Digital Society Forum Digital Society Forum
Actualités 30/01/2019

Les mobilisations en ligne sont-elles l'avenir de l'écologie ?

Marche pour le climat du climat à Paris, le 8 décembre 2018. Photo Wikimedia Commons de Jule Xénard.
Entre voisins, au sein d’une ville, autour d’une action, d’un sujet qui les touche, les citoyens se rassemblent et agissent ensemble pour transformer leur mode de vie, mais aussi, plus largement, pour tenter de construire une société plus respectueuse de la planète. Pour accentuer leur impact, mais aussi parce que le numérique fait aujourd’hui partie intégrante de la vie des citoyens , ces mobilisations prennent grandement appui sur des dispositifs numériques. Première partie de notre analyse : En quoi ces outils favorisent-ils des actions collectives hors des circuits associatifs habituels ?

18 décembre 2018. Alors que les médias ne voient plus la France qu’en jaune, apparaît dans le paysage L’affaire du siècle : une pétition de soutien à une attaque en justice contre l’État français pour « son inaction face au changement climatique ». Résultat : elle recueille 1,5 million de signatures en 48 heures. Cette action émane certes de quatre associations installées : la Fondation pour la nature et l'homme, Greenpeace France, Notre affaire à tous et Oxfam France. Mais elle s’appuie surtout sur le collectif de 60 youtubeurs On est prêt ! , créé en novembre 2018, ainsi que sur la plateforme d’initiatives citoyennes Il est encore temps , créée juste après la première marche sur le climat de septembre dernier, elle-même lancée par le « simple citoyen » Maxime Lelong. Et c’est clairement cette plateforme et ce collectif de youtubeurs mobilisés sur le climat qui donnent à l’Affaire du siècle son retentissement et sa couleur « société civile ».

Cette démarche est symptomatique de nouveaux modes de mobilisation autour de l’environnement, utilisant des plateformes, les réseaux sociaux et des outils comme les pétitions pour dépasser le cadre de structures associatives classiques et mieux impliquer les citoyens. Ces formes d’engagement, parfois éphémères, offrent des niveaux de mobilisation de différentes intensités, commençant par un simple clic et permettant de s’engager sur de multiples sujets en parallèle. Comment ces engagements individuels via le numérique produisent-ils des actions collectives ? De quelles façons ces collectifs mobilisent-ils les citoyens et sur quels sujets ?

Des individus qui se réunissent pour se transformer ensemble


« Il faut voir grand et commencer petit, explique Cyril Dion, le co-réalisateur du film Demain, ne pas se dire qu’on va se mobiliser pour lutter contre le changement climatique dans son ensemble, parce qu’on ne saurait pas comment faire ni par où commencer. Il faut se donner des étapes qui nous y conduisent, puis se servir de cette première victoire pour donner de l’énergie à tout le monde. » C’est sur cette idée que des citoyens se rassemblent sur des groupes en ligne ou via des hashtags, comme Ecolo Bio Zéro Déchets ou #SansMoi , un fil d’entraide pour ne pas céder à la tentation du Black Friday, etc.

Ces communautés « réunissent des individus qui cherchent à se transformer ensemble ; ils organisent les échanges (fortement structurés par les outils numériques) entre des personnes différemment engagées dans une auto-transformation de leurs pratiques, qui s’appuient sur le groupe pour avancer dans cette voie », rapportent les chercheurs des Orange Labs Jean-Samuel Beuscart et Julie Madon [cf. Des collectifs numériques pour se transformer ensemble, USAGES ET VALEUR N°59 / 07-2018]N°59, juillet 2018 »). Ces collectifs ne se restreignent pas au seul changement de comportement individuel, ils investissent l’espace public pour pallier les insuffisances voire les défaillances des institutions.

Des collectifs informels pour aider chacun à « faire sa part »


Ainsi, le groupe Un déchet par jour mobilise des citoyens pour ramasser mégots, sacs plastiques, et autres objets qui traînent dans la rue, sur les plages, dans les parcs. 207 254 kilos de déchets auraient ainsi déjà été ramassés fin novembre 2018. Dans le même esprit, le mouvement Clean Walker , lancé par le comédien Benjamin Carboni, organise des randonnées de nettoyage dans une vingtaine de villes en France. Les Garspilleurs mènent, quant à eux, des actions clandestines pour lutter contre le gaspillage alimentaire. Le collectif incite tout un chacun, via un mode d’emploi , à se rendre la nuit sur les parkings des supermarchés et autres commerces de bouche pour extirper des poubelles les aliments encore comestibles et ensuite les distribuer gratuitement à la population. Ils documentent via Facebook leurs actions et s’appuient sur une cartographie en ligne réalisée anonymement par un citoyen pour trouver les poubelles…

