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Actualités 13/02/2019

Rendre les entreprises plus durables ne dépend pas que des salariés

La vie de bureau ne fait pas tout -- sauf pour les employés de "The Office", la série américaine (droits réservés)
Applications de coaching, covoiturage, optimisation du chauffage ou de l’éclairage, en France comme ailleurs, les entreprises tentent de favoriser les comportements durables. Pour l’heure, les évolutions se limitent souvent à des travaux de gros-œuvre ou au réglage des installations techniques. Des premiers pas importants, qui ne doivent pas occulter un autre enjeu majeur mais complexe : transformer les comportements. Faut-il pour cela compter sur l’innovation numérique ? Peut-elle réellement modifier les normes qui régissent la vie quotidienne des salariés en entreprise ?

« Osons demain ! » : à la fin de l’année 2017, un collectif de 117 patrons appelait toutes les industries françaises à participer à l’effort général pour faire advenir une « véritable transition écologique ». Dix ans après le premier Grenelle de l’Environnement, les entreprises semblent peu à peu prendre la mesure de leur « responsabilité sociétale ». Où en sont de leur côté les entreprises du numérique, souvent pointées du doigt pour les pollutions variées qu’elles engendrent ? Beaucoup ont décidé de se positionner à la pointe du développement durable. Les opérateurs par exemple. En Suède, le groupe télécom Telia a réduit en un an sa consommation d’énergie de 10% en moyenne par abonnement, et son empreinte carbone de 33%. L’entreprise suédoise est également exemplaire sur le recyclage des mobiles usagés en Europe. L’écoconception est aussi un enjeu important. Exemple : ce que propose la société néerlandaise Fairphone, pionnière dans la fabrication de smartphones éthiques que l’on peut réparer soi-même .

Utiliser des énergies vertes, moderniser les bâtiments ou éco-fabriquer des produits sont des leviers d’action pertinents pour diminuer l’empreinte écologique des entreprises. Mais ils n’agissent que sur la technique et l’infrastructure quand il faudrait également modifier les comportements. « La consommation d’énergie d’un bâtiment ne dépend pas que de la qualité de sa construction et de son exploitation technique, mais aussi du bon usage qui en est fait par les occupants », affirme l’Institut français pour la performance du bâtiment (Ifpeb). « Sans changement durable de comportement de la part du personnel, même la stratégie la plus innovante et la mieux planifiée échouera », pense également l’organisation caritative anglaise Global Action Plan (GAP). Selon ces organismes, une évolution profonde de l’entreprise passe aussi (voire avant tout), par la transformation des gestes quotidiens des salariés.

Des green-building aux green-employés


Alors comment rendre le quotidien des employés plus durable ? Des solutions simples, comme le télétravail qui réduit les déplacements et donc les émissions carbone, sont aujourd’hui plus faciles à mettre en place. Aux Pays-Bas, l’opérateur KPN a lancé en 2010 le programme « New Way of Living & Working ». Avec leurs ordinateurs portables et grâce au cloud, les salariés de KPN décident eux-mêmes du lieu où ils travaillent et de leurs horaires. Bilan : 39% de consommation de carburant économisée entre 2010 et 2016. Autre solution pour les trajets domicile-bureau : le covoiturage. Au sein du projet parisien « Les Deux Rives », un quartier d’affaire qui veut devenir pionnier de l’économie circulaire , la question de la mobilité partagée est étudiée de près. Des entreprises voisines comme Natixis et la Caisse des Dépôts ont ainsi décidé de partager leurs plateformes internes de covoiturage. Mutualisation des flottes de véhicules et navettes autonomes, bien d’autres pistes sont envisagées.

Les entreprises ne sont pas les seules à s’engager sur la voie de la transformation des comportements au travail. L’Ifpeb a ainsi décidé de créer un concours . Le principe est simple. Après un audit initial qui détermine une consommation énergétique de référence et les leviers d’action possibles, les équipes mobilisées au sein des entreprises choisissent des actions à mener. Et elles sont accompagnées tout au long de l’année. Une plateforme numérique permet aux candidats d’échanger entre eux ou avec les organisateurs, et d’accéder à des kits d’organisation et de communication. Depuis ses débuts en 2014, le concours est un succès. Chaque année, le nombre de participants grandit et se diversifie. Entreprises privées, publiques, collectivités territoriales et établissements scolaires, chaque type de structure a son podium. Optimisation du chauffage, de la ventilation et de la climatisation, optimisation de l’éclairage diurne et diminution de l’éclairage nocturne, ces simples adaptations ont permis au site de Nancy du groupe Poste Immo de réaliser 39,3% d’économies sur sa facture énergétique en 2017.

