnaires privés et font des bénéfices en prélevant une taxe sur les transactions qui se concluent grâce à elle. Elles s’inscrivent dans un « capitalisme de plateforme » : nouveau modèle qui consiste à externaliser le travail et à déplacer ses frontières, tout en captant les profits générés par celui-ci. Le « capitalisme de plateforme » est une notion centrale du livre : elle « met l’accent sur la création de valeur et son partage, inégalitaire, entre d’une part, les détenteurs des algorithmes, sites et applications que sont les plateformes et, d’autre part, les travailleurs présents sur celles-ci. », écrit Sarah Abdelnour dans la préface.

Entre autonomie et précarité : les ambiguïtés d’un nouveau statut


Pourquoi ces travailleurs choisissent-ils ces modes de travail ? Souvent pour trouver un emploi d’appoint, compléter un chômage ou en attendant mieux. Mais ce n’est pas le seul critère : les enquêtes citées dans le livre pointent toutes vers l’importance de la notion d’autonomie dans le travail. Qu’il s’agisse des « rucheurs » de la Ruche Qui Dit Oui, des fabricantes de bijoux sur Etsy, des « fouleurs » employés aux micro-tâches de Foule Factory ou des chauffeurs Uber, tous sont fiers de choisir leurs horaires et de n’avoir pas de patron. Ils sont souvent des déçus du salariat : beaucoup ont quitté des emplois insatisfaisants ou sans perspectives. Pourtant, si les plateformes peuvent offrir des modes de valorisation sociale, elles ne tiennent pas leur promesse de vivre de sa passion. Anne Journain et Sidonie Naulin ont étudié les revenus tirés de la « marchandisation des loisirs » sur des blogs culinaires ou Etsy : 10% des travailleurs captent 90% des revenus. Dans la quasi-majorité des cas, les revenus sont insuffisants pour vivre (sur Etsy, le revenu moyen est de 150 € mensuel pour les hommes et 84 € pour les femmes). Ce travail autonome ne suffit pas pour vivre — ou il devient une course épuisante, comme dans le cas des chauffeurs Uber, qui ont calculé qu’il leur faut travailler 7 jours sur 7, entre 13 et 14 heures par jour pour gagner un peu moins que le SMIC.

L’autonomie contre la mobilisation


Cette autonomie se retourne contre les travailleurs lorsque des conflits ou des litiges surviennent. Car les travailleurs des applis sont isolés et atomisés : seuls devant leur téléphone ou leur écran, fragilisés par leur statut de « travailleur indépendant ». Sarah Abdelnour a étudié les mobilisations de travailleurs Uber et montre combien elles sont entravées par les conditions de travail. Les chauffeurs pressés par les courses manquent de « disponibilité biographique » — c’est-à-dire, du simple temps libre — pour s’organiser. De plus, l’application met les chauffeurs en compétition les uns avec les autres et augmente le prix des courses pendant les grèves. Chacun en lien avec son appli, les chauffeurs se croisent rarement, hormis aux aéroports en attente de clients. Abdelnour souligne aussi une méfiance très forte envers les syndicats. Pourtant, des « mobilisations improbables » surviennent, face à la dégradation des conditions de rémunération. Une solidarité s’installe alors, sur la base d’une condition partagée et d’une identité commune (avec parfois des composantes virilistes et ethniques, car la plupart des chauffeurs sont de jeunes hommes immigrés ou descendants d’immigrés).

La requalification de l’autonomie en salariat


Pour l’instant, ces mobilisations peinent à déboucher sur des améliorations concrètes, tant le rapport de force est déséquilibré entre la plateforme et les travailleurs. Les plateformes se présentent comme de simples intermédiaires, neutres, et nient l’existence d’un lien de subordination, essentiel pour qualifier un contrat de travail. Dans ce contexte, « l’autonomie » des travailleurs se retourne contre eux : les plateformes arguent de leur statut de « travailleur indépendant » pour se dégager de toute responsabilité. Hélène Nasom-Tissandier et Morgan Sweeney montrent l’évolution progressive des décisions de justice à cet égard. Plusieurs juges ont estimé que la liberté de choisir ses horaires et ses périodes de travail excluait l’existence d’un contrat de subordination. Mais des décisions judiciaires récentes tendent à souligner le caractère factice de cette « autonomie », notamment pour des livreurs de vélo ou des chauffeurs Uber. Ainsi, la Cour de Cassation a estimé qu’il existait un lien de subordination d’un livreur à vélo vis-à-vis de la plateforme Take It Easy, car celle-ci exerçait un contrôle (via une application de géolocalisation de ses coursiers) et un pouvoir de sanction si la prestation n’était pas effectuée selon ses critères. De même, en 2019, la Cour d’Appel de Paris a estimé qu’un chauffeur était bien lié à Uber par un contrat de travail. Même si le chauffeur était enregistré comme auto-entrepreneur, le juge a relevé qu’il n’était de fait pas indépendant, puisqu’il ne possédait ni sa propre entreprise ni sa propre clientèle, et ne pouvait fixer librement ses tarifs ni ses conditions de transport. Uber disposait aussi d’un pouvoir de contrôle et de sanction : elle était donc employeuse du chauffeur en question.

Repenser ce qu’est réellement l’autonomie


La figure moderne du travailleur des applis incarne les paradoxes de l’autonomie : notion centrale de la modernité néo-libérale et argument central pour fragiliser l’espace du travail et des droits lui étant associé. On pourrait prolonger ces réflexions en interrogeant le rôle de la rhétorique de la « passion » et de « l’indépendance », qui semble souvent surtout servir à justifier l’imposition de conditions de travail profondément dégradées. Comme le souligne en conclusion Dominique Méda, la solution n’est pas forcément de revenir au salariat, mais de réfléchir en profondeur aux conditions réelles de l’autonomie : « rompre avec l’illusion romantique et trompeuse d’une autonomie qui ne serait possible qu’en dehors du salariat ; reconnaître l’intérêt d’un travail vraiment indépendant et non de sa pâle copie ; renforcer l’attractivité du salariat non seulement en améliorant les conditions de travail mais aussi l’autonomie dont disposent les salariés. »



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