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Focus 25/03/2019

Comment les fake news affectent-elles notre vie politique en ligne ?

Nous lançons un cycle d’articles et d’entretiens sur l’ère de la désinformation et des fake news.

Comment la désinformation sur Internet affecte-t-elle la vie sociale, et particulièrement la vie politique ?

Sur ce sujet, les études et les articles parfois contradictoires, voire erronés, se multiplient. La fondation américaine Hewlett (fondation privée crée en 1966 par le fondateur de l'entreprise Hewlett-Packard) a financé en 2018 un rapport , mené par plusieurs universitaires spécialistes du sujet, pour faire le point sur l’état des connaissances. L’équipe universitaire en charge du dossier a écumé l’état de la recherche, en s’interrogeant tout particulièrement sur les liens entre fake news, réseaux sociaux et polarisation politique. Elle en tire certaines conclusions — mais surtout beaucoup de questions.

Les réseaux sociaux n’enferment pas vraiment les gens dans des bulles de filtres politiques


On pense souvent que les fausses informations sont amplifiées par le phénomène des « chambres d’écho » : des communautés numériques qui partagent les mêmes idées et sont protégées des contenus divergents à cause des algorithmes filtrants, qui présentent aux utilisateurs des contenus semblables à ceux qu’il ou elle a déjà aimés.
Or, les études empiriques remettent en cause cette notion. En réalité, il semble que les usagers de réseaux sociaux soient souvent confrontés à des points de vue dissonants et des informations plus diverses. Ceci s’explique par un changement dans les modes d’accès à l’information. Celle-ci a longtemps été orientée par des choix politiques (pour caricaturer, on achetait L’Humanité ou Le Figaro). Elle est dorénavant de plus en plus sociale : on voit les informations que nos contacts ont partagés. Or ces contacts sont souvent des liens faibles : des collègues, des connaissances, de vieux camarades, avec lesquels on a plus de chances d’être en désaccord politique qu’avec ses proches amis. Ce sont ces liens faibles qui semblent expliquer pourquoi l’usage des réseaux sociaux ne semble pas directement lié à la polarisation idéologique. Des chercheurs ont d’ailleurs montré que la polarisation politique a largement progressé chez les citoyens les moins susceptibles d’utiliser Internet et les réseaux sociaux. « Internet explique une petite part de la croissance récente de la polarisation », concluent-ils.

Mais la teneur affective des échanges y est plus polarisée


Si l’usage des réseaux n’est pas nécessairement lié à des opinions politiques plus extrêmes, il est cependant vrai que les échanges sont affectivement plus extrêmes. Plusieurs études tendent à montrer que les usagers les plus extrêmes sont d’ailleurs ceux qui postent et qui publient plus.
La teneur affective des échanges politiques en ligne est souvent virulente et négative – ce qui peut en retour conduire à des polarisations idéologiques. « Ces résultats peuvent permettre de réconcilier deux découvertes apparemment contradictoires : les réseaux sociaux peuvent réduire la polarisation politique en exposant les usagers à des contenus d’autres horizons idéologiques, mais ils augmentent aussi la polarisation affective, à cause de la négativité de ces interactions. »
Les chercheurs ont aussi montré que les émotions jouaient un rôle important dans la désinformation : sous l’effet de la colère, les gens tendent à moins se méfier de fausses informations ou à les partager. L’inquiétude, par contre, pousserait plus les gens à aller se renseigner ? De façon générale, les contenus chargés affectivement sont plus partagés que les autres.

Il n’y a pas que les trolls russes qui font des fake news


Les fake news émanent d’une constellation d’acteurs :

- Les trolls indépendants
Aux débuts du Net, le terme désignait des provocateurs cherchant à provoquer des réactions fortes sur les forums. Aujourd’hui, il désigne ceux et celles qui cherchent à diffuser délibérément de fausses informations dans les médias, pour se divertir et/ou critiquer l’hypocrisie et le sensationnalisme de ces derniers.

- Les trolls payés
Eux sont payés par des entreprises, des personnalités ou des partis politiques ou encore d’autres acteurs pour écrire de faux posts et de faux commentaires sur des forums publics. Les plus connus sont « l’usine de trolls » du Kremlin.

- Les bots
Ces logiciels créent des contenus sur les réseaux sociaux pour faire de la « propagande computationnelle » : l’utilisation d’algorithmes, de techniques d’automatisation et de curation humaine dans le but de distribuer des informations fausses ou biaisées sur les réseaux sociaux. On en trouve dans des contextes politiques aussi différents que l’Azerbaïdjan, l’Allemagne, le Brésil, le Canada, la Chine, la France, l’Italie, le Mexique, la Pologne, la Russie, l’Ukraine et le Vénézuela. Ils sont utilisés pour gonfler le nombre de « like » et l’audience de personnalités, influencer le discours politique, attaquer les dissidents, manipuler l’opinion publique ou les résultats des moteurs de recherche.

