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Rencontres 23/11/2018

Concrètement, la médiation numérique, c'est quoi ? Témoignages de terrain

Atelier de médiation numérique à l'Etablissement Public Numérique d'Alboussière

La médiation numérique regroupe un vaste ensemble d'activités, de l'atelier informatique à la visualisation citoyenne de données. Pour mettre de la chair et des exemples concrets derrière ces termes abstraits, nous avons donné la parole à trois actrices du secteur.

Garlann Nizon, coordinatrice du réseau des Espaces Publics Numériques de Drôme et d’Ardèche


Atelier dans l'Espace Public Numérique d'Alboussière, un village en Ardèche

Une utilisation efficiente des outils numériques implique de mobiliser plusieurs compétences : manipulatoires, informationnelles et créatives. Celles-ci s'appuient sur un ensemble de connaissances que nous pourrions regrouper sous le terme de culture numérique" : elles doivent permettre de déjouer les pièges, prendre du recul, choisir les outils adaptés à ses besoins, de protéger son identité numérique et ses données personnelles. Cette "littératie numérique" est définie par l'OCDE comme "l’aptitude à comprendre et à utiliser le numérique dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses compétences et capacités".
Elle nécessite un accompagnement de qualité et différencié selon les besoins, les situations et les publics (professionnels, individus). Les EPN (Espaces Publics Numériques), structures de proximité, proposent cet accompagnement permettant l'appropriation des outils et des usages nécessaires à l’épanouissement de chacun dans une société qui tend à se numériser.
Cet accompagnement revêt plusieurs formes : pratiques manipulatoires, apports d’éléments éducatifs, découvertes d’outils et d’usages, accompagnement de projets individuels et collectifs, accès aux droits. Concrètement, les acteurs de la médiation numérique sont amenés à intervenir dans les classes auprès des collégiens pour leur apprendre à vérifier les informations qui circulent sur le net et distinguer l'information du canular (fake news). Auprès des parents pour les rassurer sur les jeux vidéo, la pratique numérique jugée excessive de leur adolescent, ou leur donner des outils et conseils pour accompagner leurs enfants dans le monde numérique et leur rapport aux écrans depuis le plus jeune âge.
Ils mettent en place des ateliers pour mieux utiliser la plateforme de Pôle-Emploi (et son emploi store) ou celle de la CAF, mais aussi pour accompagner un usager dans une recherche de co-voiturage ou d'ouvrage introuvable en librairie ou encore pour illustrer son annonce déposée sur leboncoin.fr.
Les médiateurs numériques peuvent accompagner des associations dans leur communication (création d'affiche, présence en ligne sur les réseaux sociaux) ou des demandeurs d'emploi qui souhaiteraient créer un CV un peu original... (cf catalogue des modules ) ou ici sur Slideshare .

Cet accompagnement implique une collaboration entre différents acteurs, qu'ils soient ou non issus de la médiation numérique. Ainsi, les travailleurs sociaux jouent un rôle clé. Car ce qu'on appelle "inclusion numérique" peut parfois révéler des problématiques qui sont pas seulement techniques, mais aussi sociales, culturelles ou éducatives. A ce titre, le numérique réinterroge la place et l'articulation d'acteurs très divers, dont les professionnels sans pour autant se substituer à eux. Les acteurs de la médiation numérique les accompagnent également dans la transition et la transformation de leurs métiers. L’articulation des parcours et des dispositifs reste à co-construire sur chaque territoire.

Marine Albarède, Scop la Péniche


Lors d'un atelier "Smart Village" organisé par la Péniche, en 2018

La médiation numérique doit jouer plusieurs rôles dans la réduction des inégalités numériques, que ce soit sur la maîtrise concrète d’outils ou sur l’acquisition d’une "culture numérique" et la compréhension des enjeux sociétaux qui y sont associés. Elle doit idéalement mettre en capacité, donner les outils, les clés, les réflexes pour permettre aux gens de comprendre leur environnement numérique et pour agir.
Un des volets qui nous intéresse particulièrement du côté de La Coop Infolab est la médiation aux données. Ce n’est pas le sujet le plus facile ni médiatisé, mais les enjeux sont de taille. A l’heure où de plus en plus de gros acteurs collectent et utilisent toujours plus de données, il est hors de question de leur laisser le monopole de la compréhension et de l’usage de ces données – et des traitements qui en sont faits. Il y a un fort enjeu de data literacy, ou de culture des données. Comprendre les enjeux associés à la circulation de mes données sur internet, acquérir les bons réflexes et agir pour les protéger ou décider de leurs usages, sont autant de chantiers sur lesquels la médiation numérique peut aider les individus. Notamment en organisant des sessions de formations, des ateliers visant à à décrypter et construire des datavisualisations par exemple.
Au-delà de cette capacité « défensive », nous voulons promouvoir la capacité des individus à se saisir des données numériques pour en faire les outils et participer à la création de communs numériques. Que ce soit en contribuant à alimenter la base de données cartographiques libre OpenstreetMap, en cartographiant des territoires laissés pour compte dans le monde dans une session Missing Map ou bien encore en partageant leurs données de mesure de la qualité de l’air. Au sein du Grenoble CivicLab nous accompagnons pendant six mois les citoyens qui souhaitent prototyper une solution numérique à des défis urbains autour des enjeux de déchets, de sobriété énergétique, de nouvelles formes de socialité ou de déplacements en ville.

