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Partenaires 09/10/2018

Pourquoi Wikipédia est-il devenu macho ?

Macho, Wikipédia ? Moins de 20 % des articles de l’encyclopédie en ligne sont consacrés aux femmes, qui ne forment aussi qu’une infime minorité des contributeurs. Pour inverser la tendance, plusieurs initiatives incitent les auteurs à explorer des thématiques négligées lors de marathons d’écriture et d’édition. par Alexia Eychenne

Connaissez-vous Esther Hobart Morris , Anna Thynne et Marilena Chaui ? La première, militante abolitionniste des années 1840, est devenue la première femme juge de paix des États-Unis. La deuxième, zoologiste, a maintenu en vie des coraux en aquarium dès la fin du XIXe siècle. La troisième, 76 ans, n’est autre que l’une des plus importantes philosophes brésiliennes. Il y a quelques mois, aucun de ces trois destins n’avait les honneurs d’une fiche Wikipédia. Malgré sa neutralité revendiquée, assurée en théorie par l’ouverture à tous, l’encyclopédie en ligne occulte largement les connaissances liées aux femmes. Une négligence préoccupante car, en une quinzaine d’années, le site collaboratif est devenu l’une des plus puissantes sources de diffusion des savoirs.

La triple peine



Sur Wikipédia, les inégalités hommes-femmes se traduisent par une triple peine.
- Le parcours des femmes est largement passé sous silence : seuls 17 % des 30 millions de fiches leur sont consacrés.
- Les deux sexes ne reçoivent pas non plus le même traitement au sein des notices. « Un article sur une femme met souvent l’accent sur le fait qu’elle est une femme, soulignent des chercheurs britanniques (1). Il mentionne son mari et l’emploi de celui-ci, ses enfants, comment elle a été freinée par la compétition dans son domaine, en quoi elle sert de modèle aux autres femmes... »
- Enfin, des sujets comme les violences faites aux femmes ou leur santé passent à la trappe, de même que certaines questions connexes comme le genre, les sexualités, la culture « queer », etc.

Le « gender gap »


Largement documenté (sur Wikipédia lui-même d'ailleurs), ce « gender gap » ou « gender bias » (fossé ou biais de genre) s’explique par le profil des contributeurs : 80 à 90 % sont des hommes. Les origines de ce déficit de mixité, en revanche, font débat. Des études pointent un manque de confiance des femmes en leurs compétences et leur expertise. D’autres évoquent une peur du trolling, voire du harcèlement en ligne, ou l’influence de la culture geek qui imprègne jusqu’à l’interface de Wikipédia, « plus proche d’un programme informatique que d’une ébauche d’entrée encyclopédique » selon certains sociologues (2).

Des éditathons pour rétablir l'équilibre


Pour tenter de combler le fossé de genre, plusieurs initiatives ont éclos ces dernières années sous la forme d’« editathons », des marathons d’édition. Le principe ? « Plusieurs personnes se réunissent – physiquement, en ligne ou les deux – pour augmenter la qualité et la quantité de notices sur un sujet », en l’occurrence les femmes, explique Kvardek Du, qui contribue à l’écriture d’articles Wikipédia sous ce pseudo depuis 2010 et coordonne des « journées de contribution ». Celles-ci « commencent par un temps de formation sur les principes de Wikipédia, comme la neutralité, le savoir-vivre et les rôles de la communauté ». Puis vient une initiation à l’édition des articles, avant le travail de documentation – souvent compilée en amont par les organisateurs – et d’écriture. Les participants peuvent créer, améliorer ou traduire des pages.

