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Entretien 12/10/2018

"Pour les filles, il n'y a pas de vision positive de l'informatique"

Mais ce n'a pas toujours été le cas. Les femmes étaient présentes dès les débuts de l'informatique et l'ont même rejoint en nombre dans les années 1960. Ici, de gauche à droite, Patsy Simmers, Gail Taylor, Milly Beck et Norma Stec tenant des composants des premiers ordinateurs de l'armée américaine. U.S. Army Photo, 163-12-62.


tiennent des éléments du premier ordinateur de l'armée américaine.
Aujourd'hui, les femmes sont minoritaires dans le secteur de l'informatique et la situation ne s'améliore pas. Comment en est-on arrivé là et comment redresser la barre ? Entretien avec la professeure d'informatique et chercheuse Florence Sèdes. https://www.societe-informatique-de-france.fr/bulletin/1024-hors-serie-numero-2/

Florence Sèdes enseigne l'informatique à l'université Paul Sabatier Toulouse III et fait de la recherche à l'Institut de Recherche en Informatique de Toulouse. Depuis plusieurs années, elle est très investie dans l'action en faveur des femmes dans l'informatique. Membre de l'association Femmes et Sciences , elle est à l'origine de l'action Femmes et Informatique au sein de la Société Informatique de France.

Quand êtes-vous entrée dans l’informatique ? Pourquoi avoir choisi cette voie ?

J’ai fait des études de mathématiques. Je suis arrivée à l’informatique un peu par hasard, par curiosité. Le domaine était nouveau et très ouvert, offrait beaucoup de possibilités. J’ai d’abord travaillé dans le privé, puis je suis revenue à l’université, où je suis toujours et où je me plais énormément. Je crois que mon parcours reflète aussi une époque où l’orientation était plus souple. Il était plus simple d’être touche-à-tout. Aujourd’hui, l’orientation est décidée très tôt. Cela ne laisse pas le temps de mûrir, de se faire d’un métier une image différente de celle qu’on avait au lycée.

Être une femme a-t-il été un problème dans votre carrière ?

Je ne me suis jamais sentie victime de sexisme. Au contraire, l’absence de femmes dans ce domaine m’a peut-être à la fois attirée et servie. C’était plutôt valorisant, d’être une des seules femmes dans un service.
Ma prise de conscience est arrivée tardivement, quand j’ai rencontré les femmes de Femmes et Science. Pourtant, je suis féministe, je milite dans beaucoup d’associations, j’ai été élevée par une mère extrêmement féministe, j’ai des filles… Mais je ne peux pas dire que je sois une écorchée vive de la cause, je n’ai pas l’impression d’en avoir souffert.

Aujourd’hui les femmes sont minoritaires dans l’informatique. Pourtant, elles ont été nombreuses à entrer dans le secteur de l’informatique dans les années 1960. Puis leur présence a décliné massivement dans les années 1980. Comment se sont-elles trouvées évincées ?

Si vous regardez les courbes d’embauche des carrières dans l’informatique, vous voyez qu’il y a un tournant dans les années 1980 . Ce qui a marqué la fin des carrières et le changement de représentations de l’informatique chez les jeunes filles, c’est l’arrivée des PC, les personal computers. Avant, il y avait de nombreuses femmes. On peut dire qu’elles étaient cantonnées dans des métiers d’exécution, qu’elles n’étaient que perforatrices, opératrices… mais elles étaient tout de même présentes.

Pourquoi étaient-elles si nombreuses ?

A l’époque le métier de programmeuse était un métier comme les autres, il n’était pas encore associé à l’image du geek asocial, seul dans sa chambre avec ses chaussettes sales et ses cartons de pizza… Au contraire, l’informatique était un métier de cols blancs dans lequel les femmes étaient très valorisées. Certaines pubs de l’époque pour UNICODE par exemple mettent en scène des femmes. Puis l’informatique est devenu moins centralisée, plus présente. Et les femmes ont disparu. Il y a eu un double mouvement : elles ont été écartées de l’informatique par les hommes qui les ont remplacées, puis elles n’ont plus voulu y aller . Pourtant, aujourd’hui, elles y auraient toute leur place.