Toutes ces initiatives visent à avoir un impact en agrégeant une multitude de petites actions. Cette volonté de « faire sa part », pour reprendre le slogan du mouvement Colibris, est relativement récente, pourtant elle s’inscrit dans la continuité du rapport Meadows de 1972, le premier à avoir souligné l’impasse d’un système économique qui s’appuie sur une croissance infinie dans un monde où les ressources sont limitées. Ainsi, « un impératif écologique universel s’est petit à petit imposé à tout individu, lui intimant de prendre en compte les effets environnementaux de ses actions », analysent les chercheurs du laboratoire de sciences sociales d’Orange Jean-Samuel Beuscar et Jean-Marc Josset.

La mobilisation spontanée des marches pour le climat


Maxime Lelong, qui n’avait jusque-là jamais manifesté, a ainsi lancé la marche pour le climat en créant un événement sur Facebook : « Je ne suis pas lanceur d’alerte, je n’ai rien fait ! J’ai juste créé un évènement Facebook », raconte-t-il à Street Press . Il l’a fait en réaction à la démission soudaine de Nicolas Hulot du Ministère de l’Ecologie, qui par son geste voulait dénoncer l’impasse des petits pas en politique face au poids des lobbies et déplorait le manque d’union nationale sur un sujet aussi grave.

Le 8 septembre 2018, 130 000 personnes ont répondu à son appel. Rebelote le 13 octobre. « Les ONG écologistes nous ont aidés pour l’organisation, mais à l’origine, il y a un rejet des structures existantes, explique Maxime Lelong au Monde . Beaucoup de citoyens pensent que les associations sont inefficaces ou s’interrogent sur leur financement ».

Ces marches de simples citoyens veulent sonner l’alarme climatique, contraindre les pouvoirs publics à changer radicalement le système et sanctionner les comportements qu’elles dénoncent et combattent. Est-ce la perte de confiance des citoyens dans la capacité des structures classiques – société civile ou gouvernement – à faire face à un changement climatique de plus en plus perceptible qui provoque ces mobilisations citoyennes spontanées ? Et pour quels types d’effets ?

Des pétitions pour se passer des organisations classiques ?


Ces plaidoyers citoyens, qui s’expriment apparemment spontanément, étaient habituellement portés et structurés par des associations, des ONG, etc. Assistons-nous véritablement à un rejet de ces organisations, comme le suggère Maxime Lelong ? Car la plateforme Il est encore temps , dont il est l’un des fondateurs, s’est pourtant associée à quatre associations reconnues pour la pétition de "L’affaire du siècle" peu avant Noël…

Les usages de nouveaux outils numériques permet-ils à des citoyens de se passer ouvertement de toute organisation ? Ou bien est-ce l’urgence d’agir qui les conduit à recourir à des formes rapides et immédiates d’engagement via le numérique plutôt qu’à entreprendre une démarche plus réfléchie et sur le moyen ou long terme dans le cadre d’un engagement associatif ?

Les citoyens, en effet, disposent depuis une petite dizaine d’années d’une arme pour se faire entendre rapidement, a priori sans devoir recourir à des intermédiaires : les pétitions en ligne. « Les précédents mouvements sociaux et organisations citoyennes internationaux ont dû construire une base militante pour chaque thème, année après année et pays par pays, afin d'atteindre une taille leur permettant de faire bouger les choses. Aujourd'hui, grâce aux nouvelles technologies et à l'essor d'une éthique de l'interdépendance mondiale, cette contrainte n'a plus lieu d'être », avance Avaaz sur son site. Avec le numérique, les pétitions ont changé d’échelle, atteignant parfois des centaines de milliers voire des millions de signatures, et touchant des dizaines de pays en même temps. Elles ont fait d’Avaaz et de Change.org , les deux principaux acteurs du domaine, le symbole d’une sorte de lobby citoyen multi-thématiques. D’un côté, explique la sociologue américaine Jennifer Earl , ces pétitions permettent à des gens qui n’auraient rien fait sans elles de se mobiliser, et de se lier entre eux, ne serait-ce qu’en se tenant informés via les réseaux sociaux. Mais de l’autre, leur impact réel fait débat : d’abord parce que seules une minorité de problématiques réussissent à toucher suffisamment de signataires, donc à émerger dans le débat public ; ensuite et surtout parce qu’il s’agirait d’un engagement minimal, ce que d’aucuns nomment du « slacktivisme » , contraction de slack, paresseux en anglais, et d’activisme.

Autant que des outils, Change.org ou Avaaz sont de nouveaux intermédiaires. Ils se positionnent entre une multitude de citoyens voulant s’engager et une multitude d’actions et de projets en mal de mobilisation. Avaaz, d’ailleurs organise directement les campagnes, à l’image de celle contre Monsanto ou pour la COP de Paris en novembre 2015, qu’il sélectionne via son outil. La plateforme a même mis en place des outils de gouvernance participative concernant ses orientations générales et le choix de ses campagnes. Avaaz sonde, en effet, chaque semaine un panel de 10 000 membres choisis au hasard, afin de sélectionner celles qui suscitent une forte réponse (seuil non précisé). Les sites de pétition participent donc d’une évolution des mobilisations citoyennes. Mais avec des limites. La première tient au modèle économique de ces plateformes , pointé par la juriste en droit de l'environnement Marie Toussaint , présidente et cofondatrice de l’association Notre affaire à tous : « Nous ne sommes pas passés par des plateformes comme "Change.org" car nous souhaitions que les données personnelles restent strictement confidentielles. Nous voulions qu'elles ne soient utilisées que pour L'affaire du siècle. » L’autre limite est la multitude des compétences nécessaires à toute action d’envergure : c'est ce qui justifie l’hybridation des acteurs de "L’affaire du siècle".

Vers une ubérisation des associations militantes ?


D’autres plateformes numériques n’en viennent pas moins perturber le secteur associatif, à l’image de celles de financement participatif (Hello Asso , Kiss Kiss Bank Bank , etc.) qui sont devenues un passage obligé pour mener des actions citoyennes nécessitant de rassembler des fonds, ou encore les plateformes de bénévolat (TousBénévoles , Diffuz , Pro Bono Lab , etc.) qui visent à favoriser à grande échelle l’engagement de citoyens dans des missions d’intérêt général : se réunir pour créer un jardin pédagogique, trier des dons de jouets, installer des nichoirs à Quimper, etc.

Certaines de ces plateformes numériques pourraient-elles profiter de leur puissance de communication pour orienter les mobilisations citoyennes, en privilégiant par exemple des actions simples, aux impacts à court terme, plus enclines à engendrer une large participation ? Assistons-nous à une mutation structurelle de l’organisation de l’engagement citoyen : 1,3 million d’associations en France remplacées ou du moins « intermédiées » par une poignée de plateformes numériques ? Ces plateformes ne risquent-elles pas de laisser penser que les citoyens s’auto-organisent de façon horizontale, alors qu’elles engendrent par le biais de leurs algorithmes ou de leurs interfaces, et ce sans même l’admettre, de nouvelles hiérarchies, invisibles ou peu perceptibles ?

« Il est vrai que les plateformes numériques ont une influence, analyse Flore Berlingen, directrice de l’association Zero Waste France , par exemple les campagnes de crowdfunding ont généralisé l’approche par projet. Aujourd’hui, les citoyens financent des projets et non des associations. Cependant, les pétitions en ligne ou les outils de crowdfunding, s’ils sont très efficaces sur un temps court, atteignent leur limite dans le suivi des actions. » Les structures associatives gardent ainsi un avantage : elles intègrent les actions individuelles dans un schéma plus grand et sur un temps plus long. Elles jouent aussi un rôle de protection vis-à-vis de leurs militants, qui peut devenir indispensable en fonction du combat mené. « J’ai toujours eu une fibre écologique, je fais attention à ce que je mange, ce que je consomme, mais, au vu de l’urgence climatique, la part du Colibris ça ne suffit plus, on a besoin de changer d’échelle. Et parfois, ça veut dire sortir du cadre, par exemple en menant des actions de désobéissance civile. Seul, on ne peut pas faire ça, on s’exposerait trop, on a besoin d’un collectif », témoigne ainsi une militante d’Alternatiba .

Aussi, plutôt que de se faire ubériser, les associations, en s’appuyant sur le numérique, ont peut-être une opportunité de capter et de s’adapter aux nouvelles formes de mobilisation citoyenne. C’est ce que démontre, d’une certaine façon, le démarrage réussi de l’opération L’Affaire du siècle… Et ce sera l’objet de la deuxième partie de notre analyse.


Les commentaires

Pour réagir à cet article, je me connecte Je m’inscris

Soyez le premier à réagir !

S’inscrire et participer

Inscrivez vous sur le Digital Society Forum pour commenter et réagir sur les articles et être informé des événements à venir

DSF