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Focus 13/09/2019

L’histoire méconnue de l’Internet des soviets

Des ordinateurs en URSS au début des années 1980 -- après que l'échec du projet de réseau Internet soviétique ait été entériné.
Entre la fin des années 1950 et le début des années 1980, en URSS, un petit groupe de savants et d’administrateurs soviétiques a tenté de développer un réseau informatique à l’échelle du pays, pour mettre en place une forme de « socialisme électronique ». L’échec de ce projet illustre à quel point la réussite d’un réseau ne dépend pas tant de facteurs techniques, que de facteurs politiques et sociaux.

Comme toutes les bonnes histoires, celle-ci commence par une note de bas de page. Un thésard américain, Benjamin Peters, est en train de lire une biographie du mathématicien Norbert Wiener quand il tombe sur la mention d’une note déclassifiée de la CIA, de 1962, évoquant l’existence d’un « réseau d’information unifié » des soviets. Intrigué et fasciné, Peters se lance dans une enquête qui le mène en Russie, dans des archives et des salons d’anciens ingénieurs. Il en a rapporté l’histoire méconnue du projet avorté d’Internet russe, qu’il raconte dans « Comment ne pas mettre en réseau une nation », How not to network a nation , paru en 2012.

Le rêve cybernétique


Tout commence avec une discipline aujourd’hui tombée en désuétude, mais qui connut un grand succès dans les décennies de l’après-guerre : la cybernétique , qui étudie les modes de communication et de contrôle dans les systèmes. Elle apparaît en 1948, avec la publication par le mathématicien Norbert Wiener d’un ouvrage intitulé La cybernétique, information et régulation dans le vivant et la machine, qui va vite devenir un best-seller. Scientifique à la culture encyclopédique, Wiener propose une synthèse entre la philosophie, les mathématiques, l’ingénierie, la biologie ou la critique littéraire et sociale, pour penser la façon dont les systèmes d’information organisent la vie, le monde et le cosmos. Son approche passionne des scientifiques de champs variés : biologistes, physiciens, mathématiciens, sociologues, anthropologues. Chacun dans leurs domaines, les cybernéticiens cherchent comment modéliser la communication et le flux d’information, et ce qui constitue les conditions d’existence d’un système stable. Le développement de l’ordinateur est un champ d’action rêvé pour la cybernétique, qui travaille incessamment l’analogie entre l’homme et la machine.

La cybernétique à la rescousse de l’économie planifiée


Si elle passionne les foules à l’Ouest, la cybernétique est vilipendée à l’Est. Dans le contexte de la guerre froide, qui s’est encore intensifiée avec les premiers essais nucléaires soviétiques en 1949, la presse se lance dans une campagne de dénigrement massif : la cybernétique est une « pseudoscience », un outil d’asservissement capitaliste et la passion américaine pour les ordinateurs « une campagne de tromperie de la population à grande échelle ». Mais la mort de Staline, en 1953, change la donne. Son successeur, Nikita Khrouchtchev, est décidé à entamer une « déstalinisation » progressive du pays : moins de répression et de censure et surtout la modernisation de l’économie. Celle-ci repose sur la nationalisation et la planification : elle est dirigée non par le marché mais par l’État et les institutions chargées du « plan ». Sous Staline, imposé à marche forcée et au prix de famines meurtrières, ce modèle a permis de transformer le pays en une puissance industrielle. Mais l’économie planifiée souffre de profonds problèmes structurels. Elle implique un travail de comptabilité titanesque, où la moindre erreur de calcul peut entraîner de graves erreurs de quota, et repose sur une bureaucratie qui ne cesse de s’étendre, pour collecter les données de terrain, les traiter, en faire des statistiques, etc. Les erreurs sont fréquentes, les objectifs du « plan » peinent régulièrement à se traduire sur le terrain et dans la pratique, l’économie planifiée implique des négociations incessantes entre les unités de production locale, les échelons régionaux et le pouvoir central. Pour les dirigeants en quête de modernisation du système, le problème est à la fois évident et infiniment complexe : comment traiter, harmoniser et gérer au mieux les informations qui ne cessent de transiter dans cette économie ? Avec la cybernétique, répondent alors un petit groupe de scientifiques, bien décidés à réhabiliter la discipline et à l’accommoder à la soviétique.

