Digital Society Forum Digital Society Forum
Focus 30/11/2018

Chroniques des imaginaires numériques

Median (2018), une création chorégraphique créée et interprétée par Hiroaki Umeda, réalisée dans le cadre de Chronique-s. L’artiste japonais, issu de la scène audiovisuelle d’avant-garde, danse immergé dans un dispositif son et lumière, généré automatiquement. Calqués sur le modèle de la reproduction des cellules, les signaux lumineux semblent se reproduire à l’infini, finissant par tout recouvrir y compris le corps du danseur, dont seule l’ombre échappe à la lumière – photo : Agnès Mellon.
Chronique-s, une nouvelle biennale internationale des arts numériques, réunit à Marseille et à Aix-en-Provence des imaginaires d’artistes, qui, tissés ensemble, révèlent en creux nos obsessions contemporaines vis-à-vis de la technologie.

Reliant création contemporaine et nouvelles technologies, la première édition de Chronique-s, qui se tient du 9 novembre au 15 décembre 2018, s’articule autour du thème de la lévitation, interrogeant la façon dont notre perception du monde et sa représentation se reconfigurent avec les nouvelles technologies. Chaque parcours d’exposition de Chronique-s convoque des imaginaires numériques singuliers, dont se dégage néanmoins, une inquiétude commune vis-à-vis de la puissance de la technologie.

Le constat d’une emprise technologique massive et croissante



Extraits de Median de Hiroaki Umeda

Comme des lasers qui traqueraient le moindre recoin et se reproduiraient à l’infini pour envahir tout l’espace disponible, le décor lumineux de la nouvelle création chorégraphique de Hiroaki Umeda, finit par atteindre le danseur et le recouvrir entièrement. Puis, les signaux lumineux deviennent organiques, mimant la reproduction de cellules et finissent par dessiner une empreinte digitale sur le corps du danseur. La traque devient biométrique, le double numérique est presque parfait, seule l’ombre du danseur trahit encore son humanité. Présentée au Pavillon Noir à Aix-en-Provence, Median résonne avec la capacité croissante des dispositifs numériques à quadriller nos corps, nos gestes et notre environnement. Y compris le ciel et l’espace.

En effet, les satellites, ces objets invisibles qui nous rendent visibles, occupent une large place à l’exposition « Supervisions : des tentatives d’envol au regard vertical », à la Friche Belle de Mai à Marseille. Satelliten du collectif Quadrature rend tangible le survol du millier de satellites en activité, en traçant sur un atlas leurs passages successifs à l’aide d’un stylo motorisé, jusqu’à noircir entièrement des coins de la carte.

The Universal Texture de Clément Valla – photo : Agnès Mellon.

Quelques mètres plus loin, The Universal Texture de Clément Valla débusque les anomalies sur Google Earth — des anomalies qui sont, en fait, le résultat d’une mise en 3D d’images satellites présentant trop d’ombres projetées. Pour l’artiste, ces « accidents visuels » symbolisent la résistance de la réalité face à la volonté tenace des algorithmes de la faire entrer dans des modèles de calcul et de visualisation. Cependant, à chaque passage des satellites, les algorithmes de Google sélectionnent les clichés les plus faciles à modéliser, de sorte que ces anomalies tendent à disparaître.

Refonte de Quentin Destieu.

Quentin Destieu, avec son exposition au titre explicite, Master/Slave , interroge à la galerie Art-Cade à Marseille, l’emprise de la technologie, non sur l’individu et son environnement mais sur nous tous, en tant que civilisation. Avec À cœur ouvert, il reproduit à échelle humaine, le processeur Intel T 4004, le premier et le seul qui a été dessiné par un humain. Habituellement invisible à l’œil nu, l’œuvre révèle une partie cachée des systèmes qui gèrent aujourd’hui nos vies et dont le savoir-faire appartient à présent aux machines. Refonte met en scène une fouille archéologique depuis le futur, dans laquelle se côtoient des vestiges d’armes primitives et de processeurs informatiques. L’artiste critique, ici, la mise au service de la technologie à notre nature guerrière.

Avec pour suite logique, une guerre automatique généralisée


Automatic War de Alain Josseau – photo : Agnès Mellon.

