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Et si... ? 21/12/2018

Et si le Père Noël nous faisait rejouer 2018 en 2019 ?

Regardez l’objet que tiennent ces appétissants Père Noël en chocolat : s’agit-il d’un sapin, d’un sextoy ou de quelque autre objet non identifiable ? Ces statuettes comestibles sont l’œuvre de l’artiste américain Paul McCarthy . Reprises de sa sculpture gonflable Santa Claus with a Butt-plug , elles ont été présentées à la Monnaie de Paris au passage des années 2014 à 2015, peu après le scandale, Place Vendôme, suscité par Tree, arbre vert lui aussi gonflable aux airs de « plug anal » . © Didier Plowy
Que retenir de l’année 2018 ? L’ange Facebook coincé par le scandale du diable Cambridge Analytica ? L’amende record infligée par l’Union européenne au si gentil monstre Google ? Le couronnement de l'IA en France, par la grâce du rapport du prince des mathématiques Villani ? À moins que l’événement le plus digitalement pointu de l’année n’en soit le plus remarquable : la sortie fin décembre du livre du magazine en ligne Poptronics . Tour d’horizon très incomplet, subjectif et pas toujours sérieux en guise de cadeau de Noël.

1. L’ange Facebook et le diable Cambridge Analytica


C’était le 10 avril 2018. Cheveux courts, regard perdu et cravate de rigueur, il semble coincé dans un costume aux couleurs de son réseau social, dépoussiéré de son placard pour remplacer les polos bleus qu’il affectionne tant. Derrière un pupitre en bois venant d’un autre âge que le sien, Mark Zuckerberg répond aux questions des sénateurs américains. Il est tout penaud, comme si les vieux Messieurs face à lui avaient la preuve qu’il avait dérobé un pot de confiture dans les étagères du grand-père. Ils l’asticotent sur le scandale dit « Cambridge Analytica ». Pour rappel : la livraison des données personnelles associées à 87 millions de comptes Facebook, à des fins de traitement, d’analyse puis d’interventions ciblées pour orienter les électeurs américains indécis vers l’ogre Donald Trump lors de la présidentielle états-unienne. Le lutin multimilliardaire se défend. Non, il n’a pas trahi « ses » 2,2 milliards d’amis sur Facebook. Mark n’avait pas repéré les cornes du diable brun de la société Cambridge Analytica. Lui ne veut que notre bonheur, entre proches. Il va d’ailleurs recentrer son réseau social sur cette logique de proximité, dit-il aux sénateurs grincheux, pour mieux favoriser nos groupes d’affinité, et crier « non pas vous ! » aux méchants les plus mal intentionnés.

Un mois après cette guignolade, Cambridge Analytica a disparu des radars. Dépôt de bilan, semble-t-il. Mais ses opérations ont été reprises par la société Emerdata, selon Wikipédia « basée dans les mêmes bureaux et ayant en majorité les mêmes directeurs ». Un parfait symbole de l’hypercapitalisme dévergondé de l’âge de la data. Quant au réseau social, depuis la tempête il multiplie les démonstrations de transparence : pour la consultation de ses abonnés, sur la publicité politique comme de bien entendu, ou même sur ses failles de sécurité . L’ange Facebook n’en est pas moins tombé de son nuage. Les fidèles ont entraperçu le back-office du ciel, si plein d’avidité. Ils ne pouvaient deviner les arrangements entre anges et démons pour profiter de leurs données personnelles. Aidés en cela par des médias comme le New York Times , ils savent désormais que Face de Bouc a par exemple laissé les diablotins de Netflix et Spotify lire les messages privés de ses ouailles ; ou a permis à Amazon d’obtenir des infos en veux-tu en voilà sur les amis de ses clients… Même s’il le voulait, le Père Noël ne pourrait rejouer à l’identique le scénario 2018 des aventures de l’ange Facebook et de son lutin souriant. Car le réseau social n’a pas changé de modèle de business, loin s’en faut. Le soi-disant repenti doit juste calfeutrer un peu mieux les portes de ses backrooms. Plus opaque que jamais en son essence, il oriente les navigations, il alimente les bulles de filtre pour mieux enferrer chacun dans ses oasis de conformité. Et il se nourrit de la vente et du moulinage publicitaire de ses data, quelque part entre l’or noir et la drogue du diable numérique. Pour notre béatitude évidemment.

2. L’IA du prince des mathématiques Villani


En 2018, l’intelligence artificielle est devenue la Miss Monde numérique. Et c’est sans doute grâce au rapport du mathématicien Cédric Villani, dévoilé en mars 2018, qu’elle a également été couronnée en France. Ce document a pourtant subi moult critiques. Côté pile, les chevaliers technologues et entrepreneuriaux de l’IA lui ont trouvé des airs technocratiques. Oyez ! Oyez ! Gentes dames et damoiseaux, ce n’est pas en créant de nouveaux gros machins étatiques que la Gaule rattrapera son retard en la matière. L’innovation ne se planifie pas et ne s’embarrasse guère de morale a priori , disent-ils. Et de citer à l’envie la citation du boss du CNRS Antoine Petit, lors de la conférence AI For Humanity où était présenté le rapport : « Ne pas devenir les spécialistes de l’éthique tandis que les Chinois et les Américains deviennent des spécialistes du business. » Cela s’entend. Côté face, sur l’autre versant de la barricade, l’on entend des cris contre ce rapport Villani, qui aurait été télécommandé par les puissances de l’hypercapitalisme. Pour eux, à l’instar du penseur Éric Sadin qui en a commis un livre , parler d’une éthique de l’IA n’a aucun sens. Car cet « antihumanisme radical » s’impose à nous, partout au quotidien, sans la moindre délibération démocratique. Cela s’entend aussi.

