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Partenaires 18/05/2019

Bitcoin : quelles idéologies et alliances aux racines des blockchains ?

Pour gagner des Bitcoin, il faut les "miner", soit mettre à disposition la puissance de son ordinateur pour valider les transactions du réseau, photo de Marco Verch , via Flickr, CC BY 2.0
L’engouement suscité par « la technologie blockchain » depuis le début des années 2010 peut s’apprécier par le nombre et la diversité des applications qu’elle pourrait faire advenir. Les pratiques de nombreux domaines de la vie courante pourraient être transformées, de la banque au droit d’auteur en passant par le vote. Cette technologie est l’héritière de l’infrastructure monétaire Bitcoin qui porte un projet politique controversé. Comment comprendre que la blockchain, technologie générique, émerge d’une infrastructure si politique ? Quelles sont les idéologies et les alliances qui ont présidé à l’émergence de cette technologie ?

Pour répondre à ces questions, cet article propose un aperçu des motivations idéologiques et économiques qui ont alimenté la conception de la technologie blockchain. Il s’appuie sur la lecture de deux ouvrages dont les partis pris s’opposent tout en relatant des faits convergents. L’un, Bitcoin. La monnaie acéphale , est écrit par A. Takkal Bataille et J. Favier, deux promoteurs actifs de Bitcoin ; l’autre, The Politics of Bitcoin Software as Right-Wing Extremism (2016), par D. Golumbia, un chercheur qui dénonce son projet politique.

Bitcoin, critique des politiques monétaires…


La première blockchain naît avec Bitcoin, une infrastructure permettant l’émission d’une monnaie numérique alternative qui se construit en opposition aux politiques classiques d’administration de la monnaie. Bitcoin est décrit comme « un système électronique d’échange de liquidités de pair-à-pair » permettant d’enregistrer des transactions sans intermédiaires. L’infrastructure Bitcoin répondrait à une confiance ébréchée dans les échanges monétaires, symptôme d’une défiance vis-à-vis des politiques conjointes des banques centrales et commerciales, en portant trois critiques de la valeur des monnaies fiduciaires d’État. Premièrement, les banques centrales dévalueraient la monnaie par des politiques inflationnistes qui impliqueraient une dévalorisation des avoirs monétaires des citoyens. Deuxièmement, les banques commerciales alimenteraient des bulles spéculatives par la création monétaire (scripturale, par l’octroi de crédit) sans pour autant disposer de réserves en liquidités suffisantes. Troisièmement, la garantie de la monnaie par l’Etat souverain serait a minima insuffisante, sinon fictive. Les monnaies d’Etat seraient des « fausses monnaies » : l’Etat garantirait l’usage pratique de la monnaie sans garantir la valeur intrinsèque d’une unité monétaire. Selon ses soutiens, Bitcoin répondrait à ces critiques par son organisation horizontale, la finitude de sa masse monétaire, inscrite dans le protocole informatique, et sa déconnexion du système monétaire traditionnel. Cette architecture « décentralisée » participerait à une « administration démocratique » car indépendante d’institutions centralisées jugées non représentatives, mais serait aussi parfaitement sécurisée : l’importance de la quantité d’énergie qu’il faudrait déployer pour falsifier la base de donnée la rendrait incorruptible. En critiquant le rôle joué par l’État souverain comme organisateur des échanges monétaires et par les banques commerciales comme intermédiaires des paiements, l’infrastructure Bitcoin s’attaque au principe même de l’intermédiation entre les individus. La critique formulée par les promoteurs de Bitcoin est donc non seulement économique mais aussi politique. D’une part ils tracent ou rêvent un réseau et une communauté fonctionnant sans intermédiaire, d’autre part ils revendiquent une volonté d’anonymat et de sécurité totale des transactions.

l’infrastructure Bitcoin s’attaque au principe même de l’intermédiation entre les individus