La tête plantée dans le sol, la sculpture d’un drone accueille les visiteurs à l’exposition de la Friche Belle de Mai. Il s’agit de Drone Memorial de IOCOSE, un monument dédié aux drones morts au combat. Trackpad , de Jean Benoit Lallemant, présente un tableau vierge couleur sable, derrière lequel un mécanisme déforme furtivement la toile à divers endroits, marquant l’impact de frappes de drones américains au Wasiristan et au Yemen. Le drone est devenu, dans notre imagination, la nouvelle arme de destruction massive, une arme capable de nous supprimer de la carte, un à un. Ainsi, avec Automatic War , Alain Josseau met en scène une guerre factice. D’un côté, des maquettes de villes dévastées par des bombardements sont filmées par des drones, de l’autre côté, un journal TV présenté par une speakerine générée par ordinateur commentent les images en direct, comme s’il s’agissait d’une vraie guerre, mais avec aucun humain en vue. « Les humains ont tous disparu, les machines s’ennuient, alors elles jouent à la guerre », avance l’artiste, amusé, tout en ajoutant qu’en fait, il n’en sait rien. Évidemment, comment savoir, puisque nous n’existons plus...

A la fin de Median , Hiroaki Umeda semble lui aussi disparaître, chassé de la scène par l’intensité de la lumière. Libérés du danseur, les motifs lumineux et sonores s’en donnent alors à cœur joie. Puis, au bout d’un moment, ils deviennent répétitifs et semblent tourner à vide. Le danseur entre alors à nouveau sur scène. Il s’ensuit une interaction joyeuse entre l’humain et le dispositif numérique. Le mouvement de l’un répond aux mouvements de l’autre, comme deux compagnons de jeu...

Espérer que les machines s’ennuient sans nous, n’est-ce pas déjà une forme de capitulation ?

L’espoir, malgré tout, d’un autre futur numérique


Tropics (2018, 13 min 40) réalisé par Mathilde Delavenne – photo : Agnès Mellon.

En exposant un devenir technologique liberticide, destructeur et post-humaniste, les artistes de Chronique-s appellent de leurs vœux un autre horizon, un futur en rupture avec la vision guerrière de l’Histoire de l’humanité que décrit Quentin Destieu. En effet, la nouvelle capacité à percevoir et à penser le monde que confèrent les outils numériques pourrait devenir un 7e sens, s’ajouter à nos sens existants et non s’y substituer. La vidéo Cosmorama de Hugo Dervechère à la Friche Belle de Mai, nous présente ainsi le monde tel qu’il ne nous apparaît pas, en rendant visibles les infrarouges (l’imagerie infrarouge est utilisée par les astronomes pour observer les corps célestes). L’étrangeté des images de forêt ou de désert ainsi produites, désoriente, donnant l’impression qu’il s’agit d’une autre planète, nous invitant à renouveler notre attention sur ce qui nous entoure, afin d’y déceler des réalités cachées. Le film Tropics de Mathilde Delavenne, projeté au Frac à Marseille, procure une sensation nouvelle, une expérience inédite, celle d’observer le monde à travers les capteurs d’une intelligence artificielle. Réalisées à l’aide d’un scanner 3D, les images reconstituées sont fantomatiques, les formes reconnaissables mais lointaines, presque transparentes, en pointillés parfois. L’esthétique qui se dégage du film contraste avec la représentation habituelle que l’on se fait du numérique. Elle propose un rapport sensible à la technologie, elle dépeint des créatures artificielles plus organiques que digitales, dont la présence semble plus inspirante que menaçante.

A la manière d’un épilogue, Vision , exposée à la Friche Belle de Mai, David Spriggs nous laisse face à un choix. Contenu dans une cage de verre, le big bang semble sur le point d’exploser et d’anéantir tout sur son passage, nous confrontant à la fragilité originelle de notre existence et, par effet miroir, à notre puissance de destruction. En passant de l’autre côté de l’œuvre, la sensation devient toute autre, nous sommes comme aspirés par un trou noir, comme propulsés dans un nouvel univers, une nouvelle vie, comme si finalement la réalité du big bang était une question de point de vue... et de sens.


Les commentaires

Pour réagir à cet article, je me connecte Je m’inscris

Soyez le premier à réagir !

S’inscrire et participer

Inscrivez vous sur le Digital Society Forum pour commenter et réagir sur les articles et être informé des événements à venir

DSF