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Entretien   Maroc 17/04/2019

L'inclusion numérique en question par Soumaya Naâmane Guessous

Note de synthèse écrite par la sociologue et militante féministe marocaine Soumaya Naâmane Guessous, dans le cadre de la première Table Ronde du Digital Society Forum organisée au Maroc sur le thème "Le numérique : Inclusion ou Exclusion ? ".
Internet a envahi la société marocaine de façon brutale et rapide entrainant des mutations sociales considérables. Au Maroc, l’équipement en téléphonie mobile s’est imposé rapidement et s’est démocratisé. Il a ouvert l’accès à l’universel, donnant quelques chances d’inclusion à ceux qui ont pu et su en tirer profit.
L'inclusion numérique, ou e-inclusion, vise à rendre le numérique accessible à tous, essentiellement par la téléphonie et internet afin que chaque utilisateur acquière des compétences numériques pour faire de ces outils un levier de son insertion sociale et économique.
Dans cette logique, nous pouvons affirmer que le numérique est accessible pour la majorité écrasante des Marocains.

Nous ne pouvons pas parler en effet, dans le cas du Maroc, de fracture numérique, due à la disparité d'accès aux technologies informatiques, notamment Internet. Mais il serait plus juste de se
poser la question relative à l’inclusion et à l’exclusion numérique.
Être équipé et connecté est-il suffisant ?
Si la majorité des Marocains a accès à Internet, en maîtrise-t-elle les usages ?

Accès massif au numérique


Selon l’étude sur « Le numérique au Maroc : inclusion ou exclusion ? », réalisée par BVA en janvier 2019 pour le Digital Society Forum, auprès d’un échantillon de 808 personnes considérées comme représentatives de la population marocaine, la majorité des enquêtés estime qu’il est important d’avoir un Smartphone (92 %), d’accéder à Internet (90%) et de maîtriser les outils numériques (87%).

Selon une étude récente de l’ANRT (Agence Nationale de Règlementation des Télécommunications), le taux d'équipement en téléphonie mobile est de 99,8% et est quasi-généralisé, y compris chez les 40% de ruraux. Le nombre moyen des individus équipés en téléphone mobile dans un ménage est de 3,9, alors que la taille des ménages est de 4,4 personnes.

Toutefois, l’équipement des foyers en wifi n’est pas accessible à tous et l’équipement des foyers en ordinateur reste bas et ne concerne que 6 foyers sur 10, principalement des citadins.

Selon l’ANRT, 73% de la population de plus de 5 ans serait équipée d’un Smartphone, avec une prédominance pour les 5 à 39 ans (80%). Ce qui situe le Maroc à la 53ème place dans le monde.
En mars 2019, l’enquête de « Mobile report » souligne que le Maroc est le leader africain en terme de taux de pénétration du téléphone mobile avec 130.73% correspondant à 46 millions d’abonnements. La moyenne en Afrique étant de 80%.

Selon le sondage de BVA, 86% des sondés déclarent qu’il est facile d’accéder à un téléphone portable, un Smartphone ou à une connexion Internet. Parmi eux, 76% ont moins de 35 ans.
Il est certain que la connexion par Smartphone reste la plus accessible, compte tenu des promotions offertes et de la concurrence entre les opérateurs télécoms. Si les abonnements sont inaccessibles pour une grande partie des individus, les cartes rechargeables restent à la portée de la population.

Par ailleurs, le marché de la téléphonie permet aux plus démunis ou aux parents souhaitant équiper leurs enfants en Smartphone d’acquérir des appareils anciens, reformés ou contrefaits à des coûts accessibles. Sans ce marché informel, une grande part de la population ne serait probablement pas équipée.
Un marché de téléphones neufs ou d’occasion s’est généralisé. De nouveaux métiers se sont développés, souvent convoités par une population sans qualification professionnelle, parfois fraîchement urbanisée, constituée essentiellement d’hommes qui s’improvisent techniciens. Grâce à cela, les plus démunis peuvent être dotés de Smartphones et, dans une proportion moindre, de tablettes et d’ordinateurs.

En milieu urbain, les cybers florissaient dans tous les quartiers, y compris les plus défavorisés. Mais avec la facilité d’accès à la connexion internet via les Smartphone, ces lieux ont perdu de leur attrait. Cependant, ils continuent à être fréquentés par des adolescents et adolescentes et par les jeunes n’ayant pas la possibilité d’être équipés en Smartphone ou n’ayant pas accès à une connexion pérenne. En milieu rural, les cybers sont rares, mais sont particulièrement prisés par les jeunes qui n’ont d’autres possibilités de loisirs. Quand on interroge la population à propos de ses besoins urgents dans les régions rurales les plus enclavées, les cybers restent parmi les priorités que ce soit de la part des jeunes ruraux ou de leur famille. Les ruraux, soit près de 40% de la population, sont privés de loisirs, et leurs rêves les plus chers restent d’émigrer vers les villes ou vers des pays occidentaux afin d’accroître leur chance d’insertion socioprofessionnelle. Internet leur assure ainsi une liaison directe et continue avec leurs rêves.

