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Dans la presse 08/03/2019

L'ubérisation : peu de profits réels, sauf pour les plus riches

Un livreur Uber EATS, emblème de l'ubérisation du travail au service de l'économie du "confort marginal" ShopBlocks , CC By 2.0
Depuis sa création en 2009, Uber a lancé une entreprise et un modèle : l'ubérisation. Pour le magazine américain The Atlantic, le journaliste tech Alexis Madrigal a cherché à savoir ce qu’étaient devenues les milliers de start-up qui ont cherché à imiter Uber .

Sur 105 entreprises, presque la moitié avait disparu environ 5 ans après leur création. Pour Madrigal, le marché, loin de remplir les promesses d’émancipation par le travail et de révolution, a surtout permis aux plus riches d’avoir l’équivalent des domestiques d’antan, tout en augmentant la précarité et la surveillance pour les autres.

La vague d’ubérisation


Lancée en 2009, l’entreprise Uber a connu un succès faramineux – et lancé un modèle qui s’est largement diffusé depuis, celui d’une plateforme mettant en relation une offre et une demande, en prélevant au passage une commission. C’est ce qu’on appelle depuis le milieu des années 2000 « l’ubérisation », un terme assez flou qui englobe des types de plateformes et de services parfois assez différents. Malgré cette imprécision sémantique, il est clair que le succès de Uber a inspiré toute une génération d’entrepreneurs, décidés à importer le modèle de la firme californienne dans des domaines variés. C’est ainsi qu’on a vu apparaître dans les années 2010 une flopée de services proposant de mettre en relation des consommateurs et des travailleurs pour livrer des plats à domicile, louer son appartement, monter une étagère Ikéa, réparer des toilettes, trouver un guide touristique, un brushing ou de l’aide aux devoirs… Les champs d’application sont innombrables mais le principe toujours le même, comme le résume Madrigal : « Côté consommateur, la recherche d’expédients pratiques alimentait la demande. Les besoins économique et la flexibilité du travail alimentait l’offre côté travailleurs. Du moins en théorie. »

Presque la moitié de ces entreprises ont disparu


Ces entreprises censées révolutionner le travail en permettant de se libérer enfin des intermédiaires ont-elles tenu leurs promesses ? Pour jauger de la vitalité du secteur, Alexis Madrigal et ses collègues en ont rassemblé une petite centaine (listées sur cette feuille Excel en accès libre ), la plupart créées entre 2011 et 2014, et ont enquêté sur ce qu’elles sont devenues. Le constat est sans appel : en 2019, presque la moitié ont disparu.

- 4 d’entre elles (DoorDash, GrubHub, Instacart et Postmates) sont d’énormes succès, valorisées en Bourse à plus d’1 milliard de dollars.

- 47 ont disparu.

- 53 sont toujours en activité et connaissent une réussite très variable : certaines marchent bien sans pour autant exploser, d’autres ont réduit leurs ambitions pour tenir le coup, d’autres enfin vivotent à peine, « comme des zombies ».

L'ubérisation en valait-il la chandelle ?


Cet échantillon n’est pas exhaustif, convient Madrigal. Mais il permet de tirer des conclusions provisoires et de poser une question essentielle : l’ubérisation en valait-elle la chandelle ?
Car ce modèle a profondément bouleversé le marché du travail, « en intégrant des centaines de milliers de gens dans des agencement de travail qui sont plus qu’un petit job mais moins qu’un emploi. Elles ont modifié la façon dont les gens accomplissent certaines tâches basiques, tout en reliant les employés d’industries locales — dépanneurs, personnel de ménage, promeneurs de chien, pressings etc. — à l’économie mondialisée de la tech et du capital ».
Pourtant, elles n’ont pas tenu leurs promesses économiques et leur modèle repose largement sur des levées de fonds : la compétition féroce dans le secteur force les entreprises à constamment diminuer leurs marges et à faire régulièrement appel à des investisseurs. « C’est en partie la raison pour laquelle la plupart de ces entreprises, même celles qui ont levé des centaines de millions de dollars, ne gagnent pas d’argent et en perdent, au contraire, presqu’aussi rapidement qu’Uber ». En 2016, un micro-entrepreneur disait la même chose au site Mediapart : « Pour les plateformes de guides conférenciers, le but n’est pas d’être rentable, mais de lever des fonds, d’attendre l’évolution du marché, d’attendre les lois. La plupart veulent vendre leur base de données et leur savoir-faire au plus gros. »

Enfin, malgré leurs discours marketing, elles n’ont pas bouleversé la vie des consommateurs : il est plus pratique d’appuyer sur un bouton pour trouver un service que de chercher une annonce ou de passer un coup de fil, mais ce gain reste somme toute minime. Par contre, elles ont entraîné une frange croissante des travailleurs dans des formes d’emploi précaires et sous-payées.

Retour des domestiques pour les plus riches, précarité et surveillance pour les autres


En réalité, estime Madrigal, ces applications ont surtout matérialisé les inégalités sociales grandissantes dans l’économie contemporaine. Elles montrent combien aujourd’hui, dans l’économie actuelle, certaines formes de travail sont infiniment plus valorisées que d’autres :
« Le temps et les efforts de certains individus valent cent fois plus que ceux d’autres. Le réel moteur de l’offre et de la demande dans le modèle des entreprises qui ubérisent un service, c’est l’écart qui ne cesse de se creuser entre la nouvelle aristocratie américaine et le reste de la société». Ce qu’ont réellement amené ces entreprises, c’est le retour d’une forme de domesticité pour ceux qui ont les moyens, accessible sur demande et distribuée sur des marchés complexes et prédateurs.
« Voici donc un résumé peu charitable des cinq dernières années de l’Internet marchand : les capital-risqueurs ont financé la création de plateforme offrant du travail mal payé et livrant des domestiques à la demande aux plus riches, tout en soumettant tout le monde à une surveillance croissante.
Ces plateformes ouvrent peut-être de nouveaux possibles pour nos villes et nos vies. Elles ont déjà généré d’énormes richesse pour une poignée de personnes. Mais en réalité, elles ont surtout servi à rendre nos vies marginalement plus confortables qu’avant. Comme c’est si souvent le cas dans le monde construit par la tech, le bilan social de tout ça, quand on prend tout en compte, est aussi susceptible d’être négatif que positif. »



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