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Et si... ? 20/10/2018

Et si l’open source redevenait libre ?

Le goût des autres (2000) de Agnès Jaoui. Jean-Jacques Castella (Jean-Pierre Bacri), entrepreneur Normand un peu bourru, tombe amoureux de sa prof d’Anglais Clara Devaux (Anne Alvaro), qui se trouve aussi être actrice de théâtre. Il se met en tête de se faire accepter dans son monde, mais le manque de culture et les assauts maladroits de Castella vont en faire la risée des amis artistes de Clara, qui finissent par se jouer de son inculture pour profiter de son argent.
Github racheté par Microsoft , Intel et IBM qui comptent parmi les principaux financeurs et contributeurs de Linux , Android contrôlé par le Google play store , etc. : qu’est-il arrivé au monde du libre ? Est-il toujours à la hauteur des espérances de son père fondateur, Richard Stallman ?

Rappelons-nous les années 1980, l’informatique sort du monde scientifique, universitaire et militaire pour venir toucher les entreprises puis les foyers. C’est la grande époque de l’IBM PC, du Macintosh d’Apple et du système Windows de Microsoft. Mais, en parallèle ou en conséquence de cette démocratisation de l’informatique, arrivent les boîtes noires. Sans doute en partie pour des raisons de fiabilité et de simplicité d’utilisation, les fabricants se mettent à dissimuler le code source de leurs programmes, les rendant impossibles à modifier. Petit à petit, ils deviennent incompatibles les uns avec les autres. À l’époque, lire un fichier mac sur un PC est impossible, et vice versa.

Pour Richard Stallman, un hackeur de la première heure, ces programmes propriétaires privent leurs utilisateurs de libertés essentielles : liberté d’utilisation, liberté de diffuser tout ou partie du programme et liberté d’accéder, de modifier, d’adapter, d’améliorer le code du logiciel. Pour lui, seule l’ouverture du code peut garantir qu’un logiciel sert bien l’utilisateur et non uniquement le modèle économique du fabricant ou d’autres intérêts cachés. Il lance alors en 1983 le mouvement du logiciel libre avec la licence GNU , à partir de laquelle va se développer une multitude de programmes libres dont l’emblématique Linux .

Un autre personnage entre en scène dans les années 1990, Eric Raymond, hacker lui aussi. Écartant la dimension politique du libre, qu’il considère comme un frein à son développement, il préfère se concentrer sur sa dimension technique : l’ouverture du code source. C’est le début de l’open source, qui depuis s’est imposé en tant que méthodologie de développement un peu partout dans le monde. L’open source a donné naissance à une multitude d’outils et de communautés de développeurs : Android (système d’exploitation pour mobile), Wordpress (gestion de sites Internet), Firefox (navigateur Internet), Open office (suite bureautique), Framasoft (outils de travail en ligne), Open Street Map (« Wikipédia de la cartographie »), Scribus (mise en page), Gimp (retouche d’image), Open Mairie (un panel d’outils pour les petites collectivités), etc. « Je ne vois pas ce qui peut exister et qui ne soit pas remplaçable par une solution open source. Hier, je suis tombée sur un logiciel qui gère la projection dans les cinémas… », raconte Catherine Guillard, administratrice système et co-fondatrice de la LibreRie Solidaire qui accompagne les associations dans l’utilisation de solutions libres.

Le principe d’ouverture et de partage de l’open source a fait des petits. L’open hardware, avec par exemple la fameuse RepRap , l’imprimante 3D en open source (les fablabs et les makerspace sont devenus les lieux privilégiés de l’open hardware), l’open data, c’est-à-dire la mise à disposition des données publiques ou encore l’open science ou l’open innovation, afin de partager la connaissance.

Ce mouvement d’ouverture à tout va repose sur la participation volontaire d’un très grand nombre de contributeurs, un peu partout dans le monde. L’open source s’appuie, en effet, sur le pair-à-pair. « Dans le pair-à-pair, il n’y a aucun lien de subordination, ce qui prime c’est l’élan contributif et chacun décide de ce qu’il est en capacité de faire, sans besoin de le justifier a priori. Il y a un principe de confiance qui est facilité par les dispositifs numériques qui rendent l’erreur acceptable puisqu’il est toujours possible de revenir en arrière », témoigne à Numérique en Commun(s) à Nantes, Maia Dereva de la P2P Fondation. Cette capacité du pair-à-pair à faire une place à chacun s’appuie sur une organisation qui n’est pas exempte de hiérarchies, mais qui repose sur la reconnaissance des compétences entre pairs. « Quand des salariés transforment leur entreprise en coopérative, cela ne les empêche pas de recruter un directeur, mais la direction est une compétence de coordination et non un organe de pouvoir. C’est la même chose dans le pair-à-pair », précise-t-elle.