L'appel de la ludification


Participant également au concours Ifpeb, la Direction de l’Immobilier Groupe (DIG) d'Orange a décidé cette année, d’élargir ces démarches à la sensibilisation des salariés. « L’occupant est l’axe majeur de l’appropriation des bonnes pratiques », explique Fabien David, responsable Énergie et Développement Durable, « et le concours Cube 2020 nous a donné l’occasion de tenter une approche plus ludique qu’à l’accoutumée ». La DIG a donc noué un partenariat avec l’application Energic , « solution de coaching énergétique communautaire » qui propose une agora, des exercices et des défis à relever et un bilan en temps réel des performances du bâtiment. Tri des mails accumulés, utilisation de multiprises à interrupteur pour éteindre d’un coup plusieurs appareils, etc. : à mesure qu’ils réussissent leurs défis, les salariés gagnent des points. Parallèlement aux jeux et à la compétition, les employés peuvent échanger, proposer des idées, se donner des conseils ou pointer les mauvaises pratiques. 2400 idées ont déjà été enregistrées. Bilan depuis le lancement : 900 salariés ont téléchargé l’appli. Un résultat un peu maigre au vu des 15 000 salariés que comptent les 41 bâtiments engagés dans le concours. « Les sites où l’on a le plus de succès, sont ceux où les directeurs sont le plus investis », évalue Fabien David, « sans eux l’information ne descend pas, on n’atteint pas les employés ». A la fin du concours, le 30 juin, la synthèse de ces discussions permettra de connaître les sujets qui concernent le plus leurs salariés. Mais il faudra encore trouver comment mobiliser les directeurs de site.

Suffirait-il donc d’une compétition et d’une plateforme en ligne ou d’une application pour rendre les comportements au travail plus écolos ? Apparemment efficaces, ces initiatives plaisent d’autant plus aux entreprises qu’elles proposent une approche ludique et collaborative qui colle à la tendance de fond qu’est la « ludification » du travail, favorisée par le numérique, ses graphismes et ses outils de mesure. Mais les entreprises sont-elles prêtes à engager les changements qui s’imposeraient logiquement à l’issue de ces concours, premiers projet et réflexions collectives pour vraiment devenir plus respectueuses de l’environnement ?

La résistance des fonctionnements hiérarchiques


En dépit de la bonne volonté de chacun, la transformation des pratiques suppose des changements plus délicats, qui touchent à la hiérarchie et aux règlementations. La question de la confiance aux salariés, par exemple, n’est pas aisée à résoudre. Leur confier davantage de responsabilités court-circuite les habitudes de management établies. C’est ce que démontrait une étude menée sur la première édition du Cube 2020, un concours similaire à celui de l’Ifpeb. Plutôt que de déléguer la gestion des thermostats aux salariés, la plupart des entreprises candidates ont elles-mêmes revu, avec les responsables officiels de ces sujets, les réglages des installations (chauffage, climatisation) de leurs bâtiments, voire installé des outils pour tout automatiser. Pour sensibiliser leurs employés, beaucoup ont préféré organiser des évènements, avec conférences et stands ludiques. Plus rares, des « réseaux d’occupants relais » sont parfois mis en place. L’opérateur britannique BT propose ainsi aux salariés volontaires d’animer des plateformes et des forums pour discuter avec leurs collègues des nouvelles pratiques à adopter. Si ces réseaux génèrent un peu plus d’engagement de la part des salariés dans les transformations à entreprendre, force est de constater que les employés ne sont toujours pas directement associés aux décisions globales, à l’échelle de l’entreprise.

Si les plateformes d’accompagnement facilitent l’engagement des candidats, elles semblent échouer à modifier profondément les pratiques quotidiennes. Serait-ce parce que ce sont les responsables des entreprises, et non les salariés, qui décident des changements à mener ? Contrairement au concours Cube 2020, le programme organisé par l’organisme caritatif GAP, l'« Environment Champions », est à l’initiative des salariés. Ici, pas de podium mais la volonté de créer un vaste réseau d’employés mobilisés et actifs « pour partager les meilleures pratiques et se motiver pour maintenir un niveau de motivation élevé ». Les volontaires ont donc l’opportunité de devenir des « champions de l’environnement » au sein de leur propre compagnie, quel que soit leur poste. En collaboration avec les organisateurs du GAP, ces champions des pratiques vertes militent dès lors pour l’extinction des lumières et des appareils le soir, pour le tri des déchets ou encore pour la généralisation de l’impression recto-verso. Mais le travail desdits champions a bien du mal à se projeter au-delà de ces petits gestes de salariés sensibles aux enjeux environnementaux.

