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Actualités 22/02/2019

"Les fake news sont une manifestation de la crise de confiance démocratique"

image par Hrag Vartanian , CC BY ND 2.0
Il n’est pas un jour sans que les « fake news » ne s’invitent dans l’actualité. Elles seraient en partie responsables de l’élection de Trump, des torpilles de propagande russe, la botte secrète de l’extrême droite, une menace pour la démocratie… Derrière l’inflation catastrophiste, que recouvre exactement ce terme ? De quoi est-il le nom ? Décryptage apaisé avec le chercheur et essayiste Romain Badouard.

Maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise et chercheur au laboratoire AGORA, Romain Badouard enseigne également au sein du parcours « Journalisme, Édition, Communication », et du master « Journalisme » de Gennevilliers. Ses recherches portent principalement sur les mouvements d’opinion, les mobilisations politiques et la participation citoyenne sur internet. Il a publié en 2017 Le Désenchantement de l’internet. Désinformation, rumeur et propagande , aux éditions FYP. Il est par ailleurs co-rédacteur en chef de Participations , revue de sciences sociales sur la démocratie et la citoyenneté, membre du comité de rédaction de la revue Hermès et, depuis 2017, membre de l’Observatoire « Médias et Éducation » du CSA.

Le terme de « fake news » est devenu très générique, pour ne pas dire confus. Que recouvre-t-il ?

C’est un terme effectivement très générique, mais qui recouvre des réalités assez différentes. On a à la fois des infos qui sont créées dans un objectif de propagande politique, des théories complotistes mensongères sans finalité politique, des infos erronées parce que les journalistes se trompent et aussi de fausses infos parce qu’elles sont instrumentalisées pour générer des revenus publicitaires. Des cas de figure différents qui appellent des réponses différentes.

On parlait auparavant de hoax. Pourquoi avons-nous forgé un nouveau terme ?

Il y a une spécificité au phénomène des fake news, à savoir leur dimension politique et le fait qu’elles soient aussi produites par des réseaux souvent situés à l’extrême droite, qui visent à influencer l’opinion par le biais de fausses informations. Ce qui est nouveau, c’est l’ampleur que ça prend et la dimension industrielle de la production des fakes news : il y a un véritable marché de la désinformation qui émerge avec l’économie du clic.

Le phénomène des fake news est donc intimement lié à une évolution technique ?

Technique et social, car Facebook est devenu l’une des principales portes d’entrée vers l’information pour toute une partie de la population et notamment les plus jeunes.

Le mode de consommation de l’information a lui aussi évolué.

Les réseaux sociaux lient l’identité numérique et l’information : les gens publient des informations ou les relaient aussi pour dire quelque chose d’eux-mêmes, montrer leur appartenance à certaines communautés politiques, idéologiques, etc. Le phénomène des fake news s’inscrit justement dans ce champ. Par exemple, les gens ne relaient pas forcément les fausses informations d’extrême droite parce qu’ils y croient, mais parce qu’ils veulent montrer qu’ils sont dans une forme de défiance par rapport aux élites politiques, intellectuelles et journalistiques.

Quelle différence avec ce que l’on appelle le « biais de confirmation » ?

Le biais de confirmation, c’est l’idée que l’on va chercher une information qui vient nous conforter dans nos opinions. C’est plus lié à l’homophilie et le fait que nous nous enfermons dans des bulles idéologiques via les informations que l’on consomme. Alors que là, on a vraiment l’idée qu’on va chercher l’information pour montrer une forme d’appartenance sociale, une prise de parole politique.

Le vrai problème que posent les plateformes n’est-il donc pas plutôt celui de l’homophilie ?

C’est la structure technique de Facebook qui recrée ce phénomène, mais c’est une projection technique de la manière dont le lien social fonctionne dans la vie de tous les jours. On a tendance à être entouré de gens qui pensent comme nous, à voter comme nos proches… Sur Facebook, c’est le même phénomène appliqué à la circulation de l’information : je vois les infos de mes amis les plus proches, qui potentiellement pensent comme moi et viennent me conforter dans mon opinion. C’est problématique puisque pour que le débat public fonctionne en démocratie, il faut que les citoyens soient confrontés à des opinions contradictoires.

Ont-ils raison, ceux qui disent que le problème étant technique, Facebook devrait se charger de régler le problème ?

