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Et si... ? 01/02/2019

Et si les fake news étaient bonnes pour la démocratie ?

"The Moone Goose Colony (MGA)" (2011-2012) est un documentaire d'une vingtaine de minutes, signé Agnès Meyer-Brandis. Il met en scène la façon dont l'artiste a réalisé "comme pour de vrai" le programme du livre The Man in the Moon , écrit par l'évêque anglais Francis Godwin en 1638, avec son charriot tiré par des oies pour visiter la lune. Dans le film, elle élève onze oies, leur donne des noms d'astronautes, les entraîne à voler, crée des espaces de contrôle et de simulation de la vie sur le satellite naturel de la Terre, juste pour elles, etc. Ce documentaire a été présenté entre le 18 janvier et le 3 février 2019 dans le cadre de l'exposition "La Lune : Zone imaginaire à défendre" au Centre Pompidou, pour la 14e édition du festival Hors Pistes.
© Agnès Meyer-Brandis, VG-Bild Kunst 2018
Les "fake news" sont des saletés virtuelles. Des poisons qui collent à nos messages sur les réseaux sociaux comme des tiques tombant des arbres de l'information pour mieux plomber notre quête de vérité. Selon un sondage commandé par Le Figaro et Franceinfo, d'ailleurs largement applaudi le jeudi 31 janvier dernier à l'antenne de la radio, 30% des Français auraient déjà transmis par mégarde de telles "infox", et ils seraient 81% à approuver la loi "anti-fake news" publiée au Journal officiel le 23 décembre dernier. Mais cet enjeu des "fausses nouvelles" à l'ère numérique est-il aussi simple que ça ?

La première difficulté d'appréhension des fake news tient à l'évanescence du concept. Au premier abord, lorsque le 30 janvier, Monsieur Facebook annonce qu'il va créer une "war room" à Dublin pour combattre ce fléau lors de la campagne pour les élections européennes du 23 au 26 mai 2019, l'on se dit : enfin ! Sauf que le réseau social, suite aux malversations dont il a été accusé après les victoires du Brexit et de Trump en 2016, se doit de montrer patte blanche... Et qu'il va être bien en peine de définir précisément ce qui sera ou non de l'ordre de la fausse nouvelle. Un chiffre ou une phrase tirés de leur contexte sont-ils des fake news ? Quid des exagérations, des angles éditoriaux très orientés, des amalgames qui pullulent, des non-dits et des mensonges par omission ? La tricherie est rarement intégrale. Mieux : avec ou sans loi, il est d'ores et déjà facile de débusquer les pires supercheries du genre, comme la grotesque vidéo d'un bonhomme masqué et en costume militaire annonçant en décembre dernier que le Président avait embauché des mercenaires armés pour aller casser du gilet jaune afin de protéger son "gouvernement illégitime".

Ce phénomène des fake news a certes pris une belle ampleur ces dernières années. Max Read, chroniqueur du New York Magazine n'a pas tort d'alerter le chaland à propos des bots ou des "fermes à clics" qui construisent de fausses audiences et rendent populaires des fables malsaines sur Youtube, Twitter ou ailleurs. Sauf que son argumentaire induit une séparation tranchée entre le vrai et le faux, et qu'il a tendance à prendre le citoyen comme un consommateur passif de l'information lui étant délivrée - ce que critiquait dès mars 2018 le think tank Renaissance numérique . À lire les mots de Max Read comme des grands médias qui dénoncent l'avalanche de fake news, l'on ne pourrait plus faire confiance à internet. Mais était-ce seulement envisageable de tout croire des infos de la toile il y a dix ou vingt ans ? Autre clé trop manichéenne : il y aurait d'un côté l'information dûment validée par des professionnels, et de l'autre les bruits de la plèbe sur internet, pour la plupart non vérifiés donc douteux. Faudrait-il, sous ce regard, faire tomber dans la fosse à Pinocchio les articles d'opinion, les parodies et détournements critiques, essentiels à toute prise de recul ? La question des sources est certes primordiale, mais est-elle de l'ordre de la vérité ou de l'honnêteté ?

Curieux paradoxe de nos vies urbaines pilotées par les écrans, le storytelling et les imaginaires du divertissement : c'est l'actrice la mieux payée d'Hollywood, Scarlett Johansson, qui a dénoncé en janvier dernier les "deep fakes" , vidéos ultraréalistes où les visages et les voix de figures célèbres ou médiatiques sont modifiés pour mieux tromper son monde. Une icône visuelle du temps présent trahie par des jeunes détournant son image si proprement fabriquée ? "Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux", écrivait il y a déjà un demi siècle Guy Debord dans La société du spectacle (Gallimard, 1967). À peine plus récent, dans son Simulacres et Simulation (Galilée) de 1981, le philosophe Jean Baudrillard décrivait quant à lui une société devenue elle-même une simulation totale, faute d’avoir su préserver quelque modèle de sa réalité tangible d’hier ou d'avant-hier. S’il était encore de ce monde, le penseur décédé en 2007 aurait sans doute décrit Lil Miquela , mannequin américano-brésilien fictif et “influenceuse” virtuelle, comme l’avatar plus vrai que nature de ces jeunes filles qui se copient les unes les autres et se conforment à un idéal imaginaire pour devenir les plus populaires sur Instagram.

L'écueil de la plupart des analyses d'aujourd'hui sur les fake news consiste à traiter le monde contemporain comme s'il pouvait être objectivement jugé. Avec d'un côté la vérité, le Bien donc : les informations des médias institués. Et d'un autre côté le mensonge, autrement dit le Mal : les fausses nouvelles.

Avec un autre philosophe, Bernard Stiegler, ne pourrait-on pas considérer que la Vérité n'existe pas dans nos sociétés démocratiques, mais qu'elle "consiste" ? Qu'elle passe par l'interprétation de chacun ? Elle ressemblerait dès lors à la réalité selon l'auteur de science-fiction Philip K. Dick : ce qui subsiste quand on a cessé d'y croire. La Vérité, donc, serait un horizon certes inatteignable, mais qu'il serait crucial de toujours chercher à atteindre. L'enjeu ne serait plus de croire en elle, mais juste d'essayer de s'en rapprocher par les chemins du langage et de l'honnêteté intellectuelle, autant raisonnés que poétiques. Sous ce prisme, les fake news pourraient être perçues comme les révélateurs d'une information par essence subjective, dont il conviendrait de douter avant de s'en nourrir ou non. Entendu de cette façon paradoxale, le poison des fake news pourrait être transformé en vaccin de notre démocratie : une antidote, poussant chaque citoyen à la prise de conscience, puis à la veille pédagogique et critique, non seulement de quelques créations à l'évidence douteuses, mais du torrent d'informations de tous nos robinets médiatiques et numériques. On peut rêver, non ?


Les commentaires

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Jean Claude Anaf
Jean Claude Anaf 01/02/2019 16:50:56

Est qu'il va y avoir une loi pour ces fameuse fakes news, souvent les personnes plus agées ne font pas la différence et se font avoir comme avec le gorafi... https://les-lyonnais.com

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