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Revue du net 30/01/2019

Avec la télémédecine, plus de femmes ont accès à l'IVG

Médicaments utilisés pour provoquer des IVG, photo tirée du site de Women on Web (CC-Attribution-NonCommercial-ShareAlike-3.0)
Alors que l’avortement reste un droit inaccessible ou contesté dans une majorité de pays du monde, des services de télémédecine en ligne permettent à de plus en plus de femmes de contourner la législation et de mettre fin à une grossesse non désirée.

Les difficultés d'accès à l'avortement


Environ une grossesse sur quatre dans le monde se termine par un avortement, selon une étude parue en 2016 dans la revue britannique The Lancet . Les femmes choisissent de mettre fin à une grossesse pour des raisons très diverses : sociales, médicales, économiques, psychologiques. Pourtant, l'avortement reste interdit dans de nombreux pays et en 2018, 225 millions de femmes dans le monde n’ont pas accès à l’avortement.


(source : Statista.fr )

Même quand l'IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) est légale, les femmes n'y ont pas toujours facilement accès. En France, par exemple, la « clause de conscience » permet aux médecins de refuser de pratiquer une IVG. En janvier 2018, un hôpital de la Sarthe a ainsi cessé de pratiquer des IVG, faute de médecins disposés à le faire (après l’intervention de la secrétaire d’Etat chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa ).
Les déserts médicaux et la fermeture des petites maternités et des centres IVG attenants peuvent aussi compliquer dans les faits l’accès à l’avortement. La légalité de l'IVG ne signifie donc pas dans les faits que toutes les femmes puissent également y accéder. On lit ainsi sur le site de l’Assurance Maladie : « Il est donc indispensable de poursuivre les actions facilitant l’accès à la contraception et la réduction des grossesses non désirées ».

Dans ce contexte global, les outils numériques pourraient grandement améliorer l’accès à l’IVG, estime un article de la jeune chercheuse Hazal Atay , paru sur le site The Conversation .

Le progrès décisif de l’IVG médicamenteuse


Il existe deux techniques principales pour avorter : avec une procédure médicale ou en ingérant un médicament. Cette deuxième solution est appelée IVG médicamenteuse : elle permet aux femmes d’avorter dans un lieu de leur choix, sans la présence d’un médecin ou d’une infirmière. Les deux médicaments principalement utilisés pour les IVG médicamenteuses sont le misoprostol et la mifépristone. Ils sont autorisés en France depuis 1989 et délivrés sur ordonnance après consultation avec un médecin. Ils provoquent des crampes utérines, des saignements et l’expulsion du fœtus, dans un processus similaire à celui d’une fausse couche.
L'IVG médicamenteuse est une technique efficace (une étude britannique a montré qu’elle fonctionnait pour 98,3 % de femmes en début de grossesse ), qui présente très peu de risques : le taux de complications est si faible que l’Organisation Mondiale de la Santé estime qu’il n’est pas nécessaire de la pratiquer à l’hôpital ou dans une clinique.
Aujourd’hui, l’IVG médicamenteuse est largement pratiquée, même si elle n’a pas éclipsé l’IVG pratiquée à l’hôpital.

Consultations médicales à distance, IVG à la maison


A cette avancée médicale s’ajoute celle des technologies de communication et principalement de la médecine à distance. Cette combinaison, explique Atay, se révèle décisive. Désormais, les femmes disposant d’une connexion internet peuvent consulter un médecin pour demander une IVG sans avoir à sortir de chez elles, même si elles vivent dans un pays où l’IVG est interdit, et se faire envoyer les médicaments nécessaires.
Depuis une dizaine d'années, plusieurs services de télémédecine proposent aux femmes des informations sur l’IVG, des consultations à distance avec des médecins et leur fournisssent les médicaments. Surtout, elles les accompagnent, souligne Hazal Atay : « Non seulement ces plateformes, dirigées par des médecins, des assistantes sociales ou des bénévoles, fournissent aux femmes des médicaments pour avorter, mais elles les conseillent et les assistent pendant toute la durée de la procédure et parfois plus. »