Je pense que c’est très dangereux. Laisser Facebook décider seul de ce qui peut être publié ou non, c’est mettre le doigt dans un engrenage très inquiétant : des entreprises privées qui poursuivent leur intérêt économique vont décider de ce qui peut se dire ou non sur leur plateforme. En 2017, Facebook a fait le grand ménage en supprimant des pages et des comptes, dont celui d’Alain Soral et de son site Égalité & Réconciliation qui ont été identifiés comme diffusant des discours de haine. Ce peut être légitime de les supprimer à partir du moment où ils vont à l’encontre de la charte Facebook ou de la loi. Le problème est que nous n’avons aucune information en tant qu’usager sur les raisons pour lesquelles Facebook supprime ces comptes. Tout le monde se félicite que ce soit Alain Soral, mais dans un an ou deux est-ce que ce ne seront pas d’autres sources d’information jugées trop à gauche ?

Facebook a récemment expérimenté plusieurs techniques de régulation en contextualisant ou en nouant des partenariats avec des médias en mode « détox ». Qu’en avez-vous pensé ?

Modifier l’algorithme de recommandation pour proposer différentes perspectives sur un sujet, c’est plutôt positif. On cherche à créer un peu moins d’enfermement idéologique. Sur la question de faire vérifier les informations par des journalistes payés pour ça, d’une part cela soulève des inquiétudes quant au pouvoir exercé par Facebook sur les médias dans un contexte où ceux-ci sont en crise, d’autre part, c’est plutôt intéressant que, dans le même temps, Facebook cherche à mobiliser des professionnels de l’information et ne veuille pas le faire tout seul.

Si la fake news est relayée par acte de défiance de la part de certains internautes, en quoi solliciter des journalistes – qui incarnent à leurs yeux le système dénoncé –servira-t-il ?

Concernant les personnes qui propagent de fausses informations, le « fact-checking » sera inutile, car on parle de gens qui sont convaincus et qu’on ne fera pas changer d’avis. En revanche, sur Facebook, il y a tout le public qui ne fait que consulter les informations sans les commenter ou les partager, et qui est majoritaire. Ce public, lui, peut être sensible au fact-checking et développer un regard critique sur les fake news. Les journalistes « fact-checkers » ne peuvent pas convaincre les personnes qui partagent de fausses informations, mais ils peuvent convaincre celles qui écoutent la conversation sans intervenir.

Le fact-checking, en tant qu’exercice journalistique, est-il bon en soi ? N’est-ce pas se tromper que de considérer le fait comme une vérité ?

Il faut distinguer la vérité de la réalité. C’est effectivement difficile de statuer sur la vérité d’un événement, car qui dit vérité dit perception qu’en ont les individus – ce qui varie selon le bagage culturel et l’histoire de chacun. Mais il y a quand même une réalité qui s’applique à tout le monde : on peut dire qu’un fait s’est déroulé ou ne s’est pas déroulé. Le fact-checking est donc quand même intéressant pour démonter que des informations sont délibérément fausses et créées, afin de tromper des gens. Mais les chiffres, par exemple, ne sont jamais vraiment neutres : ils ont toujours été produits d’une certaine manière, suivant une méthode qui va influencer la réalité qu’elle décrit. Il manque une culture statistique chez les journalistes, notamment sur la manière dont on produit les chiffres. Il y a par exemple eu un récent sondage sur les théories du complot. Or, la méthode de ce sondage comportait de nombreux biais – ce qui n’a pas empêché les journalistes de s’empresser de le reprendre et de dramatiser la situation. Ils doivent donc toujours remettre en cause la manière dont sont produits les chiffres.

Est-ce qu’un conflit se dessine entre plateformes, États et médias pour reprendre le contrôle dans la circulation de l’information ?