… dans le sillon de tentatives anciennes


Les critiques formulées par les promoteurs du protocole Bitcoin, tout comme la plupart de ses caractéristiques techniques, héritent de différentes (tentatives de) solutions de paiement plus anciennes. ECash, initialement proposé en 1983, est un système de gestion d’échanges monétaires par voie électronique permettant à un acheteur de réaliser des paiements de façon chiffrée et certifiée par l’intermédiaire d’une banque (la société Digicash). En 1997, Citybank proposa le concept d’«Electronic Monetary System » (EMS) permettant des échanges d’argent liquide sous forme électronique directement entre institutions financières. PayPal lança en 1999 sa plateforme de paiement entre personnes physiques permettant, à partir d’une adresse de courrier électronique et d’un mot de passe, des transactions en communiquant une seule fois ses coordonnées bancaires. Ces tentatives impliquaient toujours des intermédiaires bancaires ou des entreprises administrant les paiements.



Une étape supplémentaire fut franchie avec B-money (1998) puis avec Bit gold (2005) qui proposent de se passer de tels intermédiaires. B-money et Bit gold sont respectivement un système de monnaie électronique anonyme et une proposition de monnaie électronique décentralisée, qui tous deux introduisent des notions qui seront reprises par Bitcoin et d’autres cryptomonnaies. Leurs concepteurs, Wei Dai (ingénieur informatique) et Nick Szabo (cryptographe), sont souvent associés aux mouvements cypherpunks . Ces groupes informels de personnes intéressées par la cryptographie ont pour objectif de défendre le respect de la vie privée par l'utilisation proactive de la cryptographie. Les cypherpunks dénoncent le « contrôle » des gouvernements et des grandes entreprises sur les transactions financières dans des écrits inspirés de ceux de D. Chaum. Les crypto-anarchistes considèrent que le développement et l'utilisation de la cryptographie sont les meilleures défenses contre la surveillance des communications informatiques, notamment sur Internet. Ils dénoncent en particulier l’application de réglementations de prévention du terrorisme ou anti-blanchiment nées dans les années 2000, qui, d’une part autorisent que des informations cryptées soient déchiffrées sur demande d’un juge, d’autre part exigent que des intermédiaires financiers comme les banquiers identifient précisément leurs clients. En réaction, les crypto-anarchistes plébiscitent l’anonymisation des données, en particulier des correspondances et des transactions, et affirment qu’une monnaie indépendante des États et des gouvernements est un idéal souhaitable. Les concepteurs et premiers utilisateurs de Bitcoin et des cryptomonnaies se rapprochent des idées cypherpunks et crypto-anarchistes en prônant la liberté des transactions par le droit à l’anonymat et l’absence de contrôle étatique.

Les concepteurs et premiers utilisateurs de Bitcoin et des cryptomonnaies se rapprochent des idées cypherpunks et crypto-anarchistes en prônant la liberté des transactions par le droit à l’anonymat et l’absence de contrôle étatique.


Transcrire le cyberlibertarisme dans l’infrastructure monétaire

Dans la lignée de Bitcoin, les cryptomonnaies se sont construites en premier lieu contre l’autorité des États, de leurs gouvernements et des banques centrales, et dans une moindre mesure en opposition aux banques commerciales. Lorsque Bank of America, Visa, MasterCard, PayPal et Western Unions isolèrent Wikileaks en 2010 en « bloquant » les dons à l’organisation (conformément à la loi états-unienne), son fondateur et proche des mouvements cypherpunks Julian Assange regretta publiquement que ces entreprises soient « des instruments de la politique étrangère américaine ». Ce faisant, Julian Assange dénonçait comme censeur non pas directement ces entreprises, mais en premier lieu le gouvernement états-unien. De concert, Jon Matonis, membre fondateur de la Bitcoin Foundation , expliqua alors que Bitcoin constituait une solution face à l’action d’entreprises qui auraient subi une pression politique.

les cryptomonnaies semblent s’inscrire dans le phénomène appelé « cyberlibertarisme »