- Les sites de fake news
Quand un article devient viral, il devient aussi très rentable, générant des revenus publicitaires chaque fois qu’un utilisateur visite le site où le contenu est paru la première fois. Certains sites se sont spécialisés dans la fabrication de faux contenus à fort potentiel viral : pendant la campagne présidentielle américaine de 2016, des enquêtes journalistiques ont ainsi montré qu’une centaine de sites produisant des articles de fake news étaient administrés par des adolescents vivant dans une petite ville de Macédoine… Si la plupart de ces acteurs se disent apolitiques et uniquement à la recherche de profits, d’autres publient pour des raisons idéologiques (soutenir un candidat ou embarrasser un adversaire).

- Les conspirationnistes
Les partisans de la théorie du complot se sont multipliés sur Internet. Les médias de masse amplifient souvent ces théories du complot « en profitant de l’attrait qu’elles suscitent » : par exemple en produisant des documentaires sur ces théories sans montrer qu’elles sont fausses, ou en reprenant les affirmations de Donald Trump sur le fait qu’Obama n’était pas né aux Etats-Unis.

- Les médias "hyperpartisans"
Ces médias, comme ceux de l’extrême droite américaine (Breitbart, Infowars etc) diffusent des fausses informations, des rumeurs, des théories conspirationnistes et des attaques contre les médias mainstream.

- Les personnalités politiques
Si les mensonges en politique ne sont pas nouveaux, des études qualitatives de la presse tendent à montrer que les politiciens n’ont jamais autant menti. Les contenus diffusés par les politiciens deviennent rarement viraux mais ils peuvent être couverts par la presse mainstream : « les politiciens ne sont pas ceux qui partagent le plus de fausses informations, mais ils font partie des plus influents. »

- Les gouvernements étrangers
En 2017, un rapport publié par le Bureau de National Office Intelligence a conclu que Vladimir Poutine avait dirigé une campagne d’influence en 2016 pour affaiblir la foi en le processus démocratique, dénigrer Hillary Clinton et affecter ses chances de gagner l’élection. La Russie n’est pas seule en cause : la Chine, l’Iran et le Venezuela ont utilisé ce genre de tactiques pour s’opposer à la promotion de la démocratie occidentale.

Les bots et les trolls représentent une partie croissante des messages politiques en ligne


Le rapport identifie quatre tactiques principales de diffusion des fake news :

- Censure sélective
- Manipulation des résultats de recherche

Via des techniques comme le “keyword stuffing” (ajouter un grand nombre de mots clés très populaires pour faire remonter un site dans les résultats des moteurs de recherche), les "link bombs" (rédiger les liens hypertexstes de façon à ce que certaines recherches mènent à certains sites précis), ou encore la création de « sociétés d’admiration mutuelles » (des groupes de sites dont les liens pointent les uns vers les autres).

- Hack et diffusion des informations sensibles
- Partage direct de fausses informations sur les réseaux


Une étude réalisée sur les derniers mois de la campagne présidentielle de 2016 aux Etats-Unis montre qu’un cinquième des tweets envoyés pendant le mois qui a précédé le scrutin émanaient de bots. D’autres études ont analysé l’influence de bots dans d’autres contextes politiques : les campagnes électorales allemandes, les élections britanniques et les référendums catalans. En politique intérieure russe, par exemple, une étude a montré que sur une sélection de comptes twitter russophones choisis selon des mots clés liés à une activité politique et selon des critères minimum d’activité, entre février 2014 et décembre 2015 – période politiquement agitée en Russie avec l’annexion de la Crimée et l’implication russe en Ukraine – plus de la moitié était produite par des bots.

Le modèle économique des plateformes les rend plus vulnérables à la désinformation


Deux soucis majeurs rendant les plateformes de réseaux sociaux particulièrement vulnérables aux campagnes de désinformations : leur modèle économique fondé sur les revenus publicitaires et leurs algorithmes conçus pour optimiser l’engagement (le nombre de partages, de likes, de retweets etc.). Ceux-ci contribuent à diffuser la désinformation en privilégiant les histoires qui jouent sur l’émotion et les titres sensationnalistes.

Les plateformes elles-mêmes reconnaissent le problème. Mais pour l’instant, aucun consensus ne se dégage quant aux critères qui pourraient remplacer l’importance donnée à l’engagement.
Pour l’instant, les plateformes misent plus sur la modération que sur un changement de modèle économique. Cela pose d’autres problèmes : qu’elle soit manuelle ou automatisée, cette modération peut être affectée par des erreurs involontaires ou des biais, ou encore être assimilée à de la censure.

Beaucoup de questions restent sans réponses


Mais nombre de questions centrales restent ainsi sans réponses. On ignore ainsi quels sont les effets de l’exposition à l’information et à la désinformation affecte les comportements et les croyances des individus. ? Ou si ces effets changent quand un utilisateur est sur plusieurs plateformes, pas seulement une. Ou encore si la désinformation voyage différemment en vidéo ou en texte ? Ou si les effets de l’exposition aux fake news sont les mêmes selon les pays, ou selon les camps politiques ?

Ce chantier est énorme et il ne fait que commencer. Nous commencerons à défricher certaines lignes lors du dossier à venir.


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