Jusque-là, on a surtout assisté à des pouvoirs publics souhaitant se retirer de ce jeu et déléguer les pouvoirs de censure aux propriétaires des plateformes. Celles-ci s’arrogeaient ces pouvoirs sans légitimité démocratique. Mais ce qui était surprenant, c’était que les pouvoirs publics l’appelaient de leurs vœux. Avec les déclarations d’Emmanuel Macron, on assiste plutôt au retour du politique. On s’oriente vers des formes de collaboration entre les plateformes et les pouvoirs publics qui sont assez inquiétantes. Le gouvernement fera sûrement appel aux plateformes pour obtenir des données sur leurs utilisateurs– que celles-ci leur fourniront sans rechigner, comme l’a montré l’affaire Snowden. Dans le cas de la régulation des fake news, il y a d’autres acteurs à prendre en compte : les journalistes dont nous avons parlé avec le fact-checking, mais aussi les citoyens. C’est toujours l’acteur qu’on oublie. Je pense que l’idée de s’inspirer des formes de régulation collective des communautés en ligne, qui est dans l’ADN du web collaboratif, est quelque chose d’intéressant. Il nous manque un Wikipédia de la fake news. On pourrait faire des plateformes de fact-checking gérées de manière collective.

Ne risque-t-on pas de glisser alors d’une lutte contre les fake news « intox » vers des fake news « d’opinion », et nous diriger vers un délit d’opinion dicté par la majorité ?

C’est un risque, mais qu’on peut limiter. À partir de quand est-on dans la lecture idéologique d’un fait ? À partir de quel moment est-on vraiment dans le mensonge délibéré ? La régulation des fake news ne devrait pas chercher à s’intéresser aux opinions de mauvaise foi ou extrêmes. On ne doit pas s’intéresser tant à ce qui a été dit qu’à la manière dont l’information a été produite. C’est d’ailleurs la posture adoptée par les journalistes fact-checkers : observer la manière dont a été produite l’information pour s’assurer qu’elle respecte un certain nombre de critères fondamentaux, comme la vérification des sources ou l’administration des preuves. En se focalisant sur la méthode, on peut vérifier l’information en évitant le délit d’opinion.

Le phénomène des fake news est d’ampleur, mais pas nouveau non plus. Il y a une inflation autour d’elles : les Russes tenteraient de faire basculer des élections, on parle de menace pour la démocratie… N’est-ce pas démesuré ?

Oui, il y a une bulle alors qu’on pourrait aussi relativiser : ça a toujours existé, on n’en connaît pas la réelle influence sur l’opinion… Et cela concerne les professionnels de l’information, les politiques, les intellectuels, donc on en parle beaucoup. Pour autant, il y a un changement d’échelle qui est réel en termes de production des rumeurs, de leur caractère politique et de leur utilisation à des fins de propagande. Il y a donc quand même matière à régulation. Fake news : problème pour la démocratie ? Oui, mais régulation des fake news : problème pour la démocratie aussi !

N’y a-t-il pas une certaine crispation des médias et du personnel politique autour de cette thématique du fait d’une incompréhension de ce qui se passe aujourd’hui dans la société ?

Je suis d’accord, je pense que le phénomène des fake news est une nouvelle manifestation de la crise de la confiance démocratique, qui est très profonde en France et ailleurs. Un fossé se creuse entre les citoyens, leurs représentants et les élites médiatiques et intellectuelles. Voir derrière l’élection de Trump uniquement l’influence de la Russie et des fake news, c’est se tromper et refuser de voir un niveau de défiance qui est très important dans la société. C’est pareil en France : si les fake news d’extrême droite ont autant de succès, c’est qu’elles parlent certes d’immigration, mais aussi et surtout de l’utilisation de l’argent public, des dépenses des dirigeants, des augmentations d’impôts… La fake news est un nouveau véhicule d’une certaine indignation citoyenne. Il faut le prendre au sérieux.

Parler de post-vérité, de l’ère « post-truth », est-ce pertinent ?

Non, c’est exagéré. Parler de post-vérité, c’est dire que les opinions et les émotions ont plus d’importance que les faits eux-mêmes… Mais ça a toujours été le cas dans l’histoire des démocraties, même si ça prend une nouvelle ampleur. D’ailleurs, on se trompe lorsqu’on dit que les gens n’ont plus confiance dans les médias : les médias sont tous très différents. Les gens en suivent certains : il y en a dans lesquels ils ont confiance et d’autres, pas du tout. La post-vérité témoigne plutôt d’une inquiétude des journalistes et des intellectuels par rapport à leur pouvoir sur l’opinion, qui s’effrite considérablement.

Propos recueillis par Philippe Vion-Dury.

Cet entretien a été initialement publié dans le numéro 27 du magazine Socialter, en février-mars 2018.






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