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Entretien 27/08/2019

"Il n'y a pas une histoire d'Internet, mais des généalogies, de réseaux, de communautés..."

L'historienne Valérie Schafer
L'histoire de la naissance d'Internet est entrée dans la légende : une fabuleuse aventure scientifique menée en Californie, dans les laboratoires de recherche de la Défense américaine et ceux des universités californiennes ; une révolution technique rendue possible par des visionnaires, comme Vinton Cerf ou Bob Kahn , ou encore, plus tard et en Suisse, Tim Berners-Lee .
Pourtant, à l'ombre de ce mythe fondateur, d'autres histoires existent, écrites dans d'autres pays, par d'autres communautés, avec d'autres généalogies. Elles sont précieuses : en approfondissant et complexifiant les récits dominants sur Internet, elles permettent d'imaginer pour le réseau d'autres avenirs.

Nous lançons en cette rentrée un cycle sur les histoires et les généalogies méconnues d'Internet. Pour l'inaugurer, nous avons rencontré l'historienne Valérie Schafer, spécialiste de l'histoire des réseaux français, aujourd'hui professeure à l'université du Luxembourg. Avec elle, nous avons discuté des enjeux de faire de l'histoire de l'Internet, des histoires de l'Internet français et de ce que cela nous apprend sur une autre façon d'envisager le futur du réseau.

Vous êtes historienne et travaillez sur l’histoire des réseaux et des cultures numériques. Dans plusieurs articles et séminaires, vous, ainsi que d’autres chercheurs, préférez parler d’histoires d’Internet au pluriel plutôt que d’une « histoire d’Internet ». Pourquoi ?

Ce terme vient en réaction à une histoire écrite trop exclusivement en regardant les États-Unis, très US-centrée, souvent largement guidée au départ par les acteurs de cette histoire, qui ont raconté leurs souvenirs. En utilisant le pluriel, nous voulions souligner qu’il n’existe pas une histoire unique, étasunienne, réduite au protocole TCP / IP mais bien des modes de réceptions, d’adaptation de l’Internet, très différents selon les espaces.
Le terme indique aussi la volonté de ne pas penser uniquement cette histoire sur un mode linéaire, allant d’Arpanet à Internet, et qui se focalise donc sur la DARPA (agence du département de la Défense des États-Unis, chargée de la recherche et développement des nouvelles technologies destinées à un usage militaire, ndlr), les industriels et les grandes universités américaines impliqués dans le réseau Arpanet. Car en réalité, beaucoup d’autres choses fleurissent en même temps : les Bulletin Board Systems , des communautés comme The Well , toute une contre-culture étasunienne.
Il n’y a donc pas une histoire d’Internet, mais des généalogies, des histoires, de réseaux, de communautés, etc.... Et autant de façons de les écrire.

Vous décrivez Internet comme un objet sociotechnique. Qu’est-ce que cela signifie ?

C’est un objet qui est façonné à la fois par la technique et le social, dans lequel les deux se rencontrent et se co-construisent. Dans l’approche sociotechnique, on ne considère pas l’objet comme purement technique mais on l’envisage en contexte, dans un cadre de recherche, de choix, de négociations humaines, organisationnelles, géopolitiques... c’est-à-dire, au fond, en le replaçant toujours un cadre humain.
Ainsi des chercheurs comme Eric Von Hippel, Madeleine Akrich ou encore Dominique Cardon, par exemple, ont bien mis en lumière le rôle des usagers dans le devenir de l’Internet et plus généralement des objets techniques.
Pour ma part, quand je retrace l’histoire des protocoles, ce qui m’intéresse n’est pas de raconter quand tel protocole est remplacé par un autre — mais de montrer comment ces choix sont façonnés par des cultures de chercheurs et d’ingénieurs, et comment ils façonnent à leur tour des usages ou des modes de fonctionnement du réseau.

Vous avez travaillé sur deux réseaux de données français, le réseau Transpac , qui a permis le Minitel, mais aussi le réseau Cyclades , conçu par Louis Pouzin et son équipe, qui présente des points communs avec le réseau Arpanet, qui donnera lieu à Internet. Ces deux réseaux français sont-ils des précurseurs de l’Internet ?