Aujourd’hui, une économie s’est construite autour des logiciels open source, alors que sa fréquente gratuité et l’impossibilité de breveter ses innovations pouvaient en faire douter. Il s’agit d’un exemple d’économie des communs, le commun étant le logiciel open source. Précisons quand même que la réalité varie fortement selon les logiciels. Cette économie des communs concerne les logiciels qui bénéficient d’une communauté très large. Il existe énormément de logiciels open source qui manquent cruellement de contributeurs . Dans le cas des larges communautés, à l’image de Wordpress ou Linux, les développeurs ont un intérêt direct à contribuer de façon volontaire, puisque ce faisant, ils s’assurent de la pérennité de l’outil sur lequel s’appuie leur économie. De plus, leur expérience dans ces projets open source augmente leur valeur sur le marché du travail.

Cependant, « l’open source est surtout devenu le moyen pour les entreprises de produire et de récupérer du code. Dans l’open source, il devient courant que les développeurs travaillent sur une version entreprise d’un côté et sur une version communauté de l’autre, avec une priorité donnée à la première pour des raisons économiques », rapporte Catherine Guillard. En outre, les postures de « consommation » sont fréquentes dans l’open source, les utilisateurs voulant juste un logiciel qui fonctionne, n’ayant souvent même pas conscience qu’ils utilisent de l’open source. Le partage cher à l’open source ne commence-t-il pas à être à sens unique ?

En outre, malgré ses principes de solidarité, de partage, de pair-à-pair, d’accessibilité, le monde de l’open source rencontre toujours peu les mondes de la solidarité sociale, de la santé ou de l’éducation. Il est difficile par ailleurs de comprendre pourquoi l’open source reste ultra majoritairement masculin, plus masculin que le monde du logiciel propriétaire.

Finalement, en se concentrant sur l’ouverture du code, l’open source a peut-être mis plus l’accent sur le code que sur l’ouverture elle-même... En effet, comment expliquer autrement que les développeurs soient les seules personnes à avoir trouvé une économie autour de l’open source ? Pourquoi n’y a-t-il pas un github pour les graphistes afin de faire de l’open design et de créer des standards d’interface efficaces, de créer les conditions pour des graphistes de développer des communs, etc. ? Pixelapse , une tentative en ce sens de Min Ming Lo, ancien designer UX de chez Google, s’est dissoute au sein de Dropbox. Pourquoi n’y a-t-il pas de github pour les juristes pour accompagner l’open law et mieux protéger l’open source d’intérêts économiques divergents ou plus généralement pour rendre par exemple plus transparente la fabrication des lois ? Comment transposer le succès de github aux autres métiers, mais aussi à d’autres acteurs de la société civile ? Comment sortir l’open source de sa geekitude ?

Il n’est pas question de reprocher aux uns de ne pas accueillir plus chaleureusement les autres, ni aux autres de ne pas daigner pousser la porte, mais de s’interroger sur la façon dont l’open source pourrait redevenir libre, c’est-à-dire se réapproprier une envergure sociale plus large que la seule dimension informatique. Les récents scandales et débats autour de l’enjeu de la captation des données, de l’opacité des algorithmes et de l’intelligence artificielle ont déjà convaincu une partie de la société civile qu’il va désormais falloir s’intéresser de plus près à la mécanique numérique. Mais peut-on réellement demander à tout le monde d’apprendre à coder comme certains le préconisent ? « A-t-on envisagé que 100% des jeunes deviennent électriciens en 1895, lorsque l'électricité s'est généralisée et est devenue la base de la deuxième révolution industrielle ? », questionne Laurent Alexandre. Est-ce effectivement réaliste, voire même souhaitable qu’on focalise autant d’énergie sur le développement informatique ? Ne vaudrait-il pas mieux encourager les codeurs à collaborer d’égal à égal avec des professionnels ayant d’autres compétences ? Les codeurs ne sont-ils pas d’abord des interprètes des besoins qui leur sont formulés ? À l’image du bio qui n’est pas qu’une méthode de culture, mais un projet de société plus respectueux de soi, de la planète et des producteurs, l’open source ne peut se résumer à une méthode de développement, au risque de devenir un open bar pour les entreprises jusqu’à ce que les machines se programment elles-mêmes, peut-être dans un langage que ne comprendront plus les développeurs. L’ouverture du code dans le logiciel libre s’inscrit dans un projet de société, celui du respect de l’individu, de son émancipation, celui aussi du « fabriqué ensemble », comme une garantie démocratique. En 1983, ce projet pouvait peut-être paraître déconnecté de la réalité : l’informatique n’était pas encore devenue connectée, le monde digital n’en était encore qu’à ses prémices, la perspective d’une intelligence artificielle nous était encore étrangère. Mais aujourd’hui et pour l’avenir, le « fabriquer ensemble » prend un tout autre sens, il est peut-être temps que l’open source redevienne libre et retrouve pleinement le Goût des autres.


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