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Entretien 20/12/2018

"L'intelligence collective est le seul moyen de reconstituer un socle social commun"

Les gilets jaunes manifestent à Avignon, Sébastien Huette (CC BY-NC-ND 2.0)
L'intelligence collective viendra-t-elle à la rescousse des démocraties en crise ? Entretien avec deux convaincus de ses bienfaits, Emile Servan-Schreiber et Axel Dauchez.

Emile Servan Schreiber (Hyper Mind , société de marché prédictif et d'intelligence collective du futur) et Axel Dauchez (Make.org , société qui se veut "accélératrice de l'intérêt général") étaient parmi les orateurs du colloque Synopia au Sénat intitulé "Les rencontres du renouveau démocratique" vendredi 14 décembre dernier. Le premier (ESS) vient de sortir l'ouvrage "Super collectif ! La nouvelle puissance de nos intelligences", et le second (AD) vient de lancer l'initiative We Europeans , la plus grande consultation citoyenne sur l'avenir de l'Europe à ce jour. Ils explorent tous les deux le concept d'intelligence collective, que Wikipedia définit comme "les capacités cognitives d'une communauté résultant des interactions multiples entre ses membres."
L'occasion était belle de confronter leurs points de vue sur l'intelligence des foules, et de savoir si le numérique peut sauver les démocraties qui semblent avoir du plomb dans l'aile en ce moment, puisque les élections mêmes ne semblent plus conférer la légitimité, chez nous et ailleurs.

Alors qu'on a plutôt l'impression confuse que la foule est plus bête que la moyenne des individus qui la composent, qu'est-ce qui plaide en faveur de l'intelligence collective ?
ESS : L'intelligence collective dépend de deux choses. Le nombre d'abord : comme avec les neurones dans le cerveau, un élément isolé ne sert pas à grande chose. Mais le nombre ne suffit pas : il faut aussi de l'organisation. S'il manque l'un des deux, alors ça vire à n'importe quoi, la violence, par exemple.
AD : J'ai monté ma boîte avec la certitude qu'un jour, demain, après-demain, l'intelligence collective passera au dessus de la gouvernance des sociétés, et qu'il est urgent de définir l'écosystème qui sera favorable à son éclosion, afin d'aboutir à plus de démocratie, et non moins.


Axel Dauchez (à gauche) et Emile Servan Schreiber (à droite)

Nous sommes à la veille de l'acte 5 des Gilets Jaunes, qui sont à la fois physiquement sur les rond-points et numériquement sur les groupes Facebook, dans lequel de ces deux lieux l'intelligence collective peut-elle plus facilement se manifester ?
AD : Le mouvement des gilets jaunes est un symptôme profond et ancien du mal-être d'une partie de la population, mais surtout d'un bouleversement complet du rapport à nos institutions, car le mandat électif n'est plus suffisant pour gouverner. Il était jusqu'à récemment légitime, en s'appuyant sur des corps intermédiaires qui lui permettaient de gouverner, mais aujourd'hui le président se retrouve "en frontal" avec un nombre très important de personnes, qui veulent s'adresser à Dieu plutôt qu'à ses saints, et le rendent responsable de tous leurs maux. C'est seulement la capacité de discussion entre le président et les foules qui déterminera si le mouvement est intelligent ou pas.
ESS : Ce qui me frappe avec les gilets jaunes, c'est que le nombre démontre sa force, mais que l'absence d'organisation l'affaiblit considérablement. On ne peut pas discuter intelligemment avec les gilets jaunes, car on n'a pas d'interlocuteur, pas d'organisation, et des revendications très éparses, parfois contradictoires. Si de la méthode n'est pas appliquée à ces doléances, il n'y a que peu de chances que de l'intelligence en ressorte.

Le collectif "Démocratie ouverte" vient de publier une tribune pour une sortie positive de ce conflit, que peut apporter le numérique pour favoriser cette issue ?
AD : Il y a 3 niveaux de temporalité. Le premier : l'urgence du moment, à laquelle on voit que le gouvernement cherche à répondre sauf que sans méthode, il en ressortira un niveau d'insatisfaction bien supérieur, en mode "on n'est pas entendu". Pour cela, le numérique peut aider à l'intérieur des gilets jaunes, à trouver la base consensuelle minimale ( (à partir de groupes Facebook, d'algorithmes analysant les mots clés, les multiples occurrences...). Deuxième niveau : la discussion permanente. Surtout en l'absence de corps intermédiaires, il faut un dialogue permanent, et ça le numérique bien utilisé le permet. Par exemple, on peut faire remonter toutes les semaines au parlement 2 propositions émanant des collectifs gilets jaunes, ce serait un début de discussion dans la durée. Troisième niveau (le long terme, le plus important): nos démocraties ne survivront que si on donne au citoyen le pouvoir d'agir et d'être entendu entre les élections. On pourrait ainsi décider que toute politique publique doit être "incubée" auprès des citoyens. J'ai pas dit décidée, j'ai dit incubée ! Afin que les élus ne travaillent que sur des projets sur lesquels on a accumulé de l'intelligence collective. Le numérique permet ça, il y va de la survie de la démocratie représentative.
ESS : On est presque d'accord sur tout c'est gênant (rires...). Partout dans le monde, la confiance en la démocratie recule. Les "démocratures" (Chine, Russie, Turquie, Hongrie) se proposent en modèles plus efficaces que les démocraties, à juste titre, parce que c'est moins le bordel chez eux ! Le but n'est pas de rendre les démocraties plus sympas, mais plus intelligentes. Ce qu'il faut sauver, c'est la démocratie "représentative". L'utopie de se débarrasser des représentants est absurde. Un système complexe (une montre, un pays, une termitière) n'est pas gérable sans organisation hiérarchique. Tous les systèmes intelligents de la nature sont construits de façon hiérarchique. Mais la verticalité (le haut décide, le bas obéit), ça ne marche plus. Il faut que ça change de sens. Par contre, il faut des gens formés pour appréhender les problématiques complexes de notre monde, à partir des aspirations de la base, afin de décider.

