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Entretien 03/10/2018

Comment les plateformes de travail en ligne recréent des inégalités

L'Afrique Subsaharienne est l'un des lieux où se développe le travail en ligne (crédit : Mark Graham )
Ils sont dans le monde des dizaines de millions à travailler pour des clients qu’ils ne verront jamais. Au Nigéria, en Inde, en Malaisie, en Afrique du Sud, ils taguent des images, écrivent des posts, identifient des objets sur des photos prises dans des villes où ils n’ont jamais mis les pieds. Ils font partie d’une nouvelle force de travail mondialisée qui ne cesse de croître, encouragée par l’essor de plateformes de travail numérique sur lesquelles n’importe qui peut proposer des offres ou des services. Les plus célèbres s’appellent Upwork, Freelancer, Mechanical Turk, Fiverr.

Sortie du chômage, accès à un marché du travail mondialisé : certaines organisations internationales voient dans le travail en ligne une opportunité de développement pour les pays du Sud. La Malaisie ou encore le Nigéria ont lancé des campagnes nationales pour encourager le recours à ce mode de travail chez les plus exclus de l'emploi. Mais si ces plateformes offrent de nouvelles opportunités de travail, elles créent aussi de nouvelles formes d’exploitation, qui recoupent les inégalités mondiales existantes.
Une équipe de chercheurs d’Oxford a mené une enquête de plusieurs années sur ces travailleurs en ligne, en examinant les transactions effectuées sur une plateforme de travail numérique et en menant des entretiens avec une centaine de travailleurs en ligne. Rencontre avec Mark Graham , professeur de « géographie d’Internet » à Oxford, qui a coordonné l’étude.

Qu’est-ce que la « géographie de l’Internet » ?


C’est une géographie qui s’intéresse tout particulièrement aux transformations numériques qui se déroulent dans le monde. Elle réfléchit aux façons dont les outils numériques et la connectivité affectent des concepts géographiques comme l’espace, le lieu, l’échelle, la distance ou encore la proximité. Aujourd’hui, il me semble très difficile de comprendre réellement certaines transformations de l’ère numérique si on ne réfléchit pas à leur dimension géographique.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé, en collaboration avec d’autres chercheurs, au travail en ligne et aux plateformes de travail numérique ?


Des millions de gens dans le monde trouvent aujourd'hui du travail via les plateformes numériques et ce nombre ne cesse d’augmenter.
Dans beaucoup d’endroits du monde, le chômage est extrêmement élevé. À mesure qu’une partie croissante de la population des pays pauvres a accès à Internet, il est naturel que beaucoup de gens se tournent vers ces plateformes pour trouver du travail. Celles-ci peuvent permettre d’échapper à certaines contraintes du travail local, et le travail proposé est souvent meilleur que celui que les gens peuvent trouver localement. Mais cela ne veut pas dire que nous devons accepter un monde où certains travaillent dans des conditions injustes ou dangereuses. Toute personne a droit à des conditions de travail décentes, où qu’elle vive. Il faut donc s’interroger : à qui bénéficie vraiment le travail en ligne ? Et comment pourrait-on l’améliorer ?

Ces plateformes sont-elles une vraie rupture dans l’histoire du travail ou juste le dernier chapitre en date de la longue histoire de la délocalisation du travail ?


Certaines plateformes sont certainement le nouveau visage de pratiques anciennes, qui consistent à aller chercher des travailleurs qui acceptent des bas salaires sans faire de vagues et sans réclamer de meilleures conditions de travail. Ce que les plateformes obtiennent en plaçant de très nombreux travailleurs en compétition les uns avec les autres pour obtenir les mêmes emplois . Ceci dit, certaines plateformes permettent aussi l’apparition de formes de travail réellement nouvelles, comme celles qui sont destinées à faciliter l’apprentissage machine.

Le discours qui loue les bénéfices des plateformes de travail en ligne insiste souvent sur le fait qu’elles permettent à n’importe qui, partout dans le monde, d’accéder à un marché du travail qui serait le même pour tous. Vous montrez que ce n’est pas le cas et qu’au contraire, « cette géographie dispersée est utilisée contre les travailleurs »…


J’ai étudié ceci en détail avec mon collègue avec mon collègue Amir Anwar. Pour résumer, même si une grande partie du travail en ligne peut être théoriquement fait n’importe où, en réalité il s’effectue dans un nombre assez réduit d’endroits. Ceci s’explique par les salaires, les régulations en place (ou l’absence de telles régulations), les infrastructures locales, les normes et les réseaux sociaux, les langues et les fuseaux horaires.


Ce graphe montre que les clients sont localisés dans les pays du Nord (cliquez pour agrandir et retrouvez la source ici )

Mais, même si le travail se fait dans un nombre finalement restreint de lieux, cette géographie reste tout de même assez éclatée pour que les travailleurs en ligne se voient comme des compétiteurs et non des collaborateurs.
Si vous demandez à des travailleurs kenyans ce qu’ils pensent de s’organiser pour mener une négociation collective sur les salaires, ou de former un syndicat de travailleurs en ligne, ils vous répondront immédiatement que c’est impossible – parce qu’ils savent qu’il y a de l’autre côté du globe des personnes prêtes à faire le même travail pour moins cher.

