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Focus 11/10/2018

Comment l'informatique est devenue un monde d'hommes

L'ordinateur ENIAC, photo prise entre 1947 et 1955
Aujourd’hui, les femmes sont minoritaires dans l’informatique, et les chiffres ne cessent de baisser. Il n’en a pas toujours été ainsi. Rapide retour sur l’époque où la programmation était d’abord un métier féminin…

« L’informatique est le seul domaine où, après avoir été proportionnellement bien représentée, la part des femmes est en nette régression, alors que, dans toutes les filières scientifiques et techniques, elle augmente de 5 % en 1972 à 26 % en 2010 », constatait en janvier 2018 dans Le Monde la chercheuse Isabelle Collet.
La situation ne présente pas d’amélioration notable, malgré les efforts faits ces dernières années, écrivait l’année précédente Florence Sèdes , professeure d’informatique à l’université Toulouse III et chercheuse à l'IRIT : « Notre quotidien, majoritairement masculin, n’évolue pas vers une mixité, un équilibre, une harmonie entre les genres… La désertification de nos amphis et la politique volontariste de « quotas féminins » sont de criants et vains témoignages de la désaffection des filles pour nos filières, et de l’absence de vivier potentiel, interdisant ainsi toute perspective de « rééquilibrage ». »
L’informatique et le numérique sont toujours des métiers très largement masculins.

Le poids des stéréotypes


L’expert en informatique et ex-délégué général de l’association Pasc@line Christian Colmant énumère ainsi les raisons : « Cette désaffection des femmes pour le numérique est principalement liée à :
— un certain nombre de stéréotypes qui orientent les filles vers des emplois « plus féminins »
— l’image des filières de formation scientifiques et techniques qui sont pour les garçons — l’informatique qui est un métier de « geek » où il n’y a pas de place pour sa propre vie...
— le numérique est compliqué, c’est un métier masculin où il n’y a pas de femme connue. »
La désaffection des femmes et des filles pour l'informatique a des conséquences importantes : le secteur se prive de leurs talents, mais se développe aussi dans un monde de pensée largement masculin.
Pourtant, il n'en a pas toujours été ainsi. Au contraire, l'histoire de l'informatique montre que les femmes étaient nombreuses à ses débuts. Preuve s'il en était besoin que les femmes ne sont pas « naturellement » moins tournées vers les ordinateurs — mais qu'une série de processus historiques et sociaux les en ont détournées.

Une histoire biaisée et incomplète


Un champ n’existe que par les histoires qu’on en raconte. Et l’histoire de l’informatique a largement été racontée du point de vue des hommes. Comme l’écrivent
deux chercheurs américains cités par Rita Bencivenga dans un passionnant article : « La recherche sur l’histoire de l’informatique et de sa relation aux femmes doit encore être faite parce que beaucoup de pans de l’histoire des débuts sont manquants. L’histoire actuellement disponible souscrit à l’histoire standard de racines masculines de l’ordinateur. » Conséquence : « une histoire déformée du développement technologique, qui a rendu invisible la contribution des femmes et promu une vision diminuée des capacités des femmes dans ce domaine. Ces histoires incomplètes soulignent l’idée que la programmation et le codage sont, et ont été, des activités masculines. »
S’ajoute à cela une stratégie délibéré de la part de l’industrie pour « masculiniser » l’image de la profession et la rendre plus attractive. Ainsi, écrit Bencivenga, si aujourd’hui la profession de programmeur est « celle qui génère une des plus fortes ségrégations sectorielle, scolaire et professionnelle, étant choisie en vaste majorité par des hommes », à l’origine, « il s’agissait d’une profession exercée surtout par des femmes. »