Auriez-vous un exemple d'apport décisif du numérique sur une cause, un mouvement, utile au plus grand nombre ?
AD : C'est ce qu'on fait en permanence chez Make.org ! On a mis à la même table (numérique) plus de 500 000 citoyens, une cinquantaine d'associations et des grandes entreprises sur le thème des violences faites au femmes. On a demandé à 10 millions de personnes : comment on fait ? Les 500 000 qui nous ont répondu ont permis de faire remonter des controverses et des consensus, et on s'est concentrés sur les consensus. Ce processus a permis de proposer à des femmes battues (qui doivent être logées dans les heures qui suivent via des associations), de récupérer des chambres annulées ou non louées de dernière minute dans de grands groupes hôteliers partenaires. Cette idée là, collective, du bas vers le haut, a permis de multiplier par 3 l'accès à de l'hébergement d'urgence suite à des violences. Le nombre, bien organisé, est plus efficace que les pouvoirs publics.
ESS : Mon exemple préféré, c'est le travail qu'on a fait (avec sa société Hypermind) avec les agences de renseignements américaines. Le 11 septembre a montré qu'ils n'étaient pas bon pour les prédictions. On leur a proposé d'identifier des gens plutôt informés, quelques centaines, et de les faire parier collectivement, sur les possibilités de survenance d'événements. Et l'ensemble s'est avéré aussi bon que les prévisions des professionnels du renseignement ! Et quand on prend les 2% les plus doués, les prévisions sont 30% plus fiables que celles de la CIA.

L'initiative il y a quelques jours des maires ruraux (qui sont eux au contact de leurs administrés, et les moins détestés des politiques) de collecter et faire remonter des "cahiers de doléance" comme il y a 3 siècles est-elle une bonne idée, que peut lui apporter le numérique ?
AD : Ah je connais, ils ont utilisé un outil numérique qui s'appelle Fluicity , une civic tech. Le sujet compliqué, c'est celui de l'arbitrage, quand tous les maires, ruraux et autres, vont analyser 50 000 doléances de 50 000 gilets jaunes "constructifs" pour en sortir 10, vous allez avoir 49 990 qui vont dire "y a pas la mienne", car le processus de sélection de ces 10 va sembler arbitraire, même si tout le monde avait sous les yeux ce processus. Ce qu'apporte Fluicity, c'est pas un sondage, c'est l'extraction rationnelle des points de controverse et de consensus, l'étape obligatoire du débat et de la reconstruction.
ESS : Même avec un vote de préférence, on n'a aucune garantie que ce qui fait consensus soit la bonne réponse ! Ce qui me parait essentiel, c'est d'utiliser l'intelligence de la communauté non pas pour exprimer une préférence (j'aime, j'aime pas, suis d'accord, pas d'accord), mais pour lui demander sa prévision sur ce qui se passerait si on choisit cette option.
AD : Ah un point où on a peut-être un désaccord (rires) ! L'enjeu du premier niveau d'intelligence collective, c'est de fabriquer les premiers termes du débat, par simple logique agrégative qui fait que le collectif s'approprie le débat. On parle beaucoup de l'Intelligence Artificielle par exemple : je pense que l'intelligence collective est le seul moyen de se donner le temps pour savoir ce qu'on veut faire de l'IA.
ESS : Je suis optimiste sur le siècle qui vient. Malgré le vent de folie qui semble souffler, ce sera celui de l'intelligence : on comprend de mieux en mieux de plus en plus de choses. Il n'y a pas d'intelligence qui ne soit pas collective.
AD : Je crois que dans un monde où les sociétés sont hyper fragmentées, où la part commune se réduit, ce qui questionne le principe démocratique du bien commun, l'intelligence collective est le seul moyen de reconstituer le socle commun de nos sociétés.

Propos recueillis par Christophe Tisseyre


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