Plus généralement, les cryptomonnaies semblent s’inscrire dans le phénomène appelé « cyberlibertarisme » dont le principe pourrait être « aucun gouvernement ne doit réguler Internet », corollaire de l’idée selon laquelle la liberté émergera du développement des technologies numériques. Le thème de la liberté se comprendrait alors comme une « liberté vis-à-vis des gouvernements » au pouvoir uniquement oppressif. Cette conception politique rejoint celle des anarcho-capitalistes comme Murray Rothbard et David Friedman dont les idées ont trouvé des relais politiques chez Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Dès 1974, la légitimité démocratique des gouvernements est opposée à la responsabilité politique des institutions privées dont le pouvoir, détenu par le capital ou les marchés, serait responsable vis-à-vis des citoyens (Murray Rothbard, fondateur de l’influent Cato Institute ). Cette pensée politique s’articule avec la théorie économique monétariste de l’École de Chicago, selon laquelle la maîtrise de l’offre de monnaie serait un moyen de contrôle de l’inflation. En inscrivant dans le code informatique une quantité de monnaie fixée dès l’origine, l’infrastructure Bitcoin semble radicaliser la théorie monétariste de l’inflation. La défiance véhiculée par les promoteurs de Bitcoin vis-à-vis des politiques inflationnistes des banques centrales rejoint celle de mouvements de conservateurs aux États-Unis, notamment relayés par la John Birch Society . Cette association considère que l’inflation est une taxe profitant à ceux qui l’organiseraient par l’augmentation de la quantité de monnaie en circulation, banquiers centraux en tête, au détriment des citoyens. L’inflation servirait par-là des objectifs cachés, autres que l’objectif officiel de stabilité monétaire traditionnellement vue comme conséquence des politiques monétaires elles-mêmes mises en œuvre en réponse à des pressions économiques externes. Bitcoin et autres cryptomonnaies apparaissent ainsi comme les vecteurs d’une idéologie libertarienne promouvant une réduction partielle ou totale de l’État afin d’atteindre une société régie par un capitalisme livré aux seules lois d’un marché libre de toute régulation.

Bitcoin et autres cryptomonnaies apparaissent ainsi comme les vecteurs d’une idéologie libertarienne promouvant une réduction partielle ou totale de l’État afin d’atteindre une société régie par un capitalisme livré aux seules lois d’un marché libre de toute régulation.


Des investisseurs traduisant Bitcoin par blockchain


Ces discours de défiance vis-à-vis des institutions étatiques sont également portés par des groupes aux intérêts à première vue éloignés, soutenant le développement des cryptomonnaies. On trouve parmi eux des « geeks », des investisseurs ou des entrepreneurs. Différentes figures emblématiques du développement de l’industrie numérique occupant des positions d’« intermédiaires » dans le cyberespace se prononcent très favorablement pour Bitcoin et les autres applications qui pourraient être développées sur des technologies similaires, parmi lesquels Eric Schmidt, Elon Musk et Peter Thiel. Les liens assumés entre de grandes entreprises du numérique et les cryptomonnaies sont non seulement idéologiques mais aussi financiers. Les investissements semblent s’être multipliés de façon exponentielle à mesure que le cours du bitcoin s’envolait depuis le début des années 2010. La plateforme d’échange de cryptomonnaies Coinbase a par exemple levé 0,6M $US auprès d’entrepreneurs activistes et de fonds californiens dès 2012, puis reçu 32M $US fin 2013 dont 25M $US provenant du fonds de deux anciens de Netscape, Mark Andreessen et Ben Horowitz. Le même fonds, associé à d’autres spécialisés dans les cryptomonnaies comme Google Venture ou Bitcoin Opportunity Fund, a investi par ailleurs plusieurs millions de dollars dans Ripple, une solution concurrente de l’infrastructure Bitcoin destinée aux banques.
L’engouement croissant pour Bitcoin, alimenté par la hausse de sa valeur exprimée en devises traditionnelles et par l’essor rapide d’entreprises qui ont fleuri dans son écosystème, a fait miroiter à de nombreux investisseurs et capital-risqueurs des opportunités profitables qui glissèrent progressivement de la seule « sphère Bitcoin » vers celle de « la blockchain ». Ce transfert d’intérêts financiers de Bitcoin aux blockchains a ensuite été largement relayé par la presse. The Economist titra en octobre 2015 : « La machine à confiance, comment la technologie sous-jacente au Bitcoin pourrait transformer la manière dont l’économie fonctionne » .