Le « socialisme électronique »


Les plus actifs se nomment Anatoly Kitov , Vasily Nemchinov et Viktor Glushkov . Pour eux, la cybernétique et ses réflexions sur la modélisation et l’optimisation des réseaux est tout indiquée pour moderniser le pays. Avec l’aide d’un réseau d’ordinateurs, elle pourrait permettre d’automatiser l’économie, de « réduire l’influence des facteurs subjectifs dans la prise de décisions administratives » et d’appliquer la planification sans heurts à travers le pays. En d’autres termes, elle pourrait faire advenir un « socialisme électronique ». « Dans le domaine du management économique, la cybernétique va à notre économie socialiste planifiée comme un gant», écrit Glushkov en 1961.
La cybernétique rentre en grâce auprès du Parti. La presse se met à parler des ordinateurs comme de « machines du communisme » et au 22e congrès du Parti Communiste, en 1961, la cybernétique est présentée par le Comité Central comme « un des principaux outils de création d’une société communiste ». Quand Norbert Wiener se rend en Russie cette même année, dans le cadre d’échanges scientifiques étroitement contrôlées, il donne une série de conférences dans des instituts prestigieux, où il est accueilli comme « un saint socialiste ». Il met pourtant en garde contre l’adoption de mesures cybernétiques sans réflexion politique. Mais dans le contexte soviétique, la cybernétique convient à tout le monde. Son côté objectif et apparemment neutre, centré sur le contrôle et la régulation de l’information, plait aux scientifiques soviétiques échaudés par la répression stalinienne. Pour les bureaucrates de Moscou, elle offre une possibilité de modernisation réaliste, préservant le pouvoir central sans avoir recours à la brutalité de la répression stalinienne. En d’autres termes, note Peters, « la cybernétique était un terme flexible, qui évoquait surtout une foi plus large en les promesses d’une gouvernance technocratique, assistée par des ordinateurs et la science dans la société post-stalinienne. »

Le projet de réseau décentralisé OGAS


En 1962, une équipe de cybernéticiens commence à travailler sur le projet OGAS : un projet de réseau informatique national, conçu pour mettre en réseau l’économie planifiée, automatiser et optimiser les problèmes de coordination qu’elle pose et ainsi « accélérer la grande expérience socialiste visant à l’établissement d’un avenir communiste stable et prospère. » Viktor Glushkov en est le maître d’œuvre : brillant mathématicien, il crée en 1962 l’Institut de Cybernétique, qu’il dirigera jusqu’à sa mort en 1983.
Le projet repose sur un maillage d’environ 20 000 ASU, des « système de gestion automatisés » : des systèmes d’information et de contrôle installés dans des usines et des entreprises un peu partout dans le pays, capable de fournir des informations et des feedback en temps réel. Les ASU sont reliés à 100 à 200 centres de planifications régionaux, eux-mêmes connectés au centre de planification à Moscou. L’OGAS est donc un projet qui combine une certaine décentralisation à une structure hiérarchique : le point central reste Moscou mais l’information peut voyager, car tout usager dûment autorisé pourrait accéder à tous les points du réseau. A l’échelle locale, les ouvriers pourraient entrer dans le système leurs propres informations, rapports et recommandations pour améliorer le flux de production, et le tout serait immédiatement stocké dans une base de données nationale, consultable à toutes les échelles.

Un imaginaire politique


Se joue dans le dessin de ce réseau un imaginaire politique. Là où ARPANET, l’ancêtre d’Internet, était un réseau maillé entièrement décentralisé, l’OGAS garde une dimension centralisée. Selon Peters, ARPANET, lui aussi influencé par la cybernétique et ses analogies homme-machine, est modélisé comme un cerveau : chaque point de ce réseau horizontal est une neurone et les synapses ne convergent pas vers un point central. L’OGAS, lui est conçu comme un corps : le réseau étendu sur tout le territoire représente le corps de la nation, dont le cerveau demeure à Moscou. Cette structure opère un mélange de management et de surveillance : « L’OGAS réalise une synthèse presque parfaite entre le management optimal et la surveillance totale. En tant que tel, il exprime pleinement l’imaginaire politico-économique de l’URSS, qui ne se pense pas uniquement comme une société unifiée et un ensemble de nations, mais aussi comme une entreprise unifiée, avec un ordre de mission socialiste. » Cependant, ajoute Peters, même si le réseau était hiérarchique, il était également « ouvertement orienté vers les ouvriers, antibureaucratique et décentralisateur – du moins dans son principe. »

Cybertonia, la contre-culture informatique à la soviétique


La communauté de cybernéticiens qui travaille sur le projet est enthousiaste. Sous la direction de Glushkov, une petite équipe de recherche s’installe dans la vallée de Féofania, en actuelle Ukraine, dans un ancien monastère. Ils ont 25 ans de moyenne d’âge, travaillent et vivent ensemble dans une ambiance bon enfant, loin du regard du pouvoir. Cette petite contre-société, isolée et joueuse finit un soir de nouvel An par s’inventer un pays imaginaire, « Cybertonia » — « une nation indépendante de l’Union soviétique », possédant ses propres passeports sur lesquels figure un robot jouant du jazz – une musique nettement identifiée avec le bloc de l’Ouest... Cybertonia devient l’incarnation d’une utopie sociale et technique : « Dans les forêts de Féofania et dans les terrains de jeux virtuels de Cybertonia, ces entrepreneurs des réseaux cherchaient l’autonomie intellectuelle, politique et sociale, ainsi qu’une forme subtile et informelle de contestation du régime oppressif qu’ils servaient. ». En forçant peut-être un peu l’analogie, Peters y voit un équivalent soviétique des communes de la contre-culture américaine dans laquelle s’ancre la création d’Internet.

