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Actualités 23/11/2018

Pas de vraie démocratie sans médiation numérique

"en un locutorio en Lavapies", par gaelx , CC BY SA 2.0
Un nom abstrait, des pratiques si diverses qu’il est parfois difficile de les étiqueter : la médiation numérique n’est pas un sujet qui passionne les médias. Pourtant, sans médiation numérique, pas de démocratie réelle.

L’exclusion numérique


Aujourd’hui, 13 millions de Français sont éloignés d’Internet et 6,7 millions ne l’utilisent pas du tout. Parmi les non-internautes, les plus âgés et les moins (ou pas) diplômés sont les plus nombreux. Mais de plus en plus, l’exclusion numérique ne se limite pas au manque d’accès. Les fractures numériques se situent également au niveau des usages : la sociologue Dominique Pasquier montre ainsi que l’Internet des classes populaires est très différent de l’Internet des classes moyennes et supérieures. Les internautes les moins dotés (socialement, culturellement, économiquement) produisent aussi moins de contenus — ce que la sociologue Jen Schradie nomme le "production gap" .
Ces chiffres ne suffisent pas à brosser le paysage infiniment nuancé des exclusions numériques, comme le rappelle le journaliste Hubert Guillaud. En réalité, nous vivons tous peu ou prou des situations d’exclusion face au numérique : nous pouvons maîtriser un service complexe mais nous trouver complètement démunis face à une autre interface.
Or dans une société qui numérise à toute allure des pans croissants du social et où les inégalités générales se creusent, ces fractures risquent rapidement de devenir des fossés.

La médiation numérique : un enjeu démocratique


La dématérialisation des démarches administratives soutenue par le gouvernement a encore creusé les inégalités numériques. Le sociologue Pierre Mazet, qui a étudié l’impact de la dématérialisation sur le non-recours au droit, n’hésite pas à dire : "La dématérialisation est un facteur d’exclusion." Elle pénalise directement celles et ceux qui n’ont pas accès à Internet, et qui sont souvent celles et ceux qui bénéficieraient des aides sociales. Mais l’exclusion se joue à de multiples niveaux : avoir une connexion lente ou incertaine, ne pas avoir d’imprimante, peu utiliser son adresse mail où arrivent pourtant ses courriers administratifs (comme l’a constaté Dominique Pasquier dans l'enquête citée plus haut). Selon un rapport du Conseil National du Numérique (CNNUM) de mai 2018 , 40 % des Français se disent inquiets à l’idée de réaliser leurs démarches administratives en ligne — soit bien plus que la proportion des Français qui n’ont pas, ou peu, accès à Internet.
C’est pourquoi les dispositifs de "médiation numérique" sont essentiels pour assurer l’égalité réelle des citoyens devant l’Etat : "La médiation numérique garantit l’inclusion sociale de tous face à la dématérialisation des services publics : ses dispositifs de proximité permettent un accès aux droits effectifs ainsi qu’une égalité de traitement de tous les publics, sur tous les territoires.", rappellent dans le rapport du CNNUM deux responsables d’un réseau d’acteurs du numérique de la région Provence-Alpes-Côtes d’Azur.
Emma Ghariani, coordinatrice de la MedNum , une coopérative d'acteurs de la médiation numérique, va plus loin : "La maîtrise des outils, des nouveaux espaces de socialisation et des pratiques sociales qui s'y inventent devient une condition nécessaire à la citoyenneté et à la réalisation de soi."

Enseigner une culture numérique


D’abord axée sur les questions d’accès, la médiation numérique a évolué avec les usages: "On a d’abord vu émerger des problématiques liées à l’équipement informatique puis les questions d’usages ont changé radicalement. Depuis 2005 et 2006, on remarque que permettre un accès à du matériel informatique n’est pas suffisant. Il faut permettre un accompagnement, les gens le demandent." souligne un responsable numérique du CRIJ Rhône-Alpes, cité dans le rapport du CNNUM .
Aujourd’hui, la médiation numérique vise l’encapacitation numérique au sens large : savoir utiliser des outils, mais également posséder des clés de compréhension de l’univers numérique.
Marine Albarède, de la Scop La Péniche , structure qui propose de nombreuses activités de médiation numérique à Grenoble résume ainsi : "La médiation numérique doit jouer plusieurs rôles dans la réduction des inégalités numériques, que ce soit sur la maîtrise concrète d’outils ou sur l’acquisition d’une "culture numérique" et la compréhension des enjeux sociétaux qui y sont associés."