De l’industrie financière à l’économie entière ?


Certains promoteurs de l’infrastructure Bitcoin associent le scandale de la plateforme d’échange Silk Road (une place de marché noir du Darknet, fermée par le FBI) et les fermetures de comptes bancaires qui s’en suivirent au lancement de groupes de travail au sein des banques sur la technologie blockchain. Ces dernières auraient par-là opéré un revirement opportuniste pour se sortir de l’étau des GAFAM et de la fintech. Les mêmes dénoncent également une possible connivence entre les orientations des réglementations en cours d’élaboration autour des technologies blockchain et les institutions financières, en opposition aux idéologies « geeks » et cypherpunks des origines, opposés à toute autorité étatique.
Les principes de cette technologie blockchain sont dans un même temps largement médiatisés par les institutions financières elles-mêmes, particulièrement à partir de 2015 : il faudrait « oublier le Bitcoin » pour « se saisir de la blockchain ». Depuis, et en moins de deux ans, « la blockchain » s’est imposée comme une des premières priorités à l’agenda technologique de la plupart des institutions financières. Les transformations des systèmes d’information conduiraient à des améliorations de la qualité des échanges (efficacité, coûts, risques) ainsi qu’à des transformations des organisations elles-mêmes. Selon le World Economic Forum, la blockchain pourrait avoir un impact sur des secteurs aussi variés que les paiements, les traitements post-trade, la compliance, les levées de fonds, les montages financiers entre institutions, ou encore l’assurance. Depuis, le nombre d'opportunités de champs d’application semblent se multiplier, de l’industrie financière aux opérations logistiques en passant par les systèmes de vote. De nombreux acteurs partagent cette anticipation « multi-industries » de développements technologiques qui permettraient de nouvelles formes d’organisation des transactions susceptibles de « disrupter » l’économie. Parmi eux figurent des porte-voix de grands groupes industriels ou financiers en coopétition, des investisseurs de capital-risque et des entrepreneurs, des sociétés de conseil, de la presse généraliste et spécialisée, des individus, mais aussi gouvernements et États : la blockchain est vue comme le moyen universel pour « décentraliser ». Les start-up qui développent, par exemple, des « applications décentralisées » (DApp) sur Ethereum se revendiquent d’un « Web 3.0 décentralisé ». Dans les blockchains « de consortium », la technologie apparaît comme un moyen de faire converger des processus métier d’acteurs d’un même secteur d’activités via un registre de transactions en se passant de « tiers de confiance ».

Une représentation séminale est partagée par de nombreux utilisateurs de cryptomonnaies, des entrepreneurs qui innovent et développent la technologie blockchain, comme par des dirigeants des institutions mettant en œuvre les politiques monétaires : la « décentralisation » et la création de réseaux ad hoc hors des canaux de distribution traditionnels. Les blockchains permettraient non seulement de consolider des réseaux d’entités en coopétition, mais aussi de fédérer des initiatives d’acteurs aux motivations a priori éloignées : développeurs, libertariens, militants d’une « décentralisation » de l’Internet, investisseurs en capital-risque, banques centrales, start-up, développeurs. Il apparaît ainsi que, si elles ne sont ni de simples curiosités techniques ni des instruments économiques révolutionnaires, les blockchains sont susceptibles de dépasser des débats idéologiques et politiques profonds et anciens.

Clément Gasull (Orange Labs)

Cet article est initialement paru dans le numéro 61 de la lettre Usages et Valeurs, lettre de la recherche en sciences économiques et sociales, publiée par Orange Labs et à usage interne


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