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Focus 04/06/2019

Précaire, décontextualisé et invisible : la réalité du « micro-travail »

Pour la première fois, une équipe de chercheurs, coordonnée par Antonio Casilli et Paola Tubaro , a étudié la réalité de ces nouvelles formes de travail en France, qui remettent en cause la notion même de « métier » et ont un impact « qu’il est urgent de prendre en compte dans les politiques publiques. »

Annoter des images sur un écran pendant la sieste des enfants, profiter de son jogging pour passer par des supermarchés où on ira photographier des produits, rester des heures devant un écran à enregistrer des bribes de phrases, transcrire des expressions sur un tableau Excel…
Avec le développement des plateformes, des mobiles et de l’intelligence artificielle, une nouvelle forme de travail est en train d’émerger : le « micro-travail », un secteur constitué de travailleurs effectuant de toutes petites tâches pour des sommes très faibles, hors de tout cadre légal, avec des plateformes comme seuls interlocuteurs. Ce travail est largement invisible, pourtant il constitue le socle d’une grande partie de « l’innovation numérique », l’intelligence artificielle au premier chef.

Le nouveau front de la « plateformisation » de l’économie


Pour les chercheurs, le secteur du micro-travail est le nouveau front de la « plateformisation » de l’économie : le développement d’acteurs nés du numérique, qui se proposent de faire l’intermédiaire entre des clients et une main-d’œuvre, comme Uber, Deliveroo ou Amazon… Dans le micro-travail, les plateformes mettent en contact des entreprises, à qui elles proposent de fragmenter des « processus métier » en tâches simples et peu qualifiées, avec des particuliers, qui pourront les effectuer sur leur temps libre.
Ces tâches sont à la fois très diverses et très basiques : sondages, questionnaires, transcriptions, enregistrement de phrases, saisie de données, rédaction de commentaire, labellisation d’images, annotation de documents, classification de produits, traduction de mots, débogage d’applications, recherches d’informations sur LinkedIn ou Twitter…
Elles nourrissent divers secteurs : R et D, systèmes informatiques, marketing, production, maintenance, logistique et finance… et l’intelligence artificielle. Comme l’avait déjà montré Antonio Casilli, le secteur de l’IA repose largement sur les micro-travailleurs : Ce sont eux qui annotent et traitent les données qui servent à entraîner les IA, vérifient leurs résultats : une micro-travailleuse raconte ainsi traiter des centaines d’enregistrements provenant d’assistants domestiques, pour vérifier la transcription automatique faite par un robot. Dans certains cas, les micro-travailleurs remplacent même entièrement l’IA. Ainsi, en France, l’essor du marché de l’IA s’accompagne du recrutement d’entraîneurs d’IA sur les plateformes de micro-travail.

« Une nouvelle catégorie de travailleurs »


Aujourd’hui, il y a environ 260 000 micro-travailleurs en France. Ce chiffre recouvre des réalités différentes : certains ne se connectent que très épisodiquement et seuls 15 000 utilisateurs sont considérés comme « actifs », se connectant au moins une fois par semaine. Pour les chercheurs, « ces résultats montrent que le micro-travail a une diffusion comparable, voire supérieure, aux effectifs des plateformes « ubérisées » en France. Il n’est donc pas un phénomène anecdotique et il mérite une grande attention de la part des syndicats et des pouvoirs publics. »
Pour les auteurs et autrices de l’étude, le micro-travail est « nouveau phénomène professionnel à part entière », qui s’accompagne de la naissance d’une « nouvelle catégorie de travailleurs. »
Car les plateformes proposent une nouvelle forme de travail : pas, comme Uber ou Deliveroo, la promesse d’un revenu qui pourrait être principal, mais du travail d’appoint, à effectuer dans les interstices de sa vie : pour « tuer le temps dans le métro », « rentabiliser sa pause déjeuner », « gagner de l’argent pendant son temps libre »… Le micro-travailleur travaille quand les tâches domestiques le lui permettent, sur les trajets, pendant les pauses. Le complément de revenu et la flexibilité des horaires sont d’ailleurs les deux principales raisons citées pour le micro-travail.
Dans l’étude, on lit ainsi plusieurs portraits de micro-travailleurs : un cadre qui paie ainsi un forfait bébé nageur à son enfant, un étudiant qui se fait 400 euros par mois en travaillant après ses cours, une femme au foyer qui travaille quand les tâches domestiques, un travailleur que son handicap éloigne de l’emploi traditionnel, un ménage surendetté…