Le temps passé sur internet


Selon l’enquête de l’ANRT (2018) de collecte des indicateurs TIC auprès des ménages et des individus, portant sur 12.000 ménages, la moitié des internautes passe plus d’une heure sur Internet. Le Maroc se situe au-dessus de la moyenne mondiale de près de 8 points, en nombre d'internautes.
Deux internautes sur trois utilisent Internet tous les jours et près de la moitié dépasse plus d’une heure sur Internet via un téléphone mobile. La fréquentation des réseaux sociaux est quotidienne pour 8 personnes sur 10. La moitié d’entre eux y consacre plus d’une heure par jour. Selon le sondage de BVA, 68% des Marocains connectés passent au moins deux heures par jour sur Internet, soit pour surfer, soit pour envoyer/recevoir leurs mails.

Mais les enquêtes ne nous précisent pas combien de temps les Marocains visionnent leur téléphone. Dans les familles, dans les espaces publics, les lieux de commerce, les moyens de transport et tous les lieux qui regroupent des individus, les Smartphones occupent les mains et les esprits.

Principaux outils numériques utilisés par les Marocains connectés


Selon une étude du spécialiste des réseaux sociaux We Are Social (2018), le Maroc compte environ 16 millions d’utilisateurs actifs sur Facebook. Une hausse de 14% par rapport à 2017. D’où la cinquième place en Afrique. Près de 45% des Marocains ont des comptes sur les réseaux sociaux : d’abord Whatsapp, ensuite Facebook et enfin Youtube. Plusieurs utilisateurs ont plusieurs comptes. 15 millions d’utilisateurs se connectent à Facebook à partir d’un mobile. La majorité est âgée de 18 et 34 ans et les 2/3 sont de sexe masculin.

Dans cette enquête, les femmes ne représentent donc qu’un tiers des utilisateurs. Ce qui peut s’expliquer par le taux d’analphabétisme des femmes qui est de 41% au niveau national. Toutefois ce chiffre est à nuancer : selon les normes internationales, le taux d’analphabétisme concerne essentiellement les personnes ayant 10 ans ou plus. C’est cette partie de la population féminine qui compte 41% d’analphabètes. Les filles, âgées aujourd’hui de moins de 10 ans, sont pratiquement toutes scolarisées et parmi elles, une grande partie est déjà familiarisée avec le digital ou en est déjà utilisatrice.

En 2019, l’enquête de « Mobile Report 2019 » pour les réseaux sociaux révèle que le Maroc enregistre un taux de pénétration de 47% avec 17 millions d’utilisateurs, contre 17% en moyenne sur le continent africain. Dans une étude exclusive réalisée par Google, le taux de visionnage sur YouTube au Maroc a augmenté de 45% avec une prédominance des jeunes âgés de 14 à 34 ans. Le sondage BVA rapporte quant à lui que 95% des connectés utilisent Whatsapp, 85% un compte Facebook et 70% une adresse email.

L’éducation au numérique


La majorité des utilisateurs est autodidacte et une large part de la population jeune est capable de surfer et de se mettre régulièrement à jour pour s’adapter au numérique et à son évolution.
Même si le système scolaire privé a introduit l’utilisation des ordinateurs et l’apprentissage du numérique dans les programmes, le système public, y compris universitaire, tarde à avancer dans ce sens. Les établissements scolaires ruraux encore plus. C'est donc la majorité des utilisateurs qui sont livrés à eux-mêmes dans le cadre de leur apprentissage et de l’utilisation rationnelle du numérique.
Par rationnel, j’entends : être capable de faire le discernement entre l’information réelle et les fausses informations, contrôler la fiabilité et la source de l’information, utiliser le partage d’information, de vidéos et de bandes sonores avec une certaine éthique pour éviter de porter atteinte à autrui et faire d’Internet un outil d’acquisition de connaissance, de développement personnel et de réussite.
Ce point est d’autant plus important que les jeunes sont fragiles face à certains endoctrinements, qu’ils soient religieux ou autre. Les parents, dépassés par le digital, ne peuvent offrir cette protection à leurs enfants. Les informations véhiculées par Internet sont souvent assimilées, sans remise en question, par une population jeune qui n’a pas toujours la maturité ou la sensibilisation suffisante pour agir avec recul et discernement.

Selon l'étude de l'ANRT, 75% des parents déclarent contrôler les usages de leurs enfants sur Internet. Mais 7 parents sur 10 avouent ne pas être outillés pour accompagner et orienter l’usage de leurs enfants sur Internet !

Le numérique et les rêves de nos jeunes


Internet a eu un impact très important sur la population, qu’elle soit citadine ou rurale. Les transformations sociales sont flagrantes et ce à tous les niveaux, influençant ainsi les rêves et les idéaux. Internet a permis de surfer sur une plateforme universelle, donnant de nouvelles références en matière vestimentaire et comportementale. Les rêves s’en inspirent et font naître une ambition d’horizons nouveaux, souvent bien éloignés des modèles classiques. Mais généralement, les rêves sont surdimensionnés par rapport à la réalité des familles, augmentant davantage les frustrations lorsque ceux-ci ne peuvent pas se réaliser. Une bonne maîtrise peut guider les jeunes vers des ambitions réalisables.