Mais la médiation aux données peut s’adresser autant à des individus qu’à des organisations, car il ne s'agit pas uniquement de parler de données personnelles. Aider des agents de collectivités à comprendre les enjeux et la mise en œuvre de l'open data, à collaborer avec les entrepreneurs, associations et citoyens du territoire pour concevoir des outils, reposant sur la donnée et d’intérêt général, est un autre axe fort de médiation.

Emma Ghariani, coordinatrice de la MedNum , coopérative d'acteurs de la médiation numérique :

La MedNum a plusieurs missions : rassembler les acteurs qui interviennent dans le champ de la médiation numérique, depuis l’espace public numérique rural jusqu’au makerspace urbain, leur fournir des outils communs, et les aider à monter ensemble des projets ambitieux, qui permettent une consolidation des mo­dèles économiques. Nous vivons un moment clé, où les enjeux de construction d’une culture numérique commune n’ont jamais été aussi importants. La maîtrise des outils, des nouveaux espaces de socialisation et des pratiques sociales qui s'y inventent devient une condition nécessaire à la citoyenneté et à la réalisation de soi.
Nous sommes là pour faire converger les acteurs qui se reconnaissent dans cet enjeu. La MedNum est comme un commun, qui gère des ressources partagées au service d’une communauté ouverte, à travers une gouvernance coopérative.

En effet, face à l’ampleur des besoins, nous n’avons d’autre choix que d’agir collectivement en créant des outils et un langage partagés. Un outil partagé est un outil qui facilite les synergies de parcours usagers sur un territoire et entre les territoires. Nous voulons participer à créer et alimenter les biens communs de la médiation numérique.

Nous répondons à un besoin de formation et d’ingénierie pédagogique important pour des commanditaires nationaux. Nous avons ainsi par exemple créé pour le CNFPT, un MOOC à destination de tous les agents des collectivités sur les “Enjeux et bonnes pratiques de la médiation numérique au service des territoires”. L’objectif était de constituer une première brique de formation pour leur permettre d’appréhender ce que recouvre, ce que l’on appelle la “transition numérique des territoires” et les outils qu’ont développé les acteurs de la médiation numérique pour y répondre. Le MOOC a rassemblé plus de 1700 personnes et sera répété plusieurs fois dans l’année, ce qui, nous l'espérons, permettra de sensibiliser largement.

Nous travaillons aussi sur des contenus pédagogiques permettant l’outillage des organisations accueillant des volontaires en service civique. Ces derniers sont mobilisés sur des actes d’accompagnement numérique des personnes, sans toujours être outillés pour faire face aux postures spécifiques que cela impose, en terme de gestion de la confidentialité, de comportement des usagers ou encore pour savoir où s’arrête le travail de l’accompagnement au numérique et où commence celui de l’accompagnement administratif ou social.

Par ailleurs, nous répondons à un besoin fort de mise en réseau et de partage autour des problématiques de la transition numérique des territoires : les lieux, les données et les communs. C’est dans cette perspective que nous avons organisé en septembre dernier Numérique en Commun(s) à Nantes. Cet événement national co-propulsé avec notre sociétaire PING, et avec la Mission Société numérique de l’Agence du numérique, traite des cultures et de la médiation numériques. Vous pouvez trouver tous les retours sur le site du médialab de Numérique en Commun(s) qui continue à être alimenté.

Nous pensons que les parcours doivent être pensés dans la perspective d’inclusion sociale des individus dans notre société numérique, pas seulement pour répondre aux procédures administratives dématérialisées. L’usager qui a des besoins, des idées auxquels le numérique peut apporter une réponse, doit pouvoir acquérir des compétences numériques permettant la maîtrise d’outils, autant qu’une culture numérique, qui lui permette de s’adapter, quand les outils changent. Car nous savons que les outils vont continuer à changer. Il y a dix ans, le smartphone a révolutionné notre approche sensible des interfaces numériques en généralisant l’écran tactile. Dans les dix prochaines années, avec le développement des voice-techs, la plupart des interfaces n’auront plus d’écran. Cela changera la donne de l’accompagnement. Face à cela, si les outils numériques changent, la culture numérique reste et permet à chacun de garder la maîtrise de ses pratiques numériques.


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