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Partenaires 01/10/2019

Existe-t-il une addiction aux jeux vidéo ?

Existe-t-il une addiction aux jeux vidéos ? Le Drenche, média participatif qui présente l'actualité sous forme de débats nourris par des points de vue de spécialistes, vous propose de réfléchir à la question. Nous sommes partenaires du Drenche et republions leur débat.

Un peu de contexte sur l'addiction


Depuis 1990, l’addiction se définit par plusieurs caractéristiques cliniques. On retrouve ainsi :
– l’impossibilité répétée de résister à l’impulsion d’un comportement spécifique,
– la sensation de tension croissante précédant le début du comportement,
– le plaisir ou soulagement durant le passage à l’acte,
– la sensation de perte de contrôle pendant le comportement.

Elle peut s’avérer problématique pour la santé, dans la vie sociale, la vie de couple, la vie professionnelle…

Après plusieurs études et recommandations de spécialistes, l’existence d’une « addiction » aux jeux vidéo a été récemment reconnue comme une maladie à part entière par l’Organisation mondiale de la santé et inscrite à la CIM. Elle toucherait autour de 3 % des 2,5 milliards de joueurs dans le monde.

Cette inscription ne fait cependant pas l’unanimité. Certains psychologues avancent qu’ils peuvent être au contraire un remède contre l’anxiété ou la dépression. D’autres critiquent les critères trop larges de l’OMS ou le manque de profondeur dans les recherches.

Oui : Reconnaître le trouble du jeu vidéo est une décision logique




Par
Shekhar Saxena
, directeur du Département de la santé mentale et des toxicomanies de l’Organisation mondiale de la santé


L’année dernière, pour la première fois depuis les années 1990, l’OMS a mis à jour la Classification internationale des maladies. Cette révision a ajouté à la liste une maladie identifiée dernièrement, le “trouble du jeu vidéo”, afin de confirmer que ce problème relève de la santé publique.

Les recherches ont démontré qu’une petite minorité de personnes jouant aux jeux vidéo peut développer ce trouble. Pour être diagnostiqué, plusieurs critères sont nommés : une perte de contrôle sur le jeu, qui se traduit par la négligence du sommeil, des études et de l’hygiène personnelle.

Cependant, on peut parler d’un trouble de jeu vidéo seulement si ces symptômes perdurent pendant plus de 12 mois.

L’OMS a consulté un très grand nombre d’experts avant d’ajouter ce trouble à la CIM en 2018. Cette consultation nous a convaincu que les critères utilisés étaient valides.

Souvent négligé, le trouble de jeu vidéo peut avoir un sérieux impact sur la santé mentale et physique d’une personne : une diminution d’activité physique et d’apports nutritionnels, parfois l’obésité. Le manque de repos et de contact social peut provoquer l’anxiété et la dépression. Finalement, les observations ont démontré que le trouble de jeu vidéo peut encourager d’autres comportements addictifs, notamment de consommation de tabac ou d’alcool.

Le scepticisme auquel ce trouble est confronté est compréhensible, mais il est surtout basé sur des informations erronées. Certains peuvent considérer qu’il n’y a pas assez de preuves pour reconnaître l’existence de ce trouble. Mais l’OMS dit clairement que seul un nombre très restreint d’individus sont atteints de ce trouble, et les critères sont très restrictifs : les personnes jouant occasionnellement aux jeux vidéo ne seront pas concernées.

Il est primordial de reconnaître officiellement l’addiction abusive aux jeux vidéo en tant que maladie pour des raisons de santé publique.

Grâce à cela, les gouvernements prennent conscience de l’existence de ce trouble et ils peuvent collecter des données, tester les traitements possibles et développer les mesures préventives. Aujourd’hui, la majorité de pays atteints par le trouble de jeu vidéo se trouve en Asie, mais la reconnaissance officielle de cette maladie peut lancer la recherche dans les pays qui n’ont pas encore à faire face à ce défi.

Au vu de ces éléments, reconnaître le trouble du jeu vidéo comme une maladie sérieuse paraît être une décision logique, qui donnera raison aux arguments et aux preuves plutôt qu’aux opinions.

Non : l'addiction aux jeux vidéos est un "conte de fées scientifique"




Par Yann Leroux , psychologue clinicien et psychanalyste, gamer, blogueur spécialiste des jeux vidéo

En 2019, l’OMS a surpris la communauté scientifique et les psychothérapeutes en annonçant que la prochaine version de sa Classification Mondiale des Maladies comportera un Trouble du jeu vidéo classé dans les addictions comportementales. Cette décision est problématique pour de nombreuses raisons.

L’addiction aux jeux vidéo est dans la littérature scientifique depuis les années 1995 pour désigner des utilisations excessives. Cependant, il n’y a pas de consensus pour définir ce que peut être une addiction aux jeux vidéo ni pour la mesurer, ni même sur la fréquence du trouble.

Les chercheurs et les psychothérapeutes s’accordent pour dire qu’une addiction doit conduire au minimum à des difficultés psychosociales ou à une détresse importante pour la personne sur une période suffisamment longue. Or, à ce jour, la recherche n’a pas pu apporter de preuves qu’une utilisation excessive des jeux vidéo soit la cause de difficultés importantes dans le temps.

Alors que le développement d’une toxicomanie est bien décrit, celui de l’addiction aux jeux vidéo après un quart de siècle de recherches, reste encore bien mystérieux. Les mécanismes sous-jacents à cette addiction sont tout autant inconnus.

Le modèle biologique qui est parfois avancé – la pratique des jeux vidéo est associée à une libération de dopamine qui est impliquée dans le circuit du plaisir – est insuffisant, d’une part parce que les quantités de dopamine sont très différentes. Les jeux vidéo sont associés à 50-100 % du taux normal, ce qui est largement inférieur à la cocaïne (350 %) ou la méthamphétamine (1200 %).

La recherche n’a pas non plus mis en évidence deux composants essentiels de l’addiction. La tolérance, c’est-à-dire la nécessité d’augmenter la dose de produit pour obtenir le même effet, et le syndrome de manque ne sont pas retrouvés dans les comportements des joueurs. On n’a pas non plus pu mettre en évidence que le jeu excessif est préjudiciable.

L’utilisation du mot “addiction” pour décrire les comportements excessifs de certains joueurs n’est pas seulement inappropriée cliniquement. Elle est aussi problématique parce qu’elle a tendance à réduire les conséquences gravissimes des addictions aux produits et à exagérer les risques encourus par les joueurs de jeux vidéo. Enfin, elle a pour principal effet de stigmatiser des comportements normaux ou non-problématiques.

Au final, l’addiction aux jeux vidéo est une notion problématique parce qu’elle repose sur des recherches de faible qualité, qu’il n’y a pas de consensus sur sa symptomatologie, son évaluation. Le diagnostic d’addiction stigmatise les joueurs tout en conduisant les soins dans la mauvaise direction.

Pour exprimer votre opinion sur ce débat, rendez-vous sur la page du Drenche, ici  !


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