Digital Society Forum Digital Society Forum
Et si... ? 11/10/2018

Et si l’inclusion ne devait pas être numérique ?

Cette œuvre, This is unfair, est l’une des pièces de la série « Wake up » de Greg Léon Guillemin , « geek artiste » influencé par le pop art de Warhol et consorts. Réalisée en peinture acrylique et aérosol sur toile, elle a été montrée dans l’exposition « La Belle Vie numérique ! » à la Fondation Groupe EDF du 17 novembre 2017 au 18 mars 2018, où a été prise la photo. Le célèbre personnage de dessin animé Calimero y figure un internaute sans « like » Facebook, peut-être déçu de sa non-inclusion numérique…
Chaque époque a ses expressions fétiches. Il en est ainsi en France de « l’inclusion numérique » depuis l’annonce par le gouvernement en décembre 2017 d’un plan pour une « stratégie nationale d’inclusion numérique », concrétisée au début de l’été par la version beta du site inclusion.societenumerique.gouv.fr , des rapports et toute une série de déclarations et projets. Mais cette expression, ne déclinant l’enjeu d’inclusion sociale qu’au travers de la capacité ou l’incapacité à utiliser les outils du numérique ne masque-t-elle pas de redoutables pièges ?

Le 8 octobre 2018, la mission Société Numérique du gouvernement a annoncé la mise sur orbite d’un plan régional « Inclusion numérique » dans les Hauts-de-France, avec des mesures pleines de bon sens : formation des travailleurs sociaux et des « publics vulnérables » au numérique, simplification des dispositifs et démarches administratives ou encore « inclusion du numérique dans les stratégies d’accueil » des centres sociaux. Partout dans l’Hexagone, le programme annoncé fin 2017 se met en place, et il faudrait être un affreux technophobe pour en critiquer le principe. Sauf que la juxtaposition de ces deux mots, inclusion et numérique, sonne bizarrement aux oreilles du puriste de la langue française ou du militant de l’économie sociale et solidaire. S’agit-il d’inclure les plus réfractaires dans le numérique et ses paradis de e-consommation exacerbée ? De nous transformer tous en amas de 0 et de 1 ? Plus sérieusement, l’exclusion numérique est-elle plutôt la cause ou la conséquence de l’exclusion sociale ? Parler d’inclusion numérique, en insistant sur la nécessité économique d’une telle intégration de tout individu à notre âge digital, sous-entend le caractère premier de l’outil technologique, condition sine qua non d’une saine et dynamique présence au cœur de notre société.

Sauf que selon Denis Pansu, responsable de l’open innovation au sein de la FING (Fondation Internet Nouvelle Génération) et coordinateur de la fondation Afnic pour la solidarité numérique , « l’idée d’une séparation tranchée entre inclus et exclus du numérique ne correspond plus à la réalité. Il y a des jeunes, en Afrique ou en Amérique du Sud, qui vivent dans les pires conditions, sans aucun accès direct à Internet, et qui pourtant arrivent à gagner 25 dollars par mois grâce à leur blog et à la maîtrise du système publicitaire de Google. À l’inverse, j’ai récemment rencontré à Paris, lors d’une formation d’un conseil de quartier, une femme trentenaire, avec un smartphone dernier cri et une connexion haut débit, qui ne savait pas ouvrir plusieurs fenêtres à la fois sur ses écrans, et qui ne comprenait pas ce concept de multifenêtrage. D’un point de vue statistique, elle faisait partie des “inclus”, alors même que la vérité de ses usages l’excluait d’un grand nombre de pratiques majeures du numérique. »

Autrement dit : l’enjeu est moins de l’ordre de l’accès à la machine que de la pratique sociale, moins lié à la possession ou à la maîtrise des outils qu’à la « capacité à transmettre et à recevoir des messages, à faire ensemble, à construire des projets avec d’autres dans une société désormais structurée par les technologies de l’information et de la communication », comme l’explique Denis Pansu, qui continue : « L’inclusion numérique est variable dans le temps et l’espace. Elle dépend des lieux, des situations, des interlocuteurs, etc. » Or le discours ambiant à tendance à effacer cette complexité derrière une simple injonction à la connexion généralisée de toutes et de tous, solution miracle à tous les maux de notre société.

Sur un autre registre, tandis que la sociologue Dominique Pasquier montre à quel point les usages de la Toile varient en fonction des classes sociales , la chercheuse américaine Jen Schradie dévoile dans ses études la façon dont « Internet contribue souvent à renforcer les inégalités existantes ». Plutôt que « l’illectronisme », selon un autre terme à la mode, le souci ne serait-il pas ce bon vieil illettrisme ? Autrement dit, et au risque de la Lapalissade : réduire les inégalités devant le numérique ne suppose-t-il pas d’abord d’agir en amont contre toutes les inégalités sociales, en particulier au niveau de l’éducation ?

La rhétorique des inclus et des exclus du numérique focalise le regard sur l’outil, et non sur le désir et l’aspiration à agir et à transformer son quotidien, en amont de toute mécanique. Elle pousse moins à la réflexion de chacun sur son devenir qu’à la culpabilisation de ne pas être au niveau. De ne pas se sentir à l’aise dans le monde 2.0. Elle stigmatise, là où l’apprentissage se construit plus efficacement avec une posture de non-jugement et le respect des savoirs d’expérience, au-delà du numérique. Ce sont des évidences pour les travailleurs sociaux et les acteurs de terrain de l’économie sociale et solidaire, y compris pour ceux qui luttent depuis des années contre « l’exclusion numérique » tel Emmaüs Connect, impliqué dans le plan « Inclusion numérique » des Hauts-de-Seine. Mais il n’est pas inutile, de temps à autre, d’interroger les effets pervers de notre vocabulaire. Et de méditer la célèbre phrase de Calimero, personnage de dessin animé à la coquille d’œuf sur la tête, exclu car seul poussin noir d’une portée de volatiles jaunes : « C’est vraiment trop injuste ».


Les commentaires

Pour réagir à cet article, je me connecte Je m’inscris

Soyez le premier à réagir !

Les sources de cet article


S’inscrire et participer

Inscrivez vous sur le Digital Society Forum pour commenter et réagir sur les articles et être informé des événements à venir

DSF