Quand nous avons travaillé avec Benjamin Thierry sur l’histoire du Minitel, nous nous sommes attachés à montrer autant les continuités que les ruptures. Car, même s’il est indéniable qu’il y a eu des ruptures, il est frappant de constater combien, sur 30 ans d’histoire des cultures numériques, on retrouve de débats et continuités. La question de la neutralité du Net, le fait que l’opérateur puisse ou non « regarder » ce qu’il y a dans les tuyaux, se pose déjà au moment du Minitel. Le mouvement « Free The Nipple » soulève des questions qui sont posées vingt ans plus tôt, quand au milieu des années 1990 en Bavière un newsgroup sur le cancer du sein est supprimé au milieu d’une centaine d’autres dans le cadre de la lutte contre la pornographie. La question de l’intercession des intermédiaires, des hébergeurs, en cas de propos racistes, de pédopornographie, de terrorisme, se pose déjà au milieu des années 1990. Les fake news existent depuis les débuts du Web, et même historiquement avant dans l’histoire des médias. On observe des tendances récurrentes, qui existent avec plus ou moins de force selon les époques.

Vous avez également travaillé sur l’histoire d’un réseau méconnu, RENATER. De quoi s’agit-il ?

RENATER est méconnu du grand public mais quotidiennement utilisé dans le monde scientifique. C’est le réseau de l’enseignement, de la technologie et de la recherche, qui va devenir le premier réseau internet académique en France. Il naît en 1993, avant l’Internet grand public : Wanadoo par exemple arrive en 1996.
RENATER est un effort de plusieurs centres universitaires de recherche, de l’INRIA et d’autres, pour créer un réseau de la recherche connectant les communautés scientifiques à travers toute la France. Après un temps d’hésitation, ils adoptent le protocole Internet et RENATER devient le premier réseau de réseaux académique en France. Son histoire est intéressante, parce qu’elle est à la jonction entre la première histoire des réseaux comme Cyclades, qui s’arrête fin 1970 et la période de l’Internet grand public, qui arrive au milieu des années 90. Entre les deux, il y a les réseaux académiques.

En étudiant le Web français, vous avez dit avoir voulu faire une « histoire française du Web ». Pourquoi faire des histoires nationales d’un réseau caractérisé par sa dimension globale ?

En tant qu’historiens, nous avons besoin de travailler sur des sources concrètes : faire une histoire mondiale de l’Internet, c’est impossible seul.
Ce réseau des réseaux qui dépasse les frontières est aussi profondément ancré dans des histoires et des héritages nationaux. Car chaque pays va avoir une façon différente de s’approprier Internet et le Web et de développer l’économie et le cadre de régulation qui va avec. Le cas le plus évident, c’est le Minitel en France, qui existe déjà quand arrive le Web. Un autre exemple est celui de la Corée du Sud : un de mes anciens post-doctorants comparait l’arrivée d’Internet en France et en Corée du Sud, et s’est aperçu qu’il existait de nombreux points communs entre les deux pays, et même des liens directs qui ne passaient pas par les États-Unis. Le rapport Nora-Minc de 1978 sur l’informatisation de la société a été traduit en Corée du Sud, où il a connu un grand succès. La Corée du Sud a aussi développé un système de vidéotexte ressemblant beaucoup au Minitel. En même temps, ce pays a aussi des modèles, des rivaux, des peurs du retard qui lui sont propres et diffèrent des autres cultures numériques.



Quelles sont les spécificités du Web français ?

On a beaucoup parlé du « retard français » dans l’Internet. Pourtant, chronologiquement, on n’est pas si en retard par rapport à nos voisins européens. Beaucoup de pays sautent le pas plus tôt, c’est vrai, notamment les pays du Nord Européen, parce qu’ils n’ont pas le Minitel. Mais ça se joue à deux ou trois années. Julie Bouchard a très bien montré dans son livre Comment le retard vient aux Français que le thème du retard est très performatif : on dit aux Français qu’ils sont en retard pour les pousser à changer et réagir. Mais il reste vrai que nous n’étions pas en avance quand Jospin, en 1997, fait son discours à Hourtin pour inviter au basculement vers Internet.



Dans mes travaux, j’ai également interrogé le lieu commun selon lequel les politiques français ne comprennent rien à Internet et n’étaient pas branchés politiques numériques. Si on creuse, on s’aperçoit que c’est vrai pour certains, mais que d’autres acquièrent rapidement une remarquable compétence du numérique et d’Internet, comme par exemple Isabelle Falque-Pierrotin, qui sera ensuite présidente de la CNIL. En 1996, elle a des connaissances pointues, elle a fait des missions aux États-Unis, elle sait de quoi elle parle. Jean-Noël Tronc, qui conseille Lionel Jospin, est aussi très au fait de ce qui se passe. Valentin Lacambre, responsable de Altern (hébergeur web gratuit créé en 1992 par Valentin Lacambre et fermé en 2000, ndlr), qui aura des ennuis par rapport à des contenus hébergés, recevra une lettre de soutien de Dominique Strauss-Kahn, très aux fait des enjeux. Je vous parle ici de mes propres angles de recherches, mais il y a plein d’autres histoires du Web possibles en France. Il y a ainsi toute une histoire des communautés à explorer : celle des militants qui se sont servis du Web, les artistes qui s’en sont emparés... On retrouve cette multiplicité des histoires du Web : il n’y a pas un usage du Web ni une histoire linéaire mais plein de communautés qui se croisent.