Pourquoi l’arrivée du micro-ordinateur a-t-elle joué un rôle aussi important ?

Quand on regarde les courbes de présence et d'embauche dans l'informatique, on voit qu'elles redescendent au milieu des années 1980. L’Apple II est commercialisé en 1978, le PC d’IBM en 1981. L’ordinateur change alors de statut : ce n’est plus une grosse machine sanctifiée, mais un objet qu’on peut avoir chez soi. Là l’imaginaire du geek et du hacker prennent le dessus, mais ce sont deux imaginaires qui excluent les filles.

Pourtant, cette machine qui s’installe chez soi, on aurait tout à fait pu imaginer qu’elle soit justement associée aux femmes, à la domesticité…

Oui, c’est d’ailleurs le cas dans d’autres pays. Quand je vais voir d’anciennes étudiantes en Malaisie, en Tunisie par exemple, il y a beaucoup d’étudiantes dans les amphis d’informatique. Attention, ça ne veut pas forcément dire qu’elles seront ensuite employées dans le secteur. Mais en tous cas, à l’université, les filles disent : “l’informatique est un métier de femmes, parce qu’on peut faire du télé-travail, rester chez soi, garder les enfants…” C’est très différent de la vision anglo-saxonne. On dit d’ailleurs que le manque d’intérêt des filles pour les métiers scientifiques et techniques est un signe de développement pour un pays.

Pourquoi la courbe d’embauche des femmes dans l’informatique n’a-t-elle pas remonté depuis ?

Parce que les métiers sur lesquels s’étaient spécialisés les femmes ont disparu, remplacés par de nouveaux métiers auxquels elles n’étaient pas formées. Les hommes se sont alors emparés du domaine. Et les filles ont conservé des représentations de l’informatique dans lesquelles elles ne se sentaient pas inclues.

Pourquoi les filles, même dans les études d’ingénieur, s’orientent-elles moins vers les filières de l’informatique ?

Il n’y a pas de vision positive des métiers de l’informatique. Les maths encore, c’est de la logique, de la résolution de problème. Mais la vision de l’informatique s’est dégradée. Aujourd’hui, on l’associe à des câbles qui ne marchent pas, des plug-in, des navigateurs… Alors qu’en son coeur, l’informatique, c’est du raisonnement, de la logique, de la rigueur — des choses très belles, très intellectuelles. Mais c’est éclipsé par les contraintes matérielles. Il faut faire comprendre qu’on peut faire des métiers valorisants, qui touchent au coeur de l’informatique, sans nécessairement avoir les mains dans le cambouis.

Sur quelles pistes travaillez-vous pour changer l’image de l’informatique ?

Il faut montrer que les métiers ne sont pas ce que l’ont croit. Que l’informatique est très différente de l’image du geek. Qu’on peut coder si on a envie, mais qu’on peut faire du code puis faire d’autres choses, qu’on peut faire de l’informatique via le réseau ou la sécurité… La sécurité d'ailleurs un des domaines les plus paritaires, car c’est un domaine mixte, où se trouvent des juristes et des informaticiens.
Je serais curieuse de savoir comment le secteur du bâtiment et des travaux publics a réussi à attirer autant de jeunes femmes. Aujourd’hui, dans les filières génie civil, il y a plus de filles que de garçons. Les filles rêvent de porter des casques et des gilets jaunes. Une des raisons de ça, c’est que le génie civil s’est associé au développement durable, à l’urbanisation, à l’écologie… des champs qui intéressent les filles. Je pense qu’il faut réussir à changer l’image de l’informatique aussi.
Cela dit, il est possible que les choses changent avec le numérique. On voit arriver de nombreuses jeunes femmes start-uppeuses, entrepreneuses etc,. Mais elles ne sont pas informaticiennes ou scientifiques, elles sont plutôt issues d’écoles de commerce. Elles sont dynamiques, créatives et nombreuses mais ce n’est pas tout à fait à cette population-là qu’on s’adresse. Car il y a énormément d’emplois dans l’informatique. Et les filles se privent d’opportunités d’emplois bien payés, qualifiés, offrant des possibilités de télé-travail, ce qui convient à de nombreuses formes de vie ou de culture, qui peut convenir à des personnes qui souffrent de handicaps, de discriminations…

Quelles mesures sont prises pour augmenter la présence des filles dans l’informatique ?