Le poids mortel de la bureaucratie et des luttes intestines


Malgré les efforts entrepris dans Cybertonia, l’OGAS et son projet de « socialisme électronique » ne verra jamais le jour, malgré la persévérance de Glushkov. La bureaucratie, la frilosité politique et les luttes intestines pour le pouvoir finiront par en avoir raison.
En 1963, l’OGAS est examiné par une commission au sein du Parti, qui ne valide qu’une version « technique » du projet : dans le contexte volatile des années 1960, les dirigeants estiment qu’il ne faut pas donner trop de pouvoir à un réseau automatisé sur l’économie. Glushkov ne se décourage pas. Il sait comment fonctionne l’administration soviétique: les tractations se font dans les couloirs et les trains, les carrières et les embauches tiennent largement aux relations interpersonnelles et les négociations sont incessantes. Glushkov est pragmatique et ne recule pas devant l’ingénierie sociale nécessaire à la création de son projet. En 1970, les circonstances semblent réunies, et l’OGAS repasse en commission — au grand dam de son créateur qui écrit alors : « la seule chose que je demande, c’est qu’on ne crée pas de commission... Elle fonctionne sur le principe de la soustraction des cerveaux, pas de leur addition, et elles sont capables de faire sombrer n’importe quel projet ». Las : le 1er octobre 1970, l’OGAS passe en commission devant le Politburo. Malgré le travail relationnel accompli par Glushkov, les oppositions sont puissantes. Le Ministère des finances refuse la dimension idéologique et politique du projet. Le directeur du puissant Institut central des statistiques s’y oppose, craignant de perdre tout pouvoir si n’importe qui peut accéder aux données du réseau. L’armée, de son côté, refuse depuis le début de coopérer avec un projet civil. Une pâle copie du projet initial est approuvée : 1600 ASU au lieu de 20 000 et un simple réseau technique. Les rares ASU installés ne seront jamais réellement adoptés dans les usines, privés du réseau qui leur donnait sens. Le Politburo se tourne bientôt vers d’autres façons de moderniser l’économie. En 1977, le projet est déclassifié, signe qu’il n’a plus aucune importance stratégique. Profondément déçu, Glushkov ne cessera jusqu’à sa mort, en 1983, de défendre son projet. Son dernier ouvrage, publié peu avant sa mort, était un livre pour enfants s’intitulant : « L’OGAS, qu’est-ce que c’est ? ».
A la fin des années 1980, le projet d’un Internet soviétique est définitivement mort. Quelques rares citoyens soviétiques commencent à acheter des ordinateurs et à se connecter, peu à peu, à Internet.

Le facteur humain avant la technique


En définitive, note Peters, le projet de Glushkov a été vaincu par le poids de la bureaucratie et des intérêts particuliers, par les intrigues et les négociations : tout le monde humain et subjectif que le rêve désincarné de la cybernétique se proposait de supprimer. L’échec de l’OGAS est ainsi celui d’une certaine vision cybernétique du monde, qui oublie le corps et les facteurs humains dans sa modélisation des systèmes (une critique développée par Katherine Hayles dans son ouvrage How we became post-human, "Comment nous sommes devenus post-humains").
Mais l’histoire avortée de l’OGAS souligne aussi autre chose : que les réseaux ne sont pas uniquement nés dans des sociétés démocratiques, libérales et axées sur l’économie de marché. Sans les querelles intestines et la bureaucratie, ce réseau aurait tout à fait pu se réaliser. C’est, note Peters, une mise en garde contre l’idée paresseuse qu’il y aurait identité entre la forme du réseau et une forme « démocratique ». Voici, pour lui, la grande leçon de ce projet avorté : les réseaux ne sont jamais une mise en application de modèles théoriques, ni des purs produits de la technique ou de l’ingénierie pragmatique. Ce sont des agencements de relations humaines, de facteurs sociaux et politiques. Comme l’écrit Peters : « l’histoire de Glushkov sert aussi de rappel à la classe des investisseurs et des acteurs de la transformation technologique : le génie, la capacité à anticiper les changements et l’habilité politique ne suffisent pas à changer le monde. Ce sont les institutions derrière qui font souvent toute la différence. »






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