Dans l’ANR Web 90 , un projet de recherche consacré à l’exploration des archives du Web, vous annonciez vouloir interroger la dimension individuelle et collective des expérience du Web. Comment procédez-vous pour retrouver l’expérience qu’était le Web pour les premiers internautes du grand public ?

Nous voulions reconstruire des parcours individuels et collectifs. Pour le côté individuel, je me suis par exemple intéressée au parcours des deux fondateurs du site Quarante-deux.org , Ellen et Dominique. Ces deux passionnés de science-fiction ont créé leur site très tôt : il est vite devenu très populaire, autant que celui de Relais & Châteaux, car les sites étaient alors très peu nombreux. En retraçant leur trajectoire, j’ai interrogé la façon dont deux personnes pouvaient s’intéresser au Web et se l’approprier, jusqu’à créer leur propre site. Les archives audiovisuelles peuvent aussi fournir des éléments, tout comme la presse ou les user groups de l’époque. Ils étaient fréquentés par des « early adopters », qui racontent leurs galères, les pannes, les centres de dépannage... J’ai aussi retrouvé un Guide du Routard de l’Internet de 1998, qui explique comment se connecter à Internet, pourquoi ça ne marche pas, comment se faire dépanner... Tout cela, les pannes, la vitesse de connexion, le choix du FAI... fait partie de l’expérience d’Internet et on arrive assez bien à la restituer. Ensuite, pour la BnF, nous avons aussi sélectionné dans le cadre d’une exposition virtuelle consultable à la bibliothèque une centaine de sites qui représentent, pour nous, les années 1990 : des site de Net art, des sites de design, de vente par correspondance... pour restituer un peu cette expérience du Web, de son offre et des modes d’expression en ligne.

Quelles sources avez-vous utilisées ? Sur le site de l’ANR Web 90, vous décrivez ces archives du Web comme « pléthoriques et lacunaires ».

Les archives du Web sont, effectivement, pléthorique et lacunaires. Pléthoriques parce qu’on on a des millions et des millions de pages archivées en France — et plus de 370 milliards de page sur le site d’Internet Archive, par exemple. Mais dans cette masse d’informations, on n’a pas nécessairement les pages qu’on veut. Je reprends l’exemple du site quarante-deux.org : il n’est conservé par Internet Archive (une bibliothèque numérique qui archive les contenus web depuis 1996, ndlr) que depuis 2000, tout comme le site de Stéphane Bortzmeyer dédié à l’Armada de la liberté. Pourtant, ces deux sites ont été créés dès 1994. L’archive d’Internet Archive est ainsi lacunaire : le robot d’Internet Archive ne capture les sites qu’à partir du moment où il en a connaissance et il n’en fait pour certains une capture qu’une ou deux fois par an. On n’a jamais la garantie qu’il a capturé ce que l’on recherche. Il peut arriver qu’il manque des images ou que des changements importants ne soient pas enregistrés. Les pages sont aussi reconstruites : pour ne pas faire de doublon, le robot va parfois conserver des éléments de la page capturés lors d’un précédent passage, et les utilisera pour reconstruire une image de la page. On n’est donc jamais sûr que la page archivée est un miroir parfait du passé de la page telle qu’elle était. On travaille avec un hybride temporel, une reconstruction imparfaite. On fait du bricolage.

Y a-t-il des différences d’imaginaire entre le Web français et le Web américain ?

Il y a des différences nettes. Par exemple : en 1996, John Perry Barlow publie la Déclaration d’Indépendance du Cyberespace , contre la censure et le contrôle gouvernemental. Mais l’imaginaire anti-gouvernemental, libertaire, de cette déclaration, n’est pas exactement le même en France. Daniel Kaplan, qui a longtemps dirigé la FING, explique que s’il existait quelques libertaires en France, globalement beaucoup avaient conscience du fait qu’il fallait travailler ensemble, hébergeurs, FAI, politiques et entreprises. Ces relations étaient moins binaires que ce qu’avançait la déclaration de Barlow, empreinte d’un imaginaire libertaire bien plus américain. Le libéralisme assez forcené de certains tenants des empires numériques est également plus exacerbé aux États-Unis. On trouve aussi en France un souci de la francophonie : on copie ce qui se passe aux États-Unis, avec des noms qui sonnent anglais comme « Wanadoo », le désir que « ça ne sonne pas trop franchouillard », selon des interviewés —et en même temps il y a le souci de trouver une voie française, maintenant la langue française.