Un revenu complémentaire, mais très souvent nécessaire


Le micro-travail propose « un revenu parfois complémentaire, très souvent nécessaire ». Pour les classes moyennes, c’est un moyen de mettre de l’argent de côté pour les loisirs, pour compenser un pouvoir d’achat en baisse ou répondre aux situations de plus en plus courantes de surendettement. Pour d’autres, c’est un « palliatif dans les situations d’inactivité » : une proportion considérable des personnes interrogées sont en situation de précarité. 41% des enquêtés perçoivent le RSA, des allocations (RSA, logement, chômage…), des pensions alimentaires ou des bourses d’étude.
Des tendances se dessinent : une légère majorité de femmes — on observerait ainsi, notent les chercheurs, ainsi un « glissement vers la triple journée », où à l’emploi principal puis aux tâches domestiques s’ajouterait désormais pour certaines le micro-travail.
De façon générale, les micro-travailleurs ont des revenus modestes, tout revenus cumulés. Le micro-travail leur rapporte des sommes très variables, qui vont de quelques centimes à, très rarement, 2 000 euros par mois. Mais le revenu moyen est faible : 21 euros. En France, les micro-travailleurs gagnent à peine plus que le salaire minimum (54 %).
Sur la plateforme Foule Factory, la moitié des micro-travailleurs appartiennent aux classes populaires et environ un tiers (22%) vivent sous le seuil de pauvreté. Les auteurs de l’étude soulignent les ambiguïtés de ces catégories et la nécessité d’être prudents, mais écrivent : « Malgré leurs limitations, ces indicateurs conduisent assez nettement à s’interroger sur l’état des micro-travailleurs : seraient-ils majoritairement des « travailleurs pauvres » ? Lorsqu’on recoupe la part de micro-travailleurs appartenant au groupe social le moins aisé et la part des foyers comptant plus de deux personnes, il semblerait que ce soit le cas. »

Décontextualisé, parcellaire et invisible : nouvelles formes du travail


Le micro-travail présente des similarités avec le freelance ou le travail ubérisé : un travail isolé, précaire, de prestation. Mais dans le micro-travail, les tâches sont peu qualifiées et très répétitives. Les travailleurs savent très rarement qui sont leurs clients ou à quoi servent les tâches qu’ils accomplissent. En découle une certaine perte de sens ou des situations ambiguës, comme quand des micro-travailleurs rapportent devoir tester un jeu vidéo et réagir différemment selon que les personnages ont des prénoms français ou d’origine maghrébine. S’agit-il d’une étude psychologique ou du développement d’un jeu de propagande anti-immigrée ? Ces cas extrêmes sont rares, mais ils soulignent à quel point le micro-travail peut être détaché de tout contexte. Les travailleurs peuvent aussi souffrir d’isolement : ils parlent rarement aux clients (certaines plateformes l’interdisent) et travaillent seuls devant leurs écrans. Leurs seuls interlocuteurs sont souvent les plateformes : un travailleur rapporte ainsi, en un an, n’avoir eu aucun contact avec un autre travailleur, sauf à l’occasion de webinars. « en un an, c’est la seule « preuve » que j’ai pour attester qu’il y avait d’autres personnes sur le job… »
Certains tentent de partager leurs expériences sur des forums, voire de s’organiser : notamment en partageant des screenshots pour montrer qu’une tâche a bien été payée et assurer que l’opération n’est pas « une arnaque ».

Une absence de régulation


Car pour l’heure, ce secteur évolue hors de toute régulation. A la fragmentation des tâches répond l’extrême isolement des travailleurs, seuls devant leurs écrans, n’ayant souvent comme interlocuteur que l’interface de la plateforme. Les micro-travailleurs sont des « vendeurs », des « prestataires », des « freelancers » : « Quasiment aucune plateforme ne nomme ses prestataires des « travailleurs » : cela impliquerait de choisir des statuts définis par la législation sur l’emploi salarié. »
Les micro-travailleurs n’ont aucune protection sociale et sont à la merci de leurs employeurs ou des plateformes : un travailleur raconte ainsi s’être trouvé déconnecté de la plateforme pour laquelle il travaillent, sans avoir d’explication, du jour au lendemain. Quant aux cotisations, tintin. Dans un rapport du Bureau International du Travail cité dans l’étude et datant de 2018, la moitié à peine des micro-travailleurs déclaraient avoir une assurance maladie ( elle provenait alors d’un emploi principal) et seulement 35% étaient affiliés à la retraite.
L’étude appelle donc à une prise au sérieux de ce type de travail, appelé selon eux à se développer, et à une réflexion publique d’ampleur sur ces nouvelles formes de travail, qui reconfigurent la catégorie traditionnelle de « métier ».
« Nouveau mode de subsistance pour des populations fragilisées par des emplois insuffisamment rémunérateurs, voire éloignées de toute forme d’emploi, le micro-travail pose une question essentielle aux syndicats, aux pouvoirs publics et aux entreprises : que veulent-ils faire du travail en tant qu’institution salariale ? »


L'étude complète est à lire en ligne ici .


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