La plus connue de ces plateformes est probablement Women on Web , une plateforme lancée par Rebecca Gompers, médecin néerlandaise, en 2006. L’association se définit comme « une communauté numérique réunissant des femmes ayant avorté, des médecins, de chercheurs, des individus et des organisations soutenant l’avortement. » Via son site et ses membres, elle offre conseils, soutien et information aux femmes désirant avorter. Elle offre surtout la possibilité de consulter un médecin à distance et envoie par voie postale les médicaments nécessaires à l'avortement. Car, souligne la section FAQ du site , même dans les pays où l'IVG est interdit, il est le plus souvent légal de se procurer des médicaments pour son usage personnel. Ainsi, résume Atay, « En contournant ces législations restrictives, ces associations ont réussi à offrir des avortements sans risques, malgré la loi et les frontières.».
Plus de 10 ans après sa création, l’association estime que plus de 200 000 femmes de plus de 140 pays ont reçu des consultations médicales via le site, et qu’environ 50 000 d’entre elles ont reçu de quoi pratiquer des avortements chez elle.
Aux Etats-Unis et en Australie, des programmes de télémédecine ont été mis en place pour permettre aux femmes d’accéder aux IVG médicamenteuses. Dans les deux cas, les femmes discutent par vidéoconférence avec un médecin, qui peut ensuite leur faire délivrer les médicaments.

Vers davantage d’autonomie pour les femmes


Plusieurs études ont montré que ces IVG médicamenteuses pratiquées à la maison présentaient très peu de risques. Ushma Upadhyay, chercheuse en santé reproductive et professeure associée à l’Université de Californie San Francisco, expliquait ainsi au magazine américain Wired : « Si la télémédecine permet aux patientes d’avoir accès à l’IVG plus tôt, cela peut le rendre plus efficace et plus sûr. Car plus les médicaments sont pris tôt dans la grossesse, plus ils seront efficaces pour y mettre fin. »
L’horizon de ces services, c’est de donner aux femmes une plus grande autonomie vis-à-vis de l’avortement (de « mettre les pilules entre les mains des femmes », comme l’écrit un rapport ). Dans l’article de Wired, Ushma Upadhyay explique ainsi que les consultations médicales préalables ne sont pas forcément indispensables, pointant vers plusieurs études, dont une, en Irlande, montrant qu’un programme qui n’exigeait aucune visite médicale pour l’avortement s'était révélé parfaitement sûr et efficace .
Selon elle, idéalement, « les patients pourraient se procurer les médicaments pour avorter chez elles, dans un endroit privé et confortable, tout en ayant un suivi médical : un médecin ou une infirmière disponible par téléphone ou via une appli pour répondre aux questions. »

Batailles politiques, progrès scientifiques


Ces programmes ne font pas l’unanimité. Aux États-Unis, où l’IVG clive profondément la société, l’organisation Planned Parenthood, l’équivalent du Planning Familial, offre un service d’IVG via télémédecine dans 10 états. L’état de l’Iowa, où se déroulait un de ces programmes pionniers, l’a interdit, avant que la Cour Suprême de l’état ne l’autorise de nouveau. Aujourd’hui, 19 États américains interdisent les services de télémédecine offrant l’accès à l’IVG.
Atay énumère rapidement les arguments de l’opposition : du côté de l’extrême droite, on met en avant le risque d’escroquerie et de faux sites web. Du côté des chercheurs, certains chercheurs estiment que ces techniques seraient peut-être plus adaptées aux pays développés où les femmes avortant chez elle peuvent avoir accès à des infrastructures de soin facilement en cas de complication.

Cependant, conclut Atay : “Tandis que les débats sur l’avortement restent concentrés dans les domaines socio-politiques et religieux, la science de l’avortement a fait des progrès spectaculaires . Même si les droits à l’avortement continuent d’être restreints dans de nombreux pays du monde, la recherche montre que la situation a déjà évolué, grâce à l’activisme féministe, aux avancées de la médecine et aux services de télémédecine. »





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