Quel genre de travail trouve-t-on sur ces plateformes ? Les gens qui y travaillent sont-ils généralement qualifiés ?


Le travail englobe à peu prêt tout ce qui peut se dématérialiser… Ca va du taggage d’images (dans certains cas, les travailleurs n’ont même pas réellement besoin de savoir lire ou écrire pour pouvoir les effectuer) aux traductions, aux transcriptions, à l’écriture de commentaires ou d’articles pour améliorer le référencement des sites — jusqu’à écrire une thèse pour un étudiant qui a les moyens de payer quelqu’un pour le faire à sa place.


page d'accueil d'une de ces plateformes, qui propose d'engager "des experts américains ou du monde entier"

Quelles sont les qualités requises pour réussir sur ces plateformes ? Vous racontez plusieurs « success stories », comme celle d’une jeune femme vietnamienne qui quitte son emploi dans une banque pour travailler en ligne et peut ainsi acheter des objets de luxe et voyager à l’étranger, ou d’un professeur de fac à Manille qui triple son salaire en devenant développeur en ligne.


En général, les travailleurs qui réussissent sur ces plateformes acceptent de travailler énormément. Ils sont prêts à abandonner sur le champ ce qu’ils sont en train de faire pour satisfaire leurs clients (ils s’assurent ainsi d’être bien notés). Ils sont aussi souvent capables d’acquérir seuls et vite de nouvelles compétences.

Quels sont les principaux inconvénients de ce type de travail ?


Beaucoup ont des journées de travail extrêmement longues. J’ai rencontré des gens qui ne dormaient pas pendant 48 heures pour finir une tâche. D’autres se font voler leur salaire. Beaucoup sont mal payés et font des tâches extrêmement répétitives. Mais beaucoup restent malgré tout sur ces plateformes, parce qu’il vaut mieux pour eux travailler dans de mauvaises conditions que ne pas travailler du tout.

Pourquoi décrivez-vous ce travail comme « aliénant » ?


La plupart du temps, les travailleurs n’ont aucune idée de qui sont leurs clients, ou de ce à quoi sert le travail qu’ils sont en train de faire. Si vous travailliez pour un boulanger et que vous êtes employé à faire cuire le pain, vous finirez quand même par savoir quelles sont les autres étapes nécessaires à la confection du pain. Vous pourriez donc finir par ouvrir votre propre boulangerie avec vos collègues. Ceci est largement impossible avec le travail en ligne, parce que vous n’avez jamais de vision globale des réseaux économiques dans lesquels vous êtes intégrés. Le processus finit par renforcer le pouvoir de ceux qui peuvent contrôler et coordonner les réseaux de production, et pousser ceux qui occupent des positions subalternes à s’y résigner.

« Concevoir l’Internet comme un espace ou une sphère alternative permet de présenter les plateformes de travail numérique et leur pratiques non seulement comme des espaces non régulés, mais aussi non régulables. » Que voulez-vous dire par là ?



Un lieu commun du discours sur Internet, c’est qu’il serait hors de portée des lois, comme s’il était à la fois partout et nulle part. C’est bien pratique pour les entreprises, qui veulent utiliser le fait qu’Internet soit « partout » pour recruter des travailleurs du monde entier et les mettre en lien avec un répertoire de clients mondialisé — et mettre en avant le fait qu’Internet est « nulle part » quand il s’agit de faire attention aux règles qui encadrent localement le travail.

Il faut arrêter de croire qu’Internet n’est « nulle part » (j’en parle plus longuement dans cet article ) et plutôt chercher comment on peut utiliser de ses géographies bien réelles et matérielles pour y réintégrer des normes, des règles et des lois qui aideront les plus vulnérables.

Y a-t-il eu des tentatives de régulation de ces plateformes ?


Il y a eu plusieurs tentatives pour réguler ce que j’appelle les « plateformes de travail spécifiques à des lieux » (location specific labour platforms ). Ce sont les plateformes qui ont besoin que les travailleurs soient dans un endroit précis pour faire leur travail (c’est par exemple Uber ou Deliveroo). Comme ce travail ne peut pas être délocalisé, les régulateurs locaux risquent moins à s’y attaquer. Mais c’est beaucoup plus difficile pour eux avec le « travail dans le cloud », qui peut être délocalisé très facilement. Ainsi, il peut suffire de quelques minutes pour reconfigurer un réseau de production en excluant complètement un pays.

Quelles sont les perspectives pour créer un marché de l’emploi plus juste ?



A cause des difficultés que je viens d’évoquer, et des difficultés rencontrés par certains travailleurs qui ont tenté de s’organiser collectivement, nous avons créé avec des collègues la Fairwork Foundation (la Fondation pour un travail équitable). Nous avons organisé des réunions avec des travailleurs, des syndicats, des plateformes et des décideurs publics pour développer quelques principes clés, qui nous semblent définir ce que devrait être une plateforme équitable. Nous essayons ensuite de traduire ces principes de travail équitable en standards opérationnels, puis nous regardons quelles plateformes y répondent. Nous espérons aussi créer un certificat pour les plateformes qui respectent ces standards ainsi qu’un classement annuel des plateformes, pour que les consommateurs puissent savoir qui féliciter et qui éviter.


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