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Actualités 09/10/2018

Les fermes de données ressemblent à des fermes porcines

John Gerrard, Farm (Pryor Creek, Oklahoma), 2015, vidéo Crédit : Centre culturel irlandais
Isolée au milieu d’un vaste champ d’herbe jaunie, se dresse une structure de métal et de béton. Voici l’une des fermes de données de Google, celle du comté de Mayes en Oklahoma. L’image pourrait être banale, si elle n’était pas aussi rare. C’est l’une des choses que l’on retient de l’exposition « Surveillé.e.s » du Centre culturel irlandais de Paris. Alors que Google a cartographié la terre entière, la firme internationale reste très secrète sur ses lieux de stockage.

Pourquoi ne voit-on jamais les data centers ? Exposée jusqu’au 16 décembre au Centre culturel irlandais à Paris, l’œuvre du photographe John Gerrard nous offre une vue inédite : un tour à 360° de l’un des data centers de Google. A l’écran, l’immense bâtiment cerné de tuyaux et de cuves de refroidissement défile très lentement. Comme un time lapse au ralenti.

"Cela n'arrivera jamais"


Mais à y regarder de plus près, il ne s’agit pas d’une vraie vidéo. Car l’artiste n’a pas été autorisé à se rendre sur place. La réponse de Google a été claire : « cela n’arrivera jamais ». John Gerrard a donc dû louer un hélicoptère pour prendre des milliers de clichés. Il lui a ensuite fallu un an de travail pour reconstituer virtuellement le site, avec une vue en mouvement recréant l’évolution de la lumière sur 24 heures. Le résultat est une œuvre hyperréaliste, captivante et hypnotique (comme peut l’être un fond d’écran), qui laisse rêveuse quant à la banalité du bâtiment et à l'absence de toute trace de vie humaine. Voilà donc où se terminent les routes de l’information. Dans un bâtiment semblable à un hangar industriel.


Donovan Wylie, Watchover R21 N/W, 2005-2006, impression numérique Type-C. Crédit : Centre culturel irlandais

Les nouvelles structures de surveillance


« Ce sont les nouvelles structures de surveillance », analyse la directrice du Centre et commissaire de l’exposition, Nora Hickey M’Sichili. Voir ces bâtiments lui rappelle les tours de vigies installées pour surveiller la population durant le conflit nord-irlandais (1980-1990). Enfant à l'époque, elle se souvient comme tout le monde baissait la voix à l'approche de ces tours métalliques qui surplombaient tout, écoutaient tout. L’exposition commémore justement le 20e anniversaire de la signature de « l’accord du Vendredi Saint » qui ouvrit la voie à la paix et à la « normalisation des mesures de sécurité ». Les tours de vigie ont ainsi été démantelées, un évènement immortalisé par le photographe Donovan Wylie (voir photo ci-dessus). Aujourd'hui d’autres structures se sont installées. L'Irlande a en effet une relation particulière avec les géants du numérique. Trois des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) ont installé leurs sièges à Dublin pour profiter de la politique fiscale très attrayante du pays à leur égard .

Mais contrairement aux imposantes armatures des vigies qui dominaient les lieux qu’elles surveillaient, ces data centers sont bien cachés. Google refuserait-il d’être googlé ? Dès l’entrée de l’exposition, l’œuvre de la photographe Roseanne Lynch – qui est parvenue à prendre en photo un centre de données en périphérie de Dublin – souligne cette contradiction. Là encore isolé en pleine nature, le bâtiment est encadré par un fin rectangle noir : l’artiste l’a identifié. « C'est très important de pouvoir visualiser l'endroit où nos données sont stockées, là où Internet se matérialise, ça rend la surveillance plus réelle », commente la commissaire d'exposition.


Roseanne Lynch, Nuage, 2016. Tirage au gélatino-bromure d'argent. Crédit : Centre culturel irlandais

Des usines de production porcine


« A quoi ressemble Internet ? », se demandait John Gerrard au début de son projet. Pour lui qui a travaillé sur les fermes et leur architecture, ces fermes de données ressemblent finalement beaucoup à des usines de production porcine. D’où le nom de son œuvre : « Farm ». Une vision très différente de celle que Google aime à donner. En comparaison, les images produites par le géant du numérique montrent plutôt les centres de stockage de nuit, éclairés de milles lumières scintillantes qui leur confèrent une allure plus magique, plus technologique et plus esthétique. Un petit tour sur le