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Et si... ? 22/11/2018

Et si les « gilets jaunes » étaient des paradoxes de l’âge numérique ?

Cette Beetle Sphere (2013) est une œuvre de l’artiste indonésien Ichwan Noor . Variante des compressions réalisées jadis par Arman ou César, du groupe des Nouveaux réalistes , cette sculpture jaune pâle de 183 centimètres cubes a été créée à partir d’une Volkswagen Beetle de 1973. Autrement dit : d’une Coccinelle.
Le mouvement des « gilets jaunes » est né et a grandi sur le Net : une pétition sur le site Change.org, le coup de gueule à 6 millions de vues sur YouTube de Jacline Mouraud, et puis des centaines de pages Facebook appelant à la mobilisation du samedi 17 novembre. Les messages émanant de ce mouvement, contre les taxes sur les carburants et la politique fiscale actuelle, le positionneraient pourtant à des années lumières des acteurs et partisans de la double transition écologique et numérique. Faut-il y voir un paradoxe ?

À l’instar du mouvement 5 étoiles italien à l’automne 2007 ou sur un autre tempo de la vague de Nuit Debout il y a deux ans et demi, la révolte des « gilets jaunes » a commencé sur la toile. La brindille de feu, fort discrète lorsqu’elle est apparue en juin dernier, se cachait au cœur du monde si buzzy de la civic tech , par la grâce d’une pétition parmi des centaines d’autres sur le site Change.org : entre un plaidoyer contre la cruauté vis-à-vis des gentils animaux, une litanie contre le gaspillage alimentaire ou un appel contre les frotteurs du métro, la pétition « pour une baisse des prix du carburant à la pompe » était l’œuvre d’une Francilienne de 32 ans. Bref, après un démarrage en triporteur pendant les mois d’été, l’étincelle a pris dans le moteur, puis le feu s’est propagé à partir de la mi-octobre dans la société entière. Au point que cette pétition a désormais convaincu pas loin du million de signataires.

Les réseaux sociaux, il est vrai, ont vite pris le relais. Au « coup de gueule » vidéo selfie de Jacline Mouraud , mis en ligne sur YouTube le 18 octobre sur l’air populiste du « Mais qu'est-ce que vous faites du pognon ? À part changer la vaisselle de l'Elysée ou vous faire construire des piscines ! » ont succédé la chanson parodique d’Anthony Joubert, Si j’avais du gasoil pour 1 euro , puis sur Facebook le premier appel de deux chauffeurs routiers à un blocage des routes le 17 novembre pour protester contre la hausse de la fiscalité du diesel. Selon un processus épidémiologique bien connu , Facebook est devenu dès lors le point de ralliement d’une multitude d’appels aux actions le jour dit, de Bar-le-Duc dans la Meuse à Ploërmel dans le Morbihan, en passant par des villages du genre La Tour-du-Pin et son groupe « Nous ne sommes pas des moutons à La Tour-du-Pin ». Ont suivi dans la foulée les selfies de gilets devant son pare-brise, les tweets, les mèmes et autres collages en tous genres, de l’Obélix en jaune récalcitrant au visuel cocardier plus ou moins vitupérant, de l’hommage quasiment libertaire à l’indémodable Coluche au détournement de La Liberté guidant le peuple du peintre Eugène Delacroix.

Une telle avalanche démontre s’il en était besoin l’assimilation au quotidien, par tous (ou presque), des outils numériques et particulièrement des réseaux sociaux à l’usage le plus direct. Les utopies du Net ont-elles pour autant disparu du chemin ou de l’horizon des révoltés du moment ?

Du côté obscur de la force, les messages de la horde hétéroclite ne brillent guère par leur anticipation futuriste et leur engagement pour quelque transition écologique s’appuyant sur les nouvelles technologies. Par ailleurs, difficile d’échapper à l’omniprésence de fausses informations , avalées telles des hosties par quelques-uns des acteurs du nouvel écosystème tout jaune des réseaux sociaux, allant de la verbalisation supposée des conducteurs mettant un gilet sur leur tableau de bord au soutien de la police nationale au combat des protestataires, en passant par la présumée suppression par Facebook de certaines pages d’événements. Soit des illustrations de cette tendance si commune à prendre pour parole d’évangile tout message allant dans le sens de son poil, ou pour être plus précis, de sa bulle de filtres . Enfin, sur le registre de la leçon de réalité, notons que les plus précaires et vrais exclus de l’âge digital , sans moyens de posséder une auto, un ordinateur ou un smartphone, semblent peu présents dans le mouvement.

Du côté lumineux, plus proche des chevaliers Jedi, l’usage généralisé des réseaux sociaux par les « gilets jaunes » se justifie en revanche par la volonté largement partagée de faire fi des élites instituées et de construire un mouvement sans corps intermédiaires… Aussi provocateur que cela puisse paraître, cette volonté bottom-up – qui était au cœur de Nuit Debout – n’est pas sans rappeler, en moins onirique, des textes de la préhistoire du World Wide Web, telle la Déclaration d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow en février 1996. Car aux « gouvernements du monde industriel », l’ex parolier du Grateful Dead lançait déjà : « Au nom de l’avenir, je vous demande, à vous qui êtes du passé, de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez aucun droit de souveraineté sur nos lieux de rencontre. »

Bien évidemment, entre le libertarien créateur de rêves John Perry Barlow et la très prosaïque hypnothérapeuthe morbihannaise Jacline Mouraud, il y a beaucoup plus qu’un océan et vingt-deux ans d’écart. D’où l’intérêt intellectuel de poser ce qui rapproche ces deux opposés a priori : un ras-le-bol ; le désir d’une liberté au risque pas vraiment perçu d’un défaut de responsabilité ; une virulente défiance vis-à-vis de l’État ainsi que des instances classiques de régulation et de négociation démocratique. Soit autant de signes d’un changement d’époque, dans la joie car désiré hier par les pionniers du réseau des réseaux, dans la douleur car plutôt subi chez pas mal des « gilets jaunes » d’aujourd’hui.

Par un curieux hasard de calendrier, c’est le 18 novembre, au lendemain des blocages routiers d’un bout à l’autre du pays, que Volkswagen a déclaré qu’il allait mettre le turbo sur l’électrification automobile, grâce à trois usines demain dédiées à la production de véhicules électriques. De la part d’un constructeur ayant défrayé la chronique par sa triche au contrôle anti-pollution - son « Dieselgate » de septembre 2015 - l’annonce n’est pas sans ironie, et ce d’autant que ces nouvelles usines nécessiteront moins d’ouvriers… qui seront reversés du côté de Porsche. Aux ambiguïtés de Volkswagen répondent les multiples paradoxes et contradictions de l’utilisation du Net et des réseaux sociaux par les « gilets jaunes », eux-mêmes très divers… Nos temps, ô combien complexes, méritent un regard au scalpel, nettoyé de bien de nos présupposés idéologiques. Bienvenue dans un monde en transition.


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