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Focus 09/09/2019

Le Minitel : réhabiliter un contre-modèle pour penser l'Internet d'aujourd'hui

Suite de notre cycle sur les histoires d'Internet : reconsidérer le Minitel. Longtemps considéré comme une impasse française, l'incarnation du grand projet technocratique incapable d'évoluer, le Minitel est de plus en plus réhabilité par les historiens. Pas comme un modèle à suivre, mais comme une innovation radicale en son temps, qui fut pour les Français la première entrée dans les cultures numériques et dont le modèle dépendant des fonds publics peut nous aider à penser autrement l'Internet contemporain.

En 2012, le Minitel est enterré dans une déferlante de manifestations d’affection : articles nostalgiques, colloques, conférences, émissions spéciales, soulignant combien la « petite boîte beige » avait marqué l’imaginaire des Français. Le bouton « Connexion / Fin », les pubs félines pour 3615 ULLA, l’apparition progressive des images comme celle du visage de François Mitterrand en 1981... sont entrés dans le folklore technologique français. Mais cette affection est celle qu’on a pour le cousin raté de la famille. Dans l’imaginaire, le Minitel est l’incarnation d’un projet technocrate et centralisé, la raison du retard français devant Internet, réseau décentralisé né de l’esprit d’innovation et de libre-entreprise américain.


"Le Minitel s'éteint après 30 ans de bons et loyaux services"

Depuis quelques années, des chercheurs revisitent cette opposition binaire et réhabilitent la petite boîte beige. Ils rappellent qu’il a constitué une « innovation radicale » pour l’époque, dont la réussite doit être comprise dans ce contexte. Pour les plus militants, il offre aussi un objet de réflexion à l’heure où Internet est dominé par des monopoles privés : « Nous avons beaucoup à apprendre de l’expérience du Minitel, qui nous aide à comprendre et imaginer des politiques pour l’avenir », écrivent les chercheurs Julien Mailland et Kevin Driscoll, dans leur ouvrage Minitel, Welcome to the Internet , paru en 2017.

Une « innovation radicale » : la convergence technologique avant le numérique


Depuis les années 1950, des ingénieurs du Centre national d’études des télécommunications étudient les réseaux permettant de transférer ou d’échanger des données. Certains sont disponibles dès les années 50, mais ils sont rares et les entreprises font largement appel aux coursiers et aux messagers, à qui elles remettent bandes et cartes perforées quand elles veulent transmettre des données. Mais les besoins des entreprises ne cessent de grandir et en 1973, l’administration générale des télécommunications annonce la création d’un réseau de données français par commutation de paquets , Transpac . Celui-ci sera boosté par les travaux entrepris par l’administration des télécommunications pour développer et étendre le réseau téléphonique français, alors l’un des pires du monde industrialisé.


Ce sketch de Fernand Raynaud brocardant le mauvais état des communications téléphoniques françaises est resté célèbre.

Transpac est inauguré en 1979 et connaît rapidement un vif succès auprès des entreprises. C’est sur Transpac que sera développé le Minitel. Car à la même période, la Direction Générale des Télécommunications mène des recherches sur plusieurs modes de convergence technologiques possible : vidéoconférence, vidéotransmission, téléconférences, paiement électronique et vidéotex, la diffusion d’information textuelle et graphiques sur un écran. Le vidéotex permettra l’essor de la « télématique », qui combine les moyens de l’informatique avec ceux des télécommunications, prônée dans le rapport Nora/Minc sur L’Informatisation de la société , remis à Giscard en 1978. Ce même rapport alerte sur le développement des réseaux de données anglo-saxon, notamment ceux d’IBM. Depuis le début, comme Internet , le Minitel est un « grand projet politique » (Mailland et Driscoll), visant à assurer l’indépendance de la France dans le contexte de la guerre froide.