Programmeuse : un métier d’abord féminin


Pourtant les femmes ont été bien présentes dès les débuts de l’informatique. Des femmes ont participé aux travail sur les cartes perforées , étaient présentes dans les départements scientifiques et dans le renseignement (comme à Bletchley Park , en Angleterre, le centre de décryptage de l’armée britannique ). Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’armée américaine employait des femmes pour calculer les trajectoires balistiques. Les capacités de calcul manuelles humaines étant insuffisantes, l’armée développa ENIAC , le premier calculateur numérique électronique programmable connu. Plusieurs femmes jouèrent un rôle important dans la programmation de ENIAC. Toutes étaient diplômées de mathématiques et travaillaient dans le groupe de femmes recrutées pour le calcul de trajectoires balistiques.
En 1950, Grace Murray Hopper développe A-0, le premier compilateur de logiciel, une invention essentielle, que résume ainsi Bencivenga : « Avant l’invention de Murray Hopper, les programmeurs devaient écrire de très longues directives en code binaire (langue de la machine, faite seulement de ‘1’ et de ‘0’) pour chaque nouvelle partie de logiciel. Le travail pour rendre possible à un ordinateur de lire des directives écrites dans une langue naturelle se poursuivra les années suivantes. »

Une profession déconsidérée : «comme des dactylos»


La programmation apparaît alors comme un métier de femme. Les programmeuses elles-mêmes présentent parfois leur métier comme typiquement féminin. Ainsi Grace Hopper expliquant à un journaliste que faire de la programmation n’est pas bien différent que de « planifier un dîner »… « Les ingénieurs de l’époque ont accepté de bon gré d’octroyer le travail du calcul à la main-d’œuvre féminine, parce qu’ils considéraient que les femmes étaient plus précises et minutieuses, mais aussi parce qu’ils estimaient que leurs compétences pouvaient être mieux acceptées s’ils n’effectuaient pas de calculs. », résume Bencivenga. Si les femmes se dirigent vers l’informatique en partie parce que le secteur est récent et qu’elles pensent pouvoir y échapper aux discriminations sexistes, elles y sont tout de même payées comme « sous-professionnels », c'est-à-dire moins que des professionnels, et restent en bas de l’échelle salariale. Elles n’accèdent pas ou très peu aux postes à responsabilité. De fait, leur présence dans l’informatique ne s’explique pas par l’ouverture d’esprit de l’époque, mais par le faible statut de la profession : « La fonction de programmeur était aussi peu considérée que celle de dactylographe ou de standardiste, alors que, durant ces années, on considérait que le travail de haut niveau était lié au matériel, donc aux ingénieurs. Tant que cette vision a persisté, le nombre de femmes employées dans le secteur est resté élevé. »

Le changement de perception


Le tournant s’amorce dans les années 1960, quand l’informatique commence à être enseignée à l’université. La perception de la programmation change en profondeur, écrit Bencivenga : « Il a fallu des années pour comprendre la complexité du travail du programmeur, pour comprendre également l’interaction entre les logiciels et les matériels. À ce moment-là, l’image du travail a changé, comparé non plus à la préparation des repas, mais plutôt au jeu d’échecs ou aux activités mathématiques, activités rattachées à des stéréotypes masculins, et on a commencé à former des hommes à la programmation. » Ceux-ci développent des stratégies pour accroître le prestige de la profession et mettent en place des associations professionnelles et des standards d’accès.

La masculinisation de la profession


La profession change d’image. Les femmes sont désormais associées à l’erreur et à l’inefficacité. De nouveaux moyens de sélection sont introduits, qui favorisent les hommes. Ainsi, certains tests mettent l’accent sur les mathématiques, que les garçons sont plus nombreux à apprendre. à l’école. D’autres font usage de tests de personnalité censés repérer les traits distinctifs des programmeurs. Parmi ceux-ci, la capacité à « se désintéresser des personnes ». Le stéréotype du geek commence à naître, et il exclut les femmes.
Ce processus va se renforcer encore avec l’arrivée des micro-ordinateurs, qui vont renforcer encore le stéréotype de l’utilisateur d’ordinateurs comme un homme, un geek ou un hacker, seul dans sa chambre avec son écran. Les filles se détournent de l’informatique, qui ne les embauche plus. C’est le début d’un désamour qui dure toujours.


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