Digital Society Forum Digital Society Forum
Partenaires 04/04/2019

Pour un futur écologique, le numérique doit se repenser en profondeur

Pour que la Toile soit au service de la transition écologique, des ajustements sont nécessaires. Photo de Jimmy Chen, via Flickr, CC BY-NC-ND 2.0
Avec plusieurs partenaires, la Fondation Internet Nouvelle Génération, dont nous sommes partenaires, a réfléchi pendant trois ans à ce que le numérique peut faire à la transition écologique. Elle dévoile ces jours-ci son agenda pour un futur numérique.

Il n’est pas simple de faire se rencontrer numérique et écologie. Ces deux camps s’ignorent souvent et s’affrontent parfois. Pourtant, certains veulent imaginer une troisième voie : le numérique, disent-ils, peut être un levier pour faire advenir une transition écologique sociale et équitable. L’écologie sociale, pour sa part, peut se trouver enrichie par certains savoirs et pratiques développées dans le champ du numérique.
C’est l’approche choisie par la Fondation Internet Nouvelle Génération (FING), dont nous sommes partenaires. Avec l’ADEME, l’Iddri, l’Inria, GreenIT.fr, le Conseil National du Numérique, Explor’ables et d’autres, elle a lancé en 2016 le projet “Transitions²” , visant à “mettre le numérique au service de la transition écologique”.
Après trois ans de travaux, recherches, rencontres et synthèse, les porteurs du projet publient deux documents : une synthèse d’une centaine de pages et un “Agenda pour un futur numérique” , qui en résume les idées-force. Il énonce des principes, identifie des défis et des pistes pour l’avenir, pour servir de guide et de boîte à outils.

Deux communautés qui doivent changer de regard l’une sur l’autre


Le rapport s’ouvre sur le constat d’une rencontre peu évidente : “La rencontre entre numérique et écologie est a priori difficile. L'écologie, construite en partie sur une critique de la technologie et de la croissance, se méfie des promesses d'innovations techniques. Elle met l'accent sur les impacts écologiques du numérique lui-même, tout en le considérant, pas tout à fait à tort, comme le symbole et l'outil de l'accélération et la mondialisation contemporaines des rythmes (de vie, d'innovation, d'obsolescence...) et des flux (de matière, d'énergie, de déchets...). De leur côté, les acteurs du numérique ont une perception d'eux-mêmes marquée par l'immatérialité et l'efficience, qui les amène parfois à se considérer écologiques par nature. Portés par une dynamique d'innovation permanente, ils voient d'abord les opportunités et plus tard les risques.”
Pour que la rencontre soit possible, numérique et écologie doivent apprendre à s’envisager différemment.
Le numérique doit s’engager pleinement dans la transition écologique et repenser son maître mot d’innovation à l’aune de “la finitude du monde” et de l’imbrication des questions écologiques, technologiques, sociales et économiques. En d’autres termes : pour être écologique, le numérique ne peut plus se penser comme un secteur évoluant à l’avant-garde ou au-dessus de la société, mais comme un domaine pleinement inscrit dans le social.
De leur côté, les acteurs de l’écologie, traditionnellement méfiants envers le numérique, “doivent aussi se saisir de (sa) force de transformation”. Or celle-ci est bien moins technique qu’humaine. La vraie promesse du numérique, affirme cet agenda, ce ne sont pas les économies d’énergie de la smart city ni la puissance des calculs et des données, mais sa capacité à faire du lien, à créer des communautés, à être “un levier de capacitation pour les individus comme pour les collectifs”.

Cinq principes conducteurs


L’agenda appelle donc à un double déplacement du regard, du côté des acteurs du numérique et de l’écologie. Il propose pour ce faire cinq principes conducteurs :

1. La technologie n’apporte pas de solutions, mais les solutions peuvent produire des technologies
“Si le numérique doit aider à répondre à la crise (au sens de métamorphose) écologique, ce doit être en soutenant d’autres modèles de développement, d’autres formes de production, d’échange et de consommation.” En d’autres termes : le numérique tel qu’il est n’est pas la réponse, mais il peut faire partie des solutions -- s’il “se transforme en profondeur, dans sa logique même.”