« On fonctionne un peu comme une constellation »


Women in Red (WiR) compte parmi les projets pionniers. Le nom de ce collectif britannique fait référence à la couleur rouge des liens vers des articles Wikipédia qui n’ont pas encore été créés. WiR organise des editathons mensuels sur des thèmes sous-traités : en septembre, les femmes d’Amérique latine ; en octobre, les femmes et le handicap, etc. À chaque session, des centaines d’écrivaines, de sculptrices, de sportives ou de scientifiques font leur entrée sur Wikipédia. Le défi de novembre ? Enrichir les connaissances sur les femmes et l’Afrique, sujet doublement négligé.
Natacha Rault a rencontré les animatrices de Women in Red, en 2016, lors d’un rassemblement de « Wikipédiens » organisé en Italie. « Elles ont lancé un appel à créer des initiatives de ce type sur le Wikipédia francophone », se souvient cette Franco-britannique installée en Suisse, qui participait déjà à l’enrichissement de biographies de femmes avec l’Université de Genève. Natacha Rault a saisi l’occasion pour inaugurer Les sans pagEs (3), une association et une communauté de bénévoles à l’origine de centaines d’articles. Ce projet a lui-même donné naissance à d’autres groupes, comme les Ateliers Femmes et Féminisme, qui orchestrent des editathons à Nantes. « On fonctionne un peu comme une constellation », résume Natacha Rault.

L'éveil des musées et des institutions


Les sans pagEs interviennent souvent en lien avec des institutions ou des collectivités. L’un de ses derniers editathons s’est tenu à la bibliothèque Marguerite-Durand de Paris, connue pour son fonds documentaire sur le féminisme. Un signe de l’intérêt du monde culturel et artistique pour la démarche. À Londres, la Royal Society, équivalent britannique de l’Académie des sciences, fait figure de vétéran : depuis 2012, un editathon y est régulièrement organisé pour l’Ada Lovelace Day – journée consacrée aux femmes scientifiques, en hommage à la pionnière de la programmation informatique. En 2014 s’est aussi créée, en lien avec le MoMa de New York, l’initiative « Art+Feminism ». Depuis, près de 500 editathons dédiés aux femmes dans l’art contemporain ont eu lieu dans le monde. Le site du projet met à disposition un kit d’organisation libre de droits pour inciter chacun à reprendre le flambeau « sans demander la permission ».
Sous l’impulsion de Flora Katz, curatrice indépendante anciennement installée à New York, trois editathons de ce type se sont déjà tenus à Paris pour la Journée des droits des femmes, avec les Archives nationales, la Fondation Galeries Lafayette ou encore l’université Paris 3. Fin septembre, la Gaîté-Lyrique a pris le relais en organisant à son tour un week-end d’édition. Le défi est désormais de transformer les auteurs d’un jour en Wikipédiens assidus, à commencer par les femmes. « Même s’ils sont contents de l’expérience, les participants ne reviennent pas souvent éditer, admet Kvardek Du. On essaie malgré tout de garder les plus motivés pour former des réseaux de contributeurs féministes. »

Notes d’article :
(1) Cf. Claudia Wagner, Eduardo Graells-Garrido, David Garcia et Filippo Menczer, « Women through the glass ceiling: gender asymmetries in Wikipedia », EPJ Data science, décembre 2016.
(2) Cf. Heather Ford et Judy Wajcman, « “Anyone can edit”, not everyone does: Wikipedia and the gender gap », Social Studies of Science, mars 2017.
(3) Une graphie qui comprend un « E » majuscule pour indiquer qu’il s’agit de personnalités de sexe féminin. [Source BP si besoin : https://www.letemps.ch/societe/2016/07/28/wikipedia-grand-rattrapage-femmes-pages]


Comment contribuer ?

Des editathons féministes se tiennent quasiment chaque semaine. La page Wikipédia des Sans pagEs propose une carte et un calendrier des événements en France et en Suisse. Celle de Women in Red fait de même pour les pays anglo-saxons et annonce ses editathons « virtuels » : des internautes se répartissent une série d’articles à enrichir dans une période donnée. Le site du projet « Art+Feminism » liste aussi les editathons en lien avec les femmes et l’art organisés partout dans le monde. Les musées, bibliothèques et centres culturels sont enfin de plus en plus nombreux à monter des ateliers de contribution, notamment vers le 8 mars pour la Journée des droits des femmes.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Projet:Les_sans_pagEs
https://en.wikipedia.org/wiki/Wikipedia:WikiProject_Women_in_Red
https://www.artandfeminism.org/find-an-event/

Cet article a initialement été publié dans le numéro 26 de la revue Socialter


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