Dans l’entreprise de construction Burnetts, l’action des champions du GAP a été étudiée . Leur projet semblait accessible : supprimer les poubelles individuelles et installer des bacs collectifs de tri sélectif. La mission s’est révélée impossible. Les gestionnaires des installations de l’entreprise ont bloqué la proposition avec des arguments légitimes. Des poubelles collectives poseraient des problèmes de sécurité, d’hygiène et de protection des données. Les objections sont aussi venues de la société de nettoyage – ces changements contrevenaient au contrat signé – ou encore de leurs collègues : « Et si un client important se mouche, faut-il lui demander d’aller au bout du couloir, et de jeter son mouchoir dans le bon bac ? ». Au bout du compte, les champions ont quand même pu proposer des bacs de tri sélectif aux employés qui en faisaient la demande. Le projet de supprimer les poubelles de bureau a finalement multiplié le nombre de poubelles. Mais - chez les volontaires du moins - le tri est fait.

Une révolution silencieuse


Les habitudes n’ont certes pas radicalement changé, mais après ces mobilisations collectives, les salariés ont pris conscience de leur impact environnemental au travail, habituellement invisible. L’audit initial agit, selon les témoignages, comme un détonateur, et donne une certaine distance critique aux employés vis-à-vis de leurs propres pratiques. Grâce aux concours, des groupes qui ne se parlaient pas ont tissé des relations durables et leurs échanges ont permis de formaliser des procédures de suivi et de pilotage des bâtiments.

Pour Tom Hargreaves, chercheur en sciences environnementales, ces petites évolutions ne seraient pas anodines. Lui qui a suivi de près les champions verts de Burnetts , constate que les pratiques ont tout de même été changées « de l’intérieur ». « Pourquoi une lumière de bureau laissée allumée nous choque maintenant ? C’est parce que ce n’est plus la règle… Pas parce que vous pensez au réchauffement climatique, ou que vous voulez sauver la planète », témoigne l’une des employées. « C’est précisément ces changements subtils qui joueront un rôle central dans leur transformation plus globale », conclut Hargreaves. Il y a donc bien des changements, mais subtils et assez lents à se consolider.

Des habitudes individuelles aux habitudes sociétales


L’apport du numérique à la transition écologique est trop souvent considéré sous le seul angle technique. Source d’information, lieu de partage et outil d’organisation et de collaboration, le numérique pourrait accélérer le passage à des pratiques collectives plus responsables s’il était utilisé en ce sens. Mais les premiers retours d’expérience sur les concours montrent que le numérique ne peut à lui seul relever tous les obstacles. Transformer les pratiques bouscule les dynamiques hiérarchiques internes, les règles et les métiers. De quoi générer des gagnants comme des perdants.

La transformation de la vie quotidienne d’une entreprise et de ses salariés s’avère un virage compliqué. Au Japon, le gouvernement a décidé d’accompagner activement ces évolutions . Le ministère de l’Environnement organise chaque été depuis 2005 une campagne de communication saisonnière qui incite les travailleurs à s’autoriser des tenues légères l’été, pour réduire l’usage des climatiseurs. Ministres ou stars de la pop en bras de chemise, avec des têtes d’affiches célèbres, le « Cool Biz » est devenu un rituel annuel connu dans un pays où les normes sur la tenue de travail étaient jusque-là très strictes. Le bilan est positif : 460 000 tonnes de CO2 ont été économisées la première année. Et pour poursuivre sur cette dynamique, le gouvernement japonais lance maintenant un « Warm Biz ». Pour Kris de Decker, fondateur de Low-tech Magazine, « les individus peuvent faire des choix individuels pro-environnementaux et inspirer les autres… mais ils n’ont pas la possibilité d’agir sur les structures qui facilitent ou limitent leurs options ». Pour réussir ce défi de la transition environnementale, le journaliste appelle à une transformation systémique, à inventer notre « nouvelle normalité », au travail comme dans la société.


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