Le numérique, facteur d’inclusion


Cependant, il suffit de surfer sur la Toile pour constater que de plus en plus de jeunes utilisent le Web pour faire la promotion de leur business, notamment dans les métiers de service : serrurier, peintre, électricien, informaticien…. Par ailleurs, de plus en plus de femmes saisissent l’outil numérique pour promouvoir leurs activités économiques.

Internet a été d’un grand apport pour les femmes marocaines


Malgré le fort taux d’analphabétisme des femmes, surtout en milieu rural, l’accès à Internet a créé une dynamique nouvelle d’échange d’information et de vidéos… Un nouveau langage informatique en arabe dialectal se crée pour nommer telle ou telle technique ou application, preuve que la population féminine ne parlant pas français ou anglais s’approprie le numérique.

Mais nous ne pouvons parler ici d’une inclusion car la maîtrise de l’outil n’est pas assurée. 40% des femmes rurales sont marginalisées. Les coopératives produisent divers articles difficiles à écouler sur le marché, faute de commerciaux. Souvent, les produits sont confiés à des intermédiaires dont les bénéfices des ventes peuvent être le double ou le triple de ceux perçus par les femmes des coopératives. Les rares coopératives qui prospèrent sont celles qui ont leur site internet entretenu régulièrement. Cependant, des femmes ont pu se former à des métiers de service et prospérer grâce à internet, souvent aidées par leurs filles connectées. Pour les femmes, la non maitrise du numérique ne permet pas de réduire les inégalités, et le sentiment d’exclusion est particulièrement fort pour la population âgée de plus de 40 ans notamment en milieu rural.

Le numérique et le citoyen : inclusion sociale ?


L’accès à internet a eu un impact très important sur la jeunesse marocaine qui constitue la plus grande part de la population : plus du quart de la population est âgée entre 15 et 30 ans et 55% a moins de 30 ans.
L’ouverture de cette jeunesse sur le monde, sur d’autres sociétés, sur d’autres systèmes… a permis de découvrir d’autres modèles de vie et de prendre conscience de ses droits. Ce qui atténue la pression du conservatisme et développe également la prise de conscience du devoir du citoyen. Un des exemples le plus percutant est celui de la campagne de Moqatâa, en 2018, où un appel à boycotter des marques de produits de grande consommation a été massivement relayé sur les réseaux sociaux marocains. Le mot d'ordre lancé anonymement dénonce la cherté de la vie et appelle à baisser les prix des produits de grande consommation. Trois grandes marques ont été visées. Le boycott a mobilisé des milliers d’utilisateurs et a atteint ses objectifs. Nous ignorons qui est à l’origine de l’appel, mais ce qui nous intéresse ici, c’est la mobilisation des internautes pour une cause considérée comme citoyenne.
Les réseaux sociaux sont devenus des lieux d’information, de sensibilisation, de dénonciation, de contestation, de protestation… Une fibre citoyenne se tisse à travers ces réseaux : elle peut consolider l’opinion publique et être une force de décision.

De nombreux scandales ont ainsi été mis à la connaissance de l’opinion publique et ont été saisis par les parties concernées de l’État. Exemple : une vidéo montrant une jeune fille, dans un autobus, en train de se faire harceler sexuellement et violemment. Une enquête policière a permis d’arrêter les coupables.
Le Smartphone est souvent utilisé pour dénoncer ce que les utilisateurs jugent comme injuste, illégal, irresponsable… Le partage des vidéos représente une très grande activité chez les Marocains. Quand il s’agit de dénoncer, le partage est plus dense et plus rapide. Exemple : un citoyen se retrouve dans une administration, lors des heures de travail, et ne trouve aucun fonctionnaire en poste. La vidéo, aussitôt partagée, fait le tour du Maroc ou peut-être même du monde à travers la communauté marocaine à l’étranger qui est toujours connectée au Maroc. Une enquête a aussitôt été lancée par le ministère concerné. Il faudrait juste éduquer cette jeunesse à avoir davantage de discernement et agir dans le respect de l’éthique et ne pas porter atteinte à autrui !

Pour conclure


Équipés d’outils informatiques, la plupart des Marocains ne sont pas dans l’inclusion numérique. La maîtrise de ces outils devenus indispensables est essentielle dans tous les domaines de la vie sociale et économique. Sans cette maîtrise, le Web devient un espace inégalitaire.

La majorité écrasante des usagers est autodidacte et utilise surtout les réseaux sociaux. La digitalisation n’est donc pas automatiquement source d’inclusion sociale et économique. L’utilisation du numérique n’aboutit pas toujours au développement économique, malgré quelques success stories. Si l’accès en est démocratique, les retombées économiques ne le sont pas toujours. D’où la nécessité de toutes les organisations de donner des chances égales pour réduire l’intensité de cette exclusion.


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