«Humanisme technologique » : l’usager au centre


Le Minitel est alors une « innovation radicale », comme l'écrivent les historiens français Valérie Schafer et Benjamin Thierry dans Minitel, l'enfance numérique de la France : c’est la première base de données grand public aisément accessible au monde, et le premier dispositif écran-clavier largement diffusé.
Mais cette nouveauté pose un problème de taille à l’Administration : comment l’intégrer dans la vie des Français, qui au début des années 1980, n’ont pour la plupart pas d’ordinateurs chez eux, encore moins de modems ?
L’Administration décide que l’abonnement au service ainsi que le terminal seront gratuits et crée un « produit d’appel », l’annuaire électronique, lui aussi gratuit. Elle commande des millions de terminaux à des fabricants privés et lance une période d’« expérimentation sociale », pour s’assurer que son service sera adapté au public, qui n’a jamais manipulé de bases de données. La simplicité d’usage, la facilité d’accès est au cœur des réflexions de l’Administration.
Entre 1978 et 1982 sont menées plusieurs phases d’expérimentation sociale « en vraie grandeur » : à Vélizy-Villacoublay ainsi que dans la région de Saint-Malo et de Rennes. Différentes de simples tests produits, ces études se concentrent sur les pratiques des usagers. Comment réagissent-ils aux boutons de connexion, au clavier, au formulaire de l’annuaire électronique ? Les réactions des usagers sont prises en compte pour améliorer l’outil. Ainsi, les premiers claviers suivaient un ordre alphabétique, avec l’idée qu’ils seraient plus accessibles. Mais les concepteurs avaient sous-estimé la pratique des claviers AZERTY sur les machines à écrire, et c’est ces derniers qui seront finalement adoptés.
Schafer et Thierry soulignent combien cette intégration des usagers dans le développement de la technologie est novatrice : « C’est en prenant le temps de l’invention sociale en parallèle de l’invention technique que la Direction Générale des Télécommunications signe également sa participation à la naissance d’un humanisme technologique plus tard repéré comme un véritable user turn numérique, laissant au facteur humain sa place, non plus dans la seule dimension d’acceptation ou de refus dans l’innovation, mais bien dès le stade de la conception. »


"La voix du parano, le rendez-vous... non conformiste !"

Un système hybride, entre centralisation et périphéries autonomes


« Beaucoup de chercheurs pensent le Minitel comme un emblème de la plannification centralisée, l’incarnation du dirigisme et l’antithèse idéologique de l’entreprenariat américain. Ce portrait est non seulement inexact — le dirigisme implique un degré de micromanagement qu’on ne trouve pas dans le cas du minitel —, mais il ignore aussi certains aspects décentralisés importants de l’architecture du Minitel », écrivent Mailland et Driscoll. Le réseau du Minitel était en réalité une « architecture hybride », comprenant des éléments de centralisation et des éléments de décentralisation. Le réseau Transpac était placé sous l’autorité de l’Administration des Télécoms, qui validait les demandes d’ajout de nouveaux serveurs et disposait d’un réel pouvoir de censure. Mais cette même architecture laissait une réelle autonomie aux nœuds situés en périphérie du réseau. Les fournisseurs de services devaient maintenir eux-mêmes leurs serveurs et étaient responsables de la création des contenus. « En refusant d’entrer dans l’industrie de contenus, et en laissant les fournisseurs de services libres de créer leurs serveurs et leurs bases de données et de les organiser et gérer à leur guise, l’Etat a encouragé une nouvelle culture industrielle, caractérisée par la spontanéité, la mobilité, l’imagination et la responsabilité individuelle », concluent Mailland et Driscoll.


"La Télématique, comment ça marche ?"

Les « vertus » économiques des marchés multifaces


Cette culture industrielle a été rendue possible par « les vertus de la centralisation » (Mailland et Driscoll). En effet, elle a permis la création du Kiosque, la « killer app » du Minitel : un système très simple, mis en place par l’Administration pour simplifier les transactions économiques autour des services Minitel. Kiosque reversait directement 2/3 des profits de connexion aux fournisseurs d’accès, leur évitant des démarches. Les utilisateurs, eux, ne payaient qu’à la fin du mois, en bloc, en même temps que leur facture téléphonique.
Cette simplicité d’utilisation a été essentielle, en encourageant les entrepreneurs à se lancer sur le Minitel, et les utilisateurs à se connecter aux services.
Cette centralisation a été largement critiquée, car elle fait dépendre le modèle économique et les connexions d’un acteur unique et ici étatique. Mais les chercheurs notent que son efficacité ne fait pas de doute, au plan économique. On retrouve une organisation similaire chez les géants du Web : l’Apple Store, par exemple, fonctionne un peu comme une version privée du Kiosque. Mais ce n’est pas tout : pour Mailland et Driscoll, Minitel offre une version publique des marchés multifaces, mettant en relation des usagers/consommateurs et des fournisseurs de services, en prélevant une rente — modèle devenu le filon des économies de plateforme comme Uber ou Air BnB.
Cette centralisation fait partie des aspects les plus critiqués du Minitel et on lui oppose souvent la libre-entreprise et la créativité libérées par Internet. Mais pour Schafer et Thierry : « il convient de ne pas exagérer la rupture, de ne pas considérer que les Français se seraient tous transformés avec le Web, à la fin des années 1990 en créateurs de contenus. ». La « minitélisation du Web », maintenant les usagers dans des silos ou des « jardins fermés », « tient aussi beaucoup à un consentement des usagers, qui recherchent des services et usages clé en main et pour lesquels un modèle de requête et de recherche d’informations verticalisé n’est pas forcément un obstacle. »

