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Focus 14/03/2019

L’expo Computer Grrrls construit une histoire féministe des Internets

Photo tirée de la vidéo "Premium Connect", par Tabita Rezaire
L'internet féministe est une histoire fantôme, écrite en archipel par des pionnières et des collectifs méconnus. Mais c’est aussi une histoire en train de se (re)-faire. C’est ce que l’on retient de la magnifique et foisonnante exposition « Computer Grrrls » , sous-titrée « Histoire-s, genre-s, technologie-s », qui se tient à la Gaîté Lyrique à Paris, du 14 mars au 14 juillet 2019.

C’est une première en France : une exposition entièrement dédiée à « faire (re)-connaître la place centrale des femmes dans le développement des technologies ». Fruit des recherches et du travail de deux commissaires spécialistes de l'art et des médias numériques, l’Allemande Inke Arns et la Française Marie Lechner, « Computer Grrrls » a d’abord été installée à Dortmund, au HMKV, lieu dont Inke Arns est directrice. Elle vient d’arriver à la Gaîté Lyrique (où Marie Lechner est programmatrice) et elle y restera jusqu’à l’été.

Au travers de vingt-trois œuvres d’artistes et de collectifs internationaux (majoritairement des femmes, même si « on a quand même réussi à mettre trois hommes, dont deux poupées gonflables » plaisante Marie Lechner), l’exposition fait (re)découvrir l’histoire féminine et féministe des technologies de l’information. En soulignant ce qui a été effacé des mémoires et en ouvrant des possibilités passionnantes pour d’autres avenirs technologiques.

Une histoire à reconstituer


Dans l’imaginaire collectif, l’histoire des télécommunications est très largement masculine. Elle tourne autour de figures d'inventeurs et de grands génies, de Thomas Edison à Alan Turing, sans compter les Steve Jobs, Steve Wozniak, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos de notre ère. Les femmes sont largement absentes des récits technologiques dominants. Elles ont pourtant participé activement à l'écriture de cette histoire, mais leur participation a été oubliée voire effacée. Les conséquences s'en font toujours sentir dans la sous-représentation des femmes dans le secteur numérique. Pourtant le vent tourne et chercheuses et chercheurs, artistes, activistes travaillent aujourd’hui à réécrire cette histoire, pour redonner aux femmes leur rôle et leur visibilité. La grande frise chronologique qui se déploie au début de l’exposition compile ces travaux et offre une traversée foisonnante de cette autre histoire des télécoms, dans laquelle on a envie de tout noter.

Opératrices du télégraphe, sténographes et dactylographes : au XIXe siècle, les femmes sont les petites mains des technologies de l’information et de la communication. L’essor des TIC se fait largement grâce à elles, force de travail employées à des tâches fastidieuses et peu valorisées, et surtout peu payées. Quand débute l’ère des calculs, elles opèrent les premières cartes perforées et pendant la Première Guerre Mondiale, sont nombreuses à être embauchées comme « calculatrices », pour faire à la main les calculs et les équations nécessaires aux développement de l’informatique. Les femmes vont rester nombreuses dans l'informatique jusqu’aux années 1970. Mais à mesure que le secteur devient plus attractif, les « programmeuses » sont remplacées par des « software engineers » et la profession se masculinise durablement.

Quelques pionnières, beaucoup d’anonymes et pas mal de collectifs


La chronologie établie par les commissaires d’exposition met en lumière des pionnières : Alice Recoque , qui conçoit avec Françoise Becquet l’un des premiers mini-ordinateurs français en 1955, Dina St Johnston , programmeuse britannique qui crée la première entreprise de logiciels en Grande-Bretagne, ou encore Margaret Hamilton , la femme qui a écrit le code utilisé pour envoyer des hommes sur la Lune, Hedy Lamarr, star hollywoodienne et co-inventeuse d’une technologie aujourd’hui utilisée dans le Wifi…


Margaret Hamilton à côté du code du logiciel de navigation qu'elle a écrit avec son équipe du MIT pour le programme Apollo

Mais les commissaires ont eu à cœur de ne pas raconter une histoire tournant autour de quelques figures d’exception, et de souligner le rôle des anonymes et des collectifs, qui se multiplient avec l’arrivée du Web. Celui-ci est créé en 1989 et le terme apparaît « cyberféminisme » en 1991. Sur Internet, des femmes se rencontrent, créent des collectifs, écrivent des manifestes, dessinent des espaces à elle (comme le site des Pénélopes dans les années 1990) ou s’expriment librement derrière des pseudos. Aujourd’hui, avec les mouvements #BlackLivesMatter ou #MeToo, les réseaux sociaux sont un espace de revendication féministe très actif et foisonnant. Malgré tout, la tech reste très largement un monde masculin, dans les faits et dans les représentations. C’est peut-être pour cela que les commissaires ont donné à cette frise une forme circulaire : celle, un tantinet découragée, d’un éternel recommencement. « Quand on a lu les critiques des années 1990, les manifestes…on s'est aperçu que tout s’applique encore aujourd’hui », remarque Marie Lechner.

Recomposer des généalogies


Dans cette histoire lacunaire, beaucoup de voix sont perdues, beaucoup de participations non consignées. Mais les histoires trouées sont aussi des histoires à refaire ou réinvestir. Cette préoccupation généalogique, ce goût de l’archive remaniée sont très présents dans une bonne part des œuvres contemporaines exposées.

