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Focus 12/04/2019

Les martyrs des réseaux sociaux

Lauren Huret Praying for my haters, Centre culturel suisse, 2019, Claire Richard

Laurent Huret explore en artiste le monde des modérateurs de contenus à Manille. Dans une exposition brève et puissante, ils deviennent des "martyrs", ceux de l'"image-fantôme" et du "capital-crasse".

Les filtres humains des plateformes


Il y a encore quelques années, personne ne parlait des modérateurs et des modératrices des contenus sur les réseaux sociaux. La plupart des gens imaginaient, quand ils se posaient la question, que les contenus « indésirables » étaient filtrés par des algorithmes. Les plateformes se gardaient de les détromper. Aujourd’hui, des recherches universitaires , documentaires , journalistiques ont révélé l’existence de la profession de « modérateurs de contenu » : des êtres humains, mal payés et mal reconnus, qui doivent déterminer si ces contenus, venant des quatre coins du monde, enfreignent les règles locales, légales, morales que se fixent ou auxquelles doivent obéir les plateformes.



Ce sont les filtres humains des plateformes, ceux qui reçoivent l’immense torrent des images produites, la version non censurée de l’activité humaine photographie et filmée, et qui font barrage pour qu’apparaisse sur nos écrans une version polie, civile, décente du monde. Jour après jour, ils lisent des contenus racistes, haineux, obscènes et visionnent des vidéos de meurtres, de torture, de violence ou des contenus pornographiques pour les empêcher d’être publiés.
Certains travaillent dans des centres européens, à Barcelone ou à Berlin, mais les plateformes sous-traitent une grande part du travail, à des firmes qui recrutent dans les pays du Sud, comme l’Inde ou les Philippines : là où la main-d'oeuvre est moins chère et l'attention publique moindre.
L’artiste Lauren Huret a enquêté sur ces invisibles, à Manille, où sont implantées plusieurs firmes auxquelles les grandes plateformes sous-traitent la modération. Elle en a tiré plusieurs œuvres exposées au Centre Culturel Suisse , à Paris. Elle donne une autre dimension, religieuse, eschatologique, au travail de ces invisibles. Et questionne notre monde d’« images maudites ».


Lauren Huret Praying for my haters, Centre culturel suisse, 2019 © Margot Montigny / CCS

Les martyrs des réseaux


L’exposition se compose de plusieurs vidéos, d’une grande structure et de quelques statuettes fixées au quatre coin d’une des deux pièces. Le titre « Praying for my haters », « Prier pour ceux qui me haïssent », indique le projet : faire se croiser l’enquête sur les modérateurs et modératrices à Manille (invisibles, inaccessibles, contraints par des clauses de confidentialité drastique) avec un imaginaire religieux : celui du sacrifice, de l’expiation, de la sainteté et du martyr.
Dans ce pays fortement catholique, face à la violence à laquelle ils sont continuellement exposés, face à l’absence de toute considération et de soutien, beaucoup se pensent comme des sortes de « martyrs » modernes, des sacrifiés du monde, offrant volontairement ce qu’ils ont de plus précieux (leur âme, leurs yeux) pour préserver celles des autres. Le travail de Lauren Huret les prend au sérieux et mêle cet imaginaire aux matériaux qu'elle récolte. Les prises de vue documentaires (les rues de Manille, des vidéos sur Internet) se mêlent à une iconographie puissante et millénaire, celle des saints, des crucifixions, des stigmates. Ainsi, dans de grands portraits, des modératrices philippines tiennent un smartphone où s’affichent deux yeux, la figure de Sainte Lucie , martyre chrétienne dont la légende dit qu’on lui arracha les yeux.



Aux autre coins de la pièce sont fixés des ex-voto, des statues de la Vierge consolatrice couvertes de perles. La modération prend alors une autre profondeur, une dimension eschatologique, tandis que ces vies précaires accèdent au statut de saints.
Mais de quel monde sont-ils les martyres ? Pour quel au-delà se sacrifient-ils ? Qui protègent-ils, si ce n’est la tranquillité d’esprit des plus fortunés qu’eux, l’ignorance des heureux du monde ?


Lauren Huret Praying for my haters, Centre culturel suisse, 2019 © Margot Montigny / CCS

Les images maudites et le capital-crasse



En sublimant la condition de ces martyrs, Lauren Huret interroge aussi l’effet de l’accumulation de ces images, et de la prolifération des contenus extrêmes, intenses, violents. Dans une des vidéos, où l’image lisse d’un gratte-ciel abritant une entreprise sous-traitante de modération de contenu se mêle progressivement aux fragments d’images pixellisées d’une procession religieuse, la narration parle d’une voix monocorde de la prolifération d’ « images-virus », d’ « images-zombies ». Celles-ci, dit-elle « génèrent et produisent de l’argent, elles sont le nouveau capital de la crasse, de la monétisation du contenu souillure, du contenu-scandale. »


Lauren Huret Praying for my haters, Centre culturel suisse, 2019 © Margot Montigny / CCS

La voix off lancinante développe la belle notion de « capital-crasse », le capital généré par l’obscène et la souillure, la cruauté et la mort, et celle d’ « images maudites ».
« Ces fantômes, que l’on nommera les images-maudites, sont chassés nuit et jour par des êtres humains, assis en face d’ordinateurs. (…) Ils doivent décider ce que peut générer le capital-crasse, décident de ce qui reste en ligne, de ce qui doit être vu et partagé et ce qui doit disparaître du réseau le plus vite possible ».

Les images radioactives et les âmes sacrifiées


Cette notion d’image-maudite, l’artiste la soumet dans le livret de l’expo au médiologue Yves Citton. Qui explique, de façon convaincante, que les images sont des affections, des objets qui affectent et non de simples objets visuels. En ce sens, dit-il « Des images maudites, ce sont des images qui véhiculent des affections porteuses d’effets destructeurs sur les subjectivités qui s’y trouvent exposées. » Ces images sont « radioactives », elles peuvent « irradier une énergie traumatisante que les filtres algorithmiques échouent à percevoir, et qui ne peut être attestée qu’en traumatisant effectivement des subjectivités humaines.» Le chercheur voit là un parallèle avec le nucléaire et les nettoyeurs de Fukushima : « on se trouve face à un dommage collatéral de la technologie humaine, dont on ne sait contenir les nuisances qu’en condamnant la vie ou la santé d’un segment maudit de nos populations. »

Saints, martyrs, images maudites et capital crasse : cette belle et courte exposition donne une profondeur nouvelle au travail ingrat des modérateurs. Et montre combien l’approche artistique amène à notre compréhension du numérique : nous avons besoin des livres des chercheurs et des articles des journalistes, mais c’est à l’art que revient de créer des liens entre plusieurs zones de l’expérience et de la culture, pour de nous révéler des dimensions affectives insoupçonnées du monde de nos écrans.

L'exposition "Praying for my haters" est visible au Centre Culturel Suisse à Paris, jusqu'au 28 avril 2019.


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