Un outil de résistance


La culture numérique est centrale dans la médiation numérique aujourd’hui. Elle est un outil d’encapacitation autant que de résistance face aux stratégies prédatrices des collecteurs de données, aux risques de sécurité, aux mécanismes de désinformation… Ainsi, pour Garlann Nizon, coordinatrice du réseau des Espaces Publics Numériques de Drôme et d’Ardèche, la culture numérique permet de "déjouer les pièges, prendre du recul, choisir les outils adaptés à ses besoins, protéger son identité numérique et ses données personnelles." La Péniche à Grenoble met l'accent sur "la médiation des données", en organisant des ateliers, des rencontres… Pour Marine Albarède : "À l’heure où de plus en plus de gros acteurs collectent et utilisent toujours plus de données, il est hors de question de leur laisser le monopole de la compréhension et de l’usage de ces données – et des traitements qui en sont faits."
La culture numérique permet aussi de ne pas être limité par l’obsolescence des outils.
Ainsi, explique Emma Ghariani : "Nous savons que les outils vont continuer à changer. Il y a dix ans, le smartphone a révolutionné notre approche sensible des interfaces numériques en généralisant l’écran tactile. Dans les dix prochaines années, avec le développement des voice-techs, la plupart des interfaces n’auront plus d’écran. Cela changera la donne de l’accompagnement. Face à cela, si les outils numériques changent, la culture numérique reste et permet à chacun de garder la maîtrise de ses pratiques numériques."

Un réseau dense à organiser


Les acteurs de la médiation sont nombreux sur le territoire. Cela va de l’Etablissement Public Numérique aux bibliothèques, en passant par les associations, les travailleurs sociaux, parfois les professeurs… Certaines professions (des secrétaires de mairie, des acteurs et actrices du travail social et de la médiation sociale) sont de facto de plus en plus amenées à faire de la médiation numérique, sans pour autant y être formé.
La médiation numérique se tourne aussi de plus en plus vers les professionnels, les collectivités publiques, les acteurs du social… Garlann Nizon explique ainsi que les efforts de médiation numérique peuvent aussi accompagner certaines professions confrontées aux défis de l’exclusion numérique (acteurs du social, enseignants…). À Grenoble, la Péniche travaille avec des agents de collectivité pour les aider à comprendre les enjeux et la mise en œuvre de l'open data. La MedNum, elle, a développé un ensemble d’outils destinés aux professionnels : des MOOC, des plateformes recensant les bonnes pratiques, pour aider la diffusion de la médiation numérique. Cependant, soulignent nombre de professionnels, certains réseaux et synergies restent à construire.

Une priorité gouvernementale


Pourtant, comme le rappelait la Gazette des Communes , la médiation numérique reste souvent davantage perçue comme un coût. Alors qu’elle est, de toute évidence, incontournable pour réduire la fracture numérique.
Signe que les temps changent, le gouvernement a lancé à l’automne 2018 un plan national pour un numérique inclusif . Son objectif est d’accompagner plus de 1,5 millions de personnes vers le numérique chaque année, en développant les réseaux de la médiation numérique existants, et en distribuant aux plus précaires des Pass Numériques donnant accès à divers services de médiation numérique. Ce plan est doté de 100 millions d’euros sur plusieurs années et financé par l’Etat et la Banque des Territoires.

Il faudra attendre quelques années pour en voir les résultats. Mais quoi qu'il en soit, à l'heure où l'on parle de plus en plus d'automatisation et d'intelligence artificielle, la médiation numérique est plus que jamais nécessaire si l'on ne veut pas voir s'installer définitivement une société numérique à deux vitesses qui sera alors profondément inégalitaire.


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