Lauren Moffatt utilise ainsi l’ancienne technique optique de la stéréoscopie pour assembler des fragments d’archives dans une salle noire et créer le spectacle étrange et enchanteur d’une femme devant un ordinateur, dans une maison ouverte aux quatre vents.


Lauren MOFFATT > "The unbinding" from Le Fresnoy on Vimeo.



Dans son film « Breaking the Internet », Lauren Huret tisse pour sa part des liens entre les ouvriers qui détruisent leurs machines au XIXe siècle (« sans le savoir, les luddites et les canuts détruisaient les premiers ordinateurs », explique la narration), les demoiselles du téléphone, petites mains du règne croissant des télécoms (les « agents de coordination nerveuse du réseau ») et Kim Kardashian, reine des réseaux sociaux qui a réussi, elle, à « casser Internet » avec une photo de ses fesses .

Les demoiselles du téléphone reviennent aussi dans le film de Caroline Martel , « Le fantôme de l’opératrice », un montage d’archives rares qui explore la place donnée à ses femmes sur le mode onirique. « Plus les machines à rêves sont fortes, plus marquées sont les ombres qu’elles laissent derrière », remarque la voix off…

Refaire des histoires c’est aussi réexaminer les histoires officielles. Jenny Odell puise dans les archives de l’informatique pour en souligner les non-dits. Elle recontextualise des illustrations publiées par le magazine BYTE pour montrer l’inconscient qui s’y exprime déjà : informatique de surveillance, triomphe des médias de masse et de l’ère de la visibilité…



Regards féministes sur le care et les technos


Faire l’histoire féministe d’une technologie, c’est aussi déplacer le regard, poser d’autres questions. Le cyberféminisme interroge ainsi des angles morts de la technologie, notamment en remettant au centre la question des corps et du travail affectif, du care , largement dévolu aux femmes.
Quels sont les potentiels émancipateurs (ou aliénants) des nouvelles technologies pour le corps et le travail des femmes ? Sur le mode du design critique, Dasha Ilina propose un Center for Technological Pain (un « centre de traitement des douleurs technologiques »), où elle offre des outils à fabriquer soi-même pour réparer les douleurs que la technologie nous inflige.
Mary Maggic , elle, travaille dans le champ du bio-hacking : la réappropriation par des individus des techniques de biologie ou de génétique pour soigner, modifier son corps. La vidéo « Housewives Making Hormones » présente un cooking show parodique (et très drôle) pour s’attaquer à un sujet provocant et sérieux : la possibilité pour les personnes trans de fabriquer elles-mêmes les hormones dont elles ont besoin pour faire leur transition, très rarement remboursées par la Sécu.


Housewives Making Drugs from maggic on Vimeo.


Dans un travail quasi documentaire, Elisa Giardina Papa a mené plusieurs dizaines d’entretiens avec des petites mains du travail et du travail affectif du monde entier. Dans ses vidéos aux voix modifiées, elle fait entendre une étudiante en marketing grecque travaillant comme « social media fan » pour gagner de l’argent : pour 4 dollars, elle like des contenus Instagram ou poste des commentaires. Pour plus, elle tchatte avec des « gens qui veulent raconter leur vie à des inconnus ». Ou encore une Brésilienne, payée pour écrire des contes de fée personnalisés pour moraliser les enfants ou pour réaliser des vidéos parfois surprenantes : des ballons qui éclatent filmés au ralenti, elle-même en train de sombrer dans du sable… Qui paie et qui regarde ? « Parfois il vaut mieux ne pas savoir », dit-elle à l’artiste qui l’interviewe et sonde ainsi le travail invisible et dissimulé qui fait marcher toute une partie de l’activité en ligne.

Colonialisme numérique et art spéculatif


L’histoire féministe des Internets n’est pas que réappropriation ou critique : elle est aussi ouverture de voies encore inexplorées.
Dans l’exposition, c’est largement le cyber-afro-féminisme, ou cyberféminisme mettant l’accent sur la place et les expériences des femmes noires, (qui avait déjà fait l’objet d’un cycle à la Gaîté Lyrique l’an derner), qui représente ces nouvelles voies critiques. Tabita Rezaire interroge le « colonialisme numérique » dans toute son œuvre : Noire, elle pointe dans plusieurs vidéos la façon dont les technologies numériques sont une histoire largement blanche. Dans la vidéo « Premium Connect », elle forge une autre généalogie des technologies digitales, en les liant à la divination africaine, aux pratiques spirituelles, à une autre façon de penser le partage d’information.


PREMIUM CONNECT from TABITA REZAIRE on Vimeo.


L’installation NeuroSpeculative Afro-Feminism , du collectif Hyphen-Labs, propose ainsi une expérience en réalité virtuelle qui propose de se mettre dans la peau d’une femme noire, pour mettre en scène l’usage de technologie d’implants crâniens comme façon de sauvegarder la mémoire du peuple noir, comme une forme de mémoire collective.



L’exposition est riche, dense, passionnante et elle s’accompagne de tout un cycle de conférences, projections, concerts et workshops , à raison d’un weekend par mois.
On en ressort avec le sentiment d’avoir découvert des pans d’une histoire essentielle et d’avoir même assisté à un moment de celle-ci. Car en rassemblant tant d’informations et d’œuvre, l’exposition devient performative et écrit un moment de cette histoire qui reste à faire et à défricher.


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