Beaucoup d’associations se sont montées pour intervenir. Girls who code, Femmes dans le Numérique, Girls in Tech, StartHer… Si les gens ne vont pas vers vous, c’est à vous d’aller vers eux. Donc nous allons vers les gens, pour essayer d’expliquer que l’informatique n’est pas ce qu’ils croient… Dans la région Occitanie, par exemple, la région a mis en place une école de la réussite , pour former des gens, en partenariat avec l’école privée Simplon. Simplon met en place des formations dans des villes de moyenne importance, pour former à la pratique professionnelle des gens en perte d’emploi, des jeunes gens… On n’est pas arrivés à la parité la première année, mais les choses évoluent. On espère atteindre un autre public, celui des jeunes filles décrocheuses, entre le collège et le lycée, qui n’ont parfois pas de projet, finissent par rester à la maison.

Est-ce qu’il y a aujourd’hui dans la culture informatique des éléments qui continuent d’exclure les femmes ? Je pense notamment à l’enquête d'Usine Nouvelle sur le sexisme à l’école 42 , ou dans un contexte très différent, à ce que racontait le livre Brotopia , sur la bro culture dans la Silicon Valley ?
Il y a du MeToo dans l’informatique. Je suis très optimiste. Aujourd’hui, ces questions de sous-représentation des filles dans l’informatique ne font plus débat. On en parle beaucoup, dans les médias, les collèges et les lycées, tout le monde s’accorde sur l’importance du sujet. Cela dit les discours seuls ne suffiront probablement pas. Actuellement, les filles sont majoritaires dans les filières scientifiques, et elles y réussissent mieux. Mais toutes celles qui le pourraient ne candidatent pas en prépa. Parmi celles qui le font, certaines se découragent et ne se présentent pas à la rentrée. Il faut probablement aussi travailler sur le coaching des filles, mettre en place des programmes pour les soutenir et les encourager.

Vous faites partie du chapitre “Femmes et Informatiques” de la Societé Informatique de France. Quelles sont vos actions ?

Nous travaillons sur plusieurs axes de travail. Le premier concerne le monde du travail académique : le plafond de verre, la progression des carrières, la conciliation entre éducation des enfants et exigences d’une carrière internationale…
Le second concerne l’absence de filles dans l’informatique.
Le troisième est récent et porte sur l’intelligence artificielle. Nous mettons en garde : si les programmes d’apprentissage machine sont développés sur des données qui concernent majoritairement des hommes blancs entre quarante et cinquante-cinq ans, ils ne seront représentatifs que d’un segment de la population.

On pourrait élargir cette réflexion à l’impact de la masculinisation de l’informatique. Si les femmes sont sous-représentées, ça veut aussi dire que les outils informatiques sont développés dans une culture où ce sont les visions du monde des hommes qui prédominent…

Tout à fait. Dans la robotique, par exemple, les silhouettes des robots domestiques, qu’on met auprès des personnes âgées par exemple, auront des silhouettes plutôt féminines. Alors que les robots qui sont dans le monde industriels ressembleront beaucoup plus à Star Wars !
Dans le même ordre d’idée, j’aimerais beaucoup étudier les interfaces vocales : pourquoi ce sont toujours des femmes qui font les annonces, dans le métro, dans le train… Pendant longtemps, c’est quelque chose qui n’a même pas été discuté, ça semblait évident. Aujourd’hui, ce sont des choses que l’on commence à voir, et à contester.




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