Digital Society Forum Digital Society Forum
Actualités 03/07/2019

Au Palais de Tokyo, des artistes imaginent des réalités alternatives

"Terre Seconde", Grégory Chantonsky, exposition AltR alternative realités, Audi Talents Awards, copyright Jean-Christophe Lett
A l’heure des fake news qui dessinent des mondes parallèles, et si on avait besoin des réalités alternatives des artistes ? C’est le projet provocant d’une exposition en cours au Palais de Tokyo, « Alt R » — pour Alternative Réalités.

Le titre a été choisi, explique la présentation, pour rappeler que « l’imaginaire demeure le pouvoir des artistes, non pas pour falsifier le réel mais bien pour en proposer des lectures plurielles, au service de notre émancipation et du rafraîchissement de nos horizons. »
Il n’est pas impossible que ce thème ne soit apparu qu’après coup, pour trouver un fil commun à des œuvres assez différentes. En effet "alt + R" réunit les oeuvres de trois artistes lauréats des Audi Awards, un prix d’art contemporain financé par la marque Audi.
Quoi qu’il en soit, l’exposition offre une intéressante traversée d’imaginaires alternatifs, qui chacun pointent vers un rapport possible entre la technologie et le futur.

Le rêve des IA


L’entrée de l’exposition se fait en descendant quelques marches, pour entrer dans un espace baigné de lumière bleutée, froide. Des structures métalliques y dessinent des espaces ouverts, géométriques, dans lequel sont exposés des objets inconnus et des écrans où défilent des images mutantes. Des voix de synthèse flottent dans l’atmosphère et une structure évidée en forme de cocon abrite un casque de réalité virtuelle, qui permet de plonger dans un univers désertique, présenté à l’envers.
Nous sommes dans « Terre Seconde », l’installation de l’artiste Grégory Chatonsky . Celui-ci y imagine à quoi ressemblerait le monde si une intelligence artificielle se chargeait de le reconstruire, à partir des traces que nous avons laissées de lui.



Grégory Chatonsky travaille depuis longtemps sur les implications philosophiques, esthétiques et éthiques des nouvelles technologies. « Terre Seconde » interroge ce qui se passerait si « la machine devenait capable de produire automatiquement une quantité phénoménale d’images réalistes à partir de l’accumulation des données sur le Web. » Elle produirait quelque chose qui ressemblerait à notre Terre tout en étant très différent — le monde passé au filtre des logiques mystérieuses des algorithmes des intelligences artificielles, comme les algorithmes de Google DeepDreams produisent des images étranges et dérangeantes .
Avec « Terre Seconde », Grégory Chatonsky explore ce que serait un imaginaire-machine. Il en déploie l’inquiétante étrangeté, la proximité lointaine qui naît de voir des images mutantes, rappelant des choses connues mais en même temps distantes et inassignables. Cette instabilité est voulue par l’artiste, qui souhaite que l’installation « rend(e) sensible l’ambiguïté de cette imagination artificielle qui doute radicalement de son statut. »

Les ambivalences de la communauté idéale


Le second projet, de Marielle Chabal , imagine une communauté idéale, « Al Qamar », rendue en partie possible par l’infrastructure numérique. Dans cette œuvre de fiction spéculative, la communauté, dont le nom signifie « la lune » en arabe, s’est installée en 2020 dans le désert palestinien près de Jéricho, sur les ruines d’infrastructures israéliennes. Ce qui intéresse Chabal, ce sont les formes que prendrait cette communauté, les traces qu’elle laisse et les ambiguïtés dont elle est porteuse. Le numérique n’y est pas central, mais il fait partie intégrante de son infrastructure : bâtiments servant de data center, de centres de génomique de pointe… Sans que cela soit explicite, dans Al Qamar, c’est grâce à cette infrastructure hautement technique que peuvent s’épanouir des formes de vie collective explicitement non capitalistes, travaillant à défaire les instincts de propriété, la cellule familiale… Mais les ambivalences traversent vite la communauté : désirs de pouvoir, narcissisme, impuissance politique d’un rêve de fête face à la réalité de l’occupation israélienne à deux pas. Même si « Al Qamar » n’est pas explicitement un commentaire sur la société numérique, la critique des communautés dont elle est porteuse résonne aussi pour certaines utopies communautaires du Net.

Réinvestir le passé sans illusion


La dernière et très poétique œuvre exposée est celle de Léonard Martin, qui a décidé de réinvestir un tableau de bataille de San Romano, peint par Paolo Ucello. Il a créé d’immenses marionnettes composées de fragments de papier installées sur des structures métalliques, imposantes et fragiles à la fois, pour reproduire les cavaliers du tableau d’Ucello. Il a travaillé avec une troupe de cirque romaine pour les animer, et a orchestré ainsi une déambulation dans les jardins de la Villa Medicis à Rome, pour rejouer la bataille de San Romano, dans une échelle autre et en décentrant la vision : marionnettes et images filmées par des drones… Se dégage de cette bataille dont toutes les ficelles sont exposées une grande poésie et l’intuition qu’un rapport au passé fructueux s’imagine : à la fois hommage, réinvestissement lucide et déplacement à une toute autre échelle.

Ces trois réalités alternatives artistiques peuvent ainsi être vues comme l'évocatioon de trois futurs possibles de la technique : une technique qui rêverait notre monde à notre suite, prenant un contrôle incertain ; une technique qui réglerait les questions de subsistance économique, laissant place à des utopies sociales et politiques, ainsi qu'à leurs dysfonctionnements ; et enfin une technique servant à plonger dans le passé, pour le déplacer et le réactiver, avec poésie mais sans illusions.


Les commentaires

Pour réagir à cet article, je me connecte Je m’inscris

Soyez le premier à réagir !

S’inscrire et participer

Inscrivez vous sur le Digital Society Forum pour commenter et réagir sur les articles et être informé des événements à venir

DSF