Mais si les sons de cloche aussi opposés s’entendent, où se cache le loup ? Bien sûr, en comparaison des investissements de Google ou Facebook, les 1,5 milliard d’euros promis par le gouvernement français pour le développement de l’IA semblent limités. Mais ils sont à l’inverse une honte pour ceux qui argumentent sur la nécessité d’un débat en amont. Comme si le rapport et l’annonce concomitante fonctionnaient comme le symbole d’un réveil indispensable. Une alarme, autant pour l’économie que pour réfléchir au devenir de notre société. Personne ou presque, d’ailleurs, n’a relevé la valorisation des imaginaires de l’IA par le document de Villani, agrémenté de fictions . Et si le seul vrai enjeu d’un tel rapport était sa capacité à nous faire tendre l'oreille, à secouer nos représentations et à susciter débats et polémiques ? Sur ce registre, rassurons-nous : le Père Noël n'aura aucun mal à nous rejouer en 2019 les scènes toutes pleines d'IA de 2018.

3. Le Père Noël Google puni par l’Union européenne


Nous aurions pu fêter avec Papa Noël la danse des réseaux sociaux en mode gilets jaunes , ou le « Plan national pour un numérique inclusif » lancé par le gouvernement et sa mission Société numérique . La volonté de faire le bien par Amazon aurait certes été plus compliquée à remettre en scène. Il nous semble important, en revanche, de revenir sur la condamnation de Google, pour abus de position dominante de son système d’exploitation Android, sommé en juillet 2018 par l'Union européenne de verser une amende record de 4,3 milliards d’euros. Soit tout de même, pour comparer l'incomparable, trois fois plus que l’investissement annoncé par l'État français afin d'habiller la Dame IA, pourtant Miss Monde numérique.

Google aimerait se faire passer pour notre Père Noël, tout comme Amazon d’ailleurs. Un Père Noël vif et puissant, les poches pleines de billets virtuels. Mais voilà : les vieilles barbes de l’Union européenne n’y croient pas. Sauf que leur traîneau est tiré par des escargots. Pour preuve : le démarrage de l’engin juridique date du 20 avril 2016, où la Commission européenne à envoyé au monstre gentil de Mountain View ses premiers griefs sur Android. Et cette guerre des Pères Noël, la version TGV aimable mais sans vergogne contre les mammouths pourtant démocratiques, n’est pas terminée : Google a fait appel de sa condamnation. Là encore, nous risquons le remix en 2019.

Et pour conclure : vive Poptronics !


Un drôle d’objet s’est extirpé des limbes du Net en décembre 2018. Le livre papier d’un média en ligne qui, en 2007, soit aux aurores du premier réseau social de la planète, titrait déjà : « Facebook is watching you ». Depuis plus de dix ans, Poptronics traque les expérimentations, s’amuse des paradoxes et explore les nouvelles contre-cultures de la Toile. De l’essentiel un peu déjanté au loufoque très signifiant, du jeu vidéo rebelle de Fukushima aux cinq secondes de la marmotte affolée sur fond d’ambiance gore en passant par les chats de Chris Marker, le bouquin de Poptronics est bien plus que le témoignage de l’Internet alternatif et joliment « hacktiviste » de ces dix ou onze dernières années.

L’introduction de cet OVNI éditorial en raconte quelques caractères : « Voilà le point de départ de ce livre : construire une archive vivante, sociale et communautaire. Alors, parmi les 2500 entrées du média en ligne (articles multimédias, sons, vidéos, formats longs et magazines PDF), tous les auteurs et contributeurs du site ont été invités à faire leur choix. Et puis des artistes ont accepté de travailler cette matière première pour produire un récit, leur propre vision de l’archive. Ces artistes constituent un pan de l’histoire de la création numérique : David Guez, pionnier de l’art Internet, Christophe Jacquet, qui érige le graphisme en bel-art, Systaime, inventeur de la French Trash Touch, Agnès de Cayeux, “auteure www” plus discrète que ses multiples avatars des mondes virtuels, Albertine Meunier et son dadadata-système, Pierre Giner et ses pérégrinations 3D, Optical Sound et son label passerelle entre musique et art, Nicolas Frespech, agitateur du net-art, Roberte la Rousse, duo féminin et féministe de Cécile Babiole et Anne Laforet, le toujours furieux Vincent Elka (aka Lokiss, figure du graffiti, aka Ana Vocera) et le collectif Trafik, qui mixe les matières et le code comme personne. »

Eux ne sont que d’infimes Papas Noël du numérique, antidotes jubilatoires à ses anges et démons virtuellement obèses que sont les si aimables monstres du Net. Foutraque et imparfait comme il se doit, le livre Poptronics , qui est aussi le leur, est mon cadeau de Noël.


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