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Entretien 19/10/2018

Le Web est encore trop peu accessible aux personnes handicapées

Des jeunes en situation de handicap se forment à être opérateurs de drones.
Un Web inclusif doit pouvoir être utilisé par tout le monde, quel que soit l'âge ou la situation de handicap. C'est une évidence, mais qui peine à entrer dans les pratiques. Entretien avec Sébastien Vermandel, chef du projet "Investir dans le Numérique pour Développer l'e-Inclusion" (financé par le Fonds Européen de Développement Régional), au sein de l’AFP France handicap .

Qu’est-ce que l’e-inclusion ? Est-ce différent de l’accessibilité numérique ?

L’inclusion, c’est le fait que la personne en situation de handicap soit considérée comme un citoyen lambda. C’est différent de l’intégration, qui suggère qu’il faut faire un effort pour que la personne en situation de handicap trouve sa place dans la société. Au contraire, avec l’inclusion, l’horizon est la disparition de la notion même de « handicap », puisque les produits et les services doivent d’emblée être pensés pour que n’importe qui puisse les utiliser. Si on parle d’inclusion, l’accessibilité doit être un geste naturel. Or celle-ci a souvent une image négative, associée à l’idée d’une contrainte, d’un coût. Alors que c’est l’inverse : elle offre des gains, d’efficacité, de clientèle… Un site de e-commerce accessible a souvent une audience plus importante qu’un site qui ne l’est pas — car si les personnes en situation de handicap ont un pouvoir d’achat plus faible, elles utilisent énormément le commerce en ligne.

Quelles sont les obligations en matière d’inclusion dans le secteur public et le secteur privé ?

Dans le secteur privé, à ma connaissance, il n’y a pas d’obligation de proposer un site Internet accessible. Par contre, la loi impose aux collectivités de l’Etat et territoriales d’être conformes aux référentiels d’accessibilité en vigueur, les WCAG .
Cependant, un site peut être conforme au référentiel technique et pour autant ne pas être accessible. Imaginons un espace client où vous pouvez consulter votre consommation mensuelle, sous forme d’un graphique qui vous montre mois par mois l’évolution de votre conso. L’information sera assez claire pour une personne « normale ». Mais une personne non-voyante aura accès à une description de l’image, légendée « graphique de consommation » mais pas aux informations importantes, c’est-à-dire sa consommation.

Quels sont les critères pour rendre un site réellement accessible ?

Le 100 % accessible, c’est très compliqué. Pour être 100 % accessible il faut prendre en compte l’intégralité des configurations possibles de handicaps pour la personne utilisatrice. Sur le fond, ça peut être d’avoir un contenu facile à lire et à comprendre, d’éviter la surcharge de données pour éviter la surcharge cognitive. Sur la forme, ça peut être énormément de choses : avoir des contrastes suffisants, assez de tailles de caractères, des options de transformation du texte en pictogrammes, en voix… Dans l’association, nous sommes en train de créer des tutoriels vidéo et nous réfléchissons à ce que sont des vidéos accessibles. Nous les sous-titrons — mais idéalement, il faudrait aussi proposer une audio-description, et une autre vidéo traduisant en langue des signes. Il n’y a pas de recette miracle — mais plus on en fait, mieux c’est.

Quels sont les principaux obstacles à l’e-inclusion ?

Les personnes en situation de handicap ne sont pas suffisamment intégrées dans la conception des produits.
Je prends un exemple. Depuis 2017 et la loi Préfecture Nouvelle Génération, un certain nombre de services en préfecture ont été dématérialisés, notamment en ce qui concerne les véhicules et les permis de conduire. Les services ont été mis en place le 1er novembre. Fin novembre, face aux plaintes des associations d’usagers, l’Etat a mis en place des ateliers de réflexion sur l’accessibilité de ses services. C’est bien qu’ils s’en soient rendu compte. Il aurait été mieux qu’ils y pensent en amont et qu'ils élaborent le cahier des charges des services en partant des contraintes propres aux gens qui vont s’en servir.
Le numérique est une superbe opportunité pour nos usagers en situation de handicap. Mais au quotidien, la réussite n’est pas toujours au rendez-vous. Ainsi les déclarations à remplir pour Pôle Emploi, qui restent difficiles d’accès alors qu’elles sont essentielles. Le vrai risque, c’est que les gens trouvent la procédure tellement complexe qu’ils renoncent à des droits auxquels ils devraient avoir accès.

Quels sont les bénéfices possibles, le potentiel d’inclusion des services numériques pour les personnes en situation de handicap ?

D’abord l’accès à l’information, qui permet l'accès aux droits. Les personnes en situation de handicap rencontrent généralement beaucoup de difficultés dans leurs vies quotidiennes : le taux de chômage des personnes en situation de handicap est deux fois plus élevé que dans la population traditionnelle, les temps de déplacements sont très allongés… Tout ce qui peut leur permettre de gagner du temps et d’être considéré comme tout autre citoyen est bon à prendre. Nous sommes convaincus des bienfaits des e-services pour nos usagers — mais ça ne doit pas être fait n’importe comment.
Les potentialités offertes par l’accessibilité bénéficient aussi à toute la population. Un site qui a fait l’effort d’être le plus accessible possible est en général mieux compris et mieux utilisé par les personnes qui ne sont pas en situation de handicap. Beaucoup de choses de notre quotidien ont d’abord été conçues pour des personnes en situation de handicap : le SMS avait été développé pour des personnes sourdes, la télécommande pour des personnes à mobilité réduite. Tous les efforts faits pour rendre le Web plus accessible sont au bénéfice de la société en général.

Pourrait-on dire que le concept d’accessibilité du Web devrait disparaître — au sens où il devrait aller de soi ?

Exactement. L’idéal serait qu’on n’ait plus à parler d’inclusion, car cela voudrait dire qu’elle est complètement intégrée à la société. Je n’en reviens pas qu’on en soit encore à faire des référentiels pour l’accessibilité des sites. Cela devrait être entré dans les mœurs.


essais de casques pour une solution d'aide au déplacement en réalité augmentée


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