2. La force transformationnelle du numérique n’est pas dans le calcul, mais dans l’action collective
“Le numérique est source de renouvellement d’imaginaires, il sait organiser la collaboration et parfois le passage à l’échelle ; l’écologie sait donner un but à l’innovation, tenir compte des “effets rebond”, penser en systèmes. Cette dimension culturelle - apprendre les uns des autres et produire de nouvelles synthèses - constitue un préalable indispensable à toute démarche qui voudrait tirer partie de l’un et de l’autre.”

3. Le numérique collaboratif et l’écologie démocratique ont partie liée, mais ils ne le savent pas encore assez
“Les modèles issus du numérique (Open, agiles, distribués, collaboratifs, etc.) ont démontré du potentiel de transformation dans toutes sortes de domaines, mais leurs apports aux questions écologiques n'ont rien d'évident. Ils restent des modèles : si on ne leur insuffle pas une vraie intention écologique, un objectif, les résultats ne suivront pas. Les promesses déçues de l’économie collaborative sont là pour nous le rappeler.”
Pourtant, le numérique a aussi été un des lieux de la revitalisation de la pensée des communs, ainsi qu’“un lieu d’expérimentation sociale de formes collaboratives de décision et d’action capables de relier l’action individuelle ou locale à la grande échelle”.
Le numérique collaboratif et l’écologie démocratique ont tout à gagner à se rapprocher, “en vue de l’émergence d’une écologie non technicienne, à la fois quotidienne et politique.”

4. L’innovation ne jouera un rôle positif dans la transition écologique qu’en se focalisant sur son impact autant que sur son modèle économique
Cela ne sera possible qu’en repensant en profondeur ce que le monde du numérique comprend comme de l’innovation.
“L’innovation ne jouera un rôle écologique positif que si le système d’innovation - l’ensemble des méthodes, des institutions et des dispositifs financiers qui rendent possible, légitiment, sélectionnent des propositions innovantes - évolue pour donner autant d’importance à l’impact des projets (écologique et social, positif et négatif) qu’à la création de valeur économique.”

5. Le numérique et son industrie doivent montrer la voie

“L’industrie du numérique et ses utilisateurs devraient être les têtes de pont de l’économie circulaire, en proposant des produits éco-responsables, modulaires, réparables, recyclables et surtout, d’une durée de vie plus longue ; et des services clairement pensés dans un esprit de frugalité (en ressources informatiques et réseau, mais aussi en termes de temps et d’attention).”

S’il cherche à être “écologique by design” , le numérique sera aussi amené à revoir en profondeur ses modes de conception : “éclairer plutôt qu'opacifier la prise de décision, chercher à fluidifier l'attention plutôt que l'instrumentaliser, distribuer du pouvoir d'agir plutôt que prescrire…”

Réorienter le numérique vers des futurs désirables


Côté numérique, ce que préconise le rapport est donc radical (au sens étymologique de “revenir à la racine”) : il ne propose pas de simples arrangements cosmétiques mais bien une réorientation de la philosophie du numérique, actuellement dominée par les récits et intérêts des gros acteurs économiques du secteur. Cependant, c’est bien une “réorientation” et non une “refonte”, car le modèle collaboratif et social du net n’a jamais disparu : il est seulement devenu minoritaire face à la structuration du champ en monopoles prédateurs.
Pour l’amorcer, il faut mobiliser autant les imaginaires que les écosystèmes, les récits que les acteurs. Pour que cette double transition advienne, celle du numérique et celle de la transition écologique qu’il peut aider à rendre possible, l’Agenda pour un futur numérique propose une série de défis et d’agendas à engager.
La version courte est à lire ici , et la longue . Toutes deux sont disponibles en creative commons.




Les commentaires

Pour réagir à cet article, je me connecte Je m’inscris

Soyez le premier à réagir !

S’inscrire et participer

Inscrivez vous sur le Digital Society Forum pour commenter et réagir sur les articles et être informé des événements à venir

DSF