L’initiation aux cultures numériques



La chanteuse Marie-Paule Belle chante le Mini Minitel

Le Minitel a été un « succès domestique », qui a permis à la France de devenir un pays extrêmement connecté, et à toute une population de découvrir des activités en ligne.
Il a surtout favorisé l’« émergence d’une pratique collective de la communication numérique qui a généré des systèmes de représentations variés, des formes de discours et de comportements qui apparaissent aujourd’hui comme matriciels ». Ainsi, les forums de discussion, la communication anonyme par écran interposé, l’usage de pseudonymes, l’explosion de la pornographie, les débats sur la liberté d’expression ou la censure qu’on associe souvent aux cultures numériques... ont leur origine dans le Minitel.


"3615 Ulla"

Les messageries roses en sont l’exemple le plus célèbre (et le plus lucratif) mais les usages du Minitel ne se limitaient pas à l’annuaire et aux messageries coquines.
D’autres usages, éclipsés par ce folklore, se sont aussi développés dans ces années-là, préfigurant les usages numériques : achat et vente par correspondance, services bancaires, consultation d’informations (horaires de train, de spectacle — ou autres : sur le service Minitel de Libération, on peut accéder dès 12h aux infos qui seront publiées le lendemain), usages administratifs, enseignement (informations, corrigés, inscriptions...), jeux (black jack, bridges, quizz et même un 3615 PENDU)...
La presse se fait l’écho de patrons inquiets que leurs employés passent leur temps au bureau sur les messageries, et de gardiens de nuit faisant exploser les factures… Quelques-uns installent des services de filtrage, pour empêcher les employés de regarder du porno au bureau.
Certains s’emparent également du Minitel pour organiser des actions politiques, préfigurant l’usage qui est fait aujourd’hui des outils numériques : en 1986, des étudiants utilisent la messagerie de Libé pour organiser l’opposition à la loi Devaquet. Ils sont imités en 1988 et 89 par des infirmières, puis en 1992 par des syndicalistes du Ministère des Finances.


"Votre Minitel : il ne demande qu'à vous rendre service"

Reconsidérer les vertus de l’intervention publique


Pour Mailland et Driscoll, la réussite du Minitel permet de repenser l’opposition simpliste entre un système public et centralisé (mal) et un système privé et décentralisé (bien). Ils soulignent que ce sont les investissements stratégiques de l’État qui ont permis l’explosion du réseau — tout comme, aux États-Unis, c’est la décision du gouvernement de privatiser le « backbone » du réseau dans les années 1990 qui a conduit au boom commercial que l’on connaît. « L’intervention d’un état dans un système en ligne ne signifie pas automatiquement une perte de liberté. Au contraire : s’ils sont bien pensés, les fonds publics peuvent encourager la créativité et le développement dans le réseau. ». Prenant l’exemple d’Apple, les auteurs continuent : contrairement à la vulgate libérale, le complet contrôle d’un domaine par le secteur privé n’est pas nécessairement bénéfique. Il peut entraîner des monopoles qui contraignent ou font stagner l’innovation. Les auteurs se demandent alors si « des interventions ciblées du gouvernement ne pourraient pas réintroduire de la compétition et de l’ouverture, dans des champs d’Internet où les intérêts du secteur privé et du public ont cessé depuis longtemps de coïncider. » A l’heure où les appels à la régulation du secteur des GAFA par les Etats ou les instances supra-étatiques se multiplient, le Minitel aurait donc des choses à nous apprendre. « L’histoire du Minitel, et de ses trois décennies de fonctionnement, montre la voie vers un avenir différent, marqué par l’engagement envers l’intérêt public. (...) » C’est cette défense des intérêts publics qui semble peu à peu reculer, selon les auteurs : « A moins d’une intervention stratégique des gouvernements ne préserve les éléments d’ouverture et d’équilibre des pouvoirs public/privé présents dans l’Internet des débuts et qui y ont attiré tant de hackeurs, d’entrepreneurs, d’expérimentateurs et d’explorateurs... l’Internet tel que nous le connaissons depuis les années 1990 ne vivra peut-être même pas trente ans. »



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