Au point de vue critique, cette approche historique permet de relativiser les discours « mythiques » sur les grands inventeurs du Web, la « révolution numérique »...

Il y a un article intéressant de Michael Stevenson sur le Web participatif avant le Web 2.0, qui montre qu’il y a toujours eu de la participation sur le Web et qu’on a pas attendu que Tim O’Reilly forge la notion de Web 2.0 pour ça. Nous, les historiens, sommes toujours un peu mal à l’aise avec l’idée d’un tournant 2.0, d’une révolution ou d’une espèce de vague qui balaierait la précédente. Le « tournant 2.0 » s’est fait avec beaucoup d’acteurs du Web « 1.0 », déjà bien implantés dans ce paysage. C’est la même chose pour les thèses de l’inventeur unique.
On se rend compte, par exemple, que la commutation de paquets était une idée qui est dans l’air du temps dans les années 60: en Grande-Bretagne et dans deux espaces aux Etats-Unis, à la Rand Corporation et à l’université de Californie UCLA. Plusieurs personnes ont la même idée au même moment, dans différents endroits : les idées circulent, et émergent pour des raisons différentes.
On est sortis du modèle de l’inventeur génial, qui a longtemps influencé la façon dont l’histoire des technologies était écrite.
Je ne dis pas que des gens comme Vinton Cerf ou Bob Kahn ou Tim Berners-Lee doivent être mis sur le même plan que tout le monde. Mais l’histoire des pionniers n’est pas forcément la seule que nous avons envie de produire en tant qu’historiens.
L’histoire des pionniers était une étape importante, mais on a envie d’en éclairer d’autres. Plusieurs chercheurs, dont Andrew Russel et son collègue Lee Vinsel, ou en France Jérôme Denis et David Pontille, travaillent par exemple sur les « mainteners ». Il n’y a pas que des innovateurs : il y a aussi des gens qui entretiennent le réseau, qui le maintiennent et le développent, et qu’il est également intéressant d’étudier. C’est une autre approche de l’innovation, avec des acteurs beaucoup plus discrets, mais qui est tout aussi passionnante.

Benjamin Thierry et vous réhabilitez le rôle de « l’humanisme technologique » des concepteurs du Minitel, attachés aux expériences d’usagers avec les prototypes. De même Julien Mailland et Kevin Driscoll mettent en avant le modèle du Minitel comme « autre » modèle d’un réseau de télécommunication pensé comme un service public, pour penser des alternatives à l’écosystème de l’Internet et du Web actuel... Comment l’histoire du Net peut nous aider à penser le présent et le futur du net ?

L’humanisme technologique est un concept que Benjamin Thierry a beaucoup travaillé pour penser la façon dont le Minitel a été développé. A l’époque, de nombreuses expériences ont été menées pour observer les réactions des utilisateurs. Chaque fois, on adapte la technologie à l’homme, on refait le clavier, les modes d’interrogation des formulaires de recherche. Ces expérimentations sont réellement décisives dans l’implémentation du Minitel : c’est la machine qui doit s’adapter à l’homme et non l’inverse. Cela peut nous faire réfléchir sur la manière dont, aujourd’hui, on peut faire rentrer de l’humain dans la technologie — je pense aux débats sur la privacy by design, qui peuvent s’inspirer de ces questions.
Une autre idée, qui doit aussi beaucoup à Benjamin, est que les vainqueurs d’hier ne sont pas forcément ceux d’aujourd’hui. Le Minitel a été un succès dans l’histoire française, il a développé un modèle économique et une culture numérique qui ont marché assez bien, puis ont été balayés par d’autres tendances. L’approche des réseaux très proche de celle d’Internet pensée en France par l’équipe Cyclades et Louis Pouzin qui avait été mise de côté, est revenue sur le devant de la scène dix ans plus tard. Dans cette histoire, il y a des temps de modernité différents et les vainqueurs d’aujourd’hui ne seront pas forcément ceux de demain. Benjamin Bayart a beaucoup critiqué la « minitélisation d’Internet » et on voit que certaines tendances du Minitel peuvent revenir sur le devant de la scène, qu’il s’agisse de modèles économiques ou d’autres choses. L’histoire n’est pas close, et des réminiscences de débats, controverses et pratiques du passé, reviennent régulièrement dans le présent.



Les commentaires

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Albonne Julien
Albonne Julien 20/09/2019 14:15:58

En France nous nous sous-estimons et manquons de confiance. Sur certaines expertises liés au web nous n'avions rien à envier aux Americains


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