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Et si... ? 17/12/2018

Et si l'effondrement était l'avenir du numérique ?

Non, ceci n'est pas une toile d'araignée, témoignage de quelque fin du monde, mais l'une des œuvres de la série Webs of At-tent(s)ion (2018) de l'artiste Tomás Saraceno , exposée au Palais de Tokyo à Paris du 17 octobre 2018 au 6 janvier 2019 dans le cadre de l'exposition On Air . "Webs of At-tent(s)ion est une constellation de toiles hybrides ressemblant à un nuage, des sculptures tridimensionnelles tissées par des araignées." Soit la mise en scène d'une sorte d'utopie d'un monde à venir, où une autre façon de vivre nous aurait permis d'échapper à la surconsommation énergétique et au réchauffement climatique.
Le 24 décembre 2018, la pétition L’Affaire du Siècle est devenue l’appel le plus signé de l’histoire de notre pays. Soutien d’une procédure d’accusation de l’État français pour « inaction climatique », elle devrait atteindre fin janvier 2019 les 2 millions de paraphes. En parallèle, l’association Digital for The Planet a créé et fait actuellement tester Plana, un assistant personnel se voulant « éthique et écologique ». Le numérique serait-il la solution pour notre planète ? Ou à l’inverse l’un des facteurs d’un inévitable effondrement ? Le débat est ouvert.

« Quatre associations, Notre Affaire à Tous, la Fondation pour la Nature et l’Homme, Greenpeace France et Oxfam France ont décidé, au nom de l’intérêt général, d’attaquer l’État français en justice pour qu’il respecte ses engagements climatiques et protège nos vies, nos territoires et nos droits. C'est l'Affaire du Siècle . » Ainsi débute l’appel à signatures lancé le 18 décembre dernier, profitant du soutien de la plateforme et fédération d’initiatives citoyennes Il est encore temps , organisatrice de la marche pour le climat du 8 décembre, et surtout de la mobilisation du collectif de 60 youtubeurs On est prêt ! , monté en novembre. Pour la première fois sans doute, grâce à ce modèle d'action de civic tech , des organisations écologiques bien installées utilisent pleinement la caisse de résonance du net et des réseaux sociaux. Signer une pétition en ligne reste un engagement minimal pour le citoyen. Mais il n’en prend pas moins une dimension inédite, car plus tangible, dès lors qu’il est associé à l’assaut juridique d’ONG militantes comme Oxfam ou Greenpeace.

Par un curieux hasard de calendrier, c’est à peu près au même moment qu’un buzz cousin a émergé sur la toile : l’assistant personnel Plana de Digital for The Planet se veut la première intelligence artificielle écolo en lieu et place de Siri d’Apple, d'Alexa d’Amazon ou de Google Assistant. Encore en test, l’application analyse « l’usage que fait un internaute de son smartphone pour l’en informer et va ensuite trouver des solutions pour réduire la pollution que cela engendre », argumente la fondatrice de l’association, Inès Leonarduzzi , qui précise : « Plana est capable de me dire : Bonjour Inès, j’ai réalisé que de 23 heures à 5 heures du matin, depuis quelques semaines, tu ne lis jamais tes e-mails. Pendant ce temps-là tes e-mails continuent de charger. (…) Il se trouve que ça émet du carbone dans l’atmosphère (…). Moi ce que je peux faire c’est que j’arrête cette activité pendant cette période-là et je te fais un check global le matin à 7 heures. »

Difficile de ne pas louer la perspective d’un tel assistant tout vert, à la fois capable d’allumer la télévision, de nous commander un hamburger et de nous expliquer à quel point tout ceci risque de contribuer au trop plein de CO2 dans l’atmosphère. À l’instar d’applications nous incitant quotidiennement aux « bons gestes » pour l’environnement telles WAG ou 90jours , Plana se positionne dans la nébuleuse de ce que des chercheurs des Orange Labs appellent les « transition techs ». Cette famille d’outils n’a-t-il pas le défaut de cultiver notre culpabilité vis-à-vis du climat sans interroger les responsabilités collectives, y compris celles des entreprises, des gouvernements ou institutions publiques ? Certes. Mais un indécrottable optimiste aura beau jeu de souligner la complémentarité entre ces applications poussant chaque individu à changer d’attitude et des actions comme L’Affaire du Siècle pour faire pression sur les décideurs. Sauf qu’à cette remarque pleine de bon sens, le pessimiste de service pourrait répondre par une batterie d’interrogations : qui peut garantir la qualité et l’efficacité de ces applis ? Comment pourraient-elles avoir les moyens de concurrencer celles de géants de l’ère numérique ? Et plus embêtant : croyant résoudre le mal, ces nouvelles béquilles digitales ne risquent-elles pas d’augmenter encore plus l’empreinte environnementale des secteurs numérisés ?

Car selon l’étude bien nommée « Pour une sobriété numérique », publiée en octobre 2018 par The Shift Project, qui se dit un think tank de la transition écologique, l’empreinte énergétique directe du numérique est en progression de 9% par an, à comparer aux 1,5% l’ensemble des secteurs de l’économie mondiale. Pire : selon ce document, la « part du numérique dans les émissions de gaz à effet de serre a augmenté de moitié depuis 2013, passant de 2,5 % à 3,7 % du total des émissions mondiales. La demande en métaux rares et critiques, également indispensables aux technologies énergétiques bas-carbone, est elle aussi croissante. » D’où ce paradoxe : s’il ne sera vraisemblablement « pas possible de maîtriser le changement climatique sans un recours massif au numérique », la tendance actuelle « à la surconsommation numérique n’est pas soutenable. » Et une nouvelle fois, là où l’optimiste parie sur une révolution rapide de nos usages et de nos modes de fabrication des smartphones et autres objets connectés, le pessimiste croie plutôt en l’effondrement du système sur lequel reposent nos modes de vie si compliqués à transformer.

Fin 2018, moins d'un mois avant la mise sur orbite de L’Affaire du Siècle, deux bimestriels papier ont en effet titré sur « l’effondrement », thématique visiblement dans l'air du temps : « Dérèglement climatique, extinction de masse, fin du pétrole, et si tout s’effondrait ? » , pour le hors-série de Socialter ; « Tout va s’effondrer, et alors ? Enquête sur les collapsologues » du côté d’Usbek & Rica, magazine du futur qui a également commis des podcasts sur le sujet. Et sur Facebook, les groupes dédiés fleurissent : « Effondrement-s », « Effondrement et action », « La collapso heureuse », « Collapsologie, les limites de la croissance », « Coming-out : Effondrement, résilience, collapsologie et transition écolo », « Adopte un·e collapso - Rencontrons nous avant la fin du monde », etc. La tendance s’affirme, mais gare à bien en ausculter la multiplicité : l’on trouve de tout chez ces « effondrés », autant de désespérés se sentant isolés que de joyeux drilles prêts à se reconstruire une vie hors du chaos urbain ; de pessimistes combattifs que d’optimistes malgré tout ; de potentiels destructeurs de machines que de partisans du « low-tech » ou même de militants d’une « high-tech » réinventée.

(Et merci à la sociologue Laurence Allard, cofondatrice et coanimatrice du groupe sur Facebook « Adopte un·e collapso - Rencontrons nous avant la fin du monde » pour ses lumières sur le sujet de l'effondrement et sur l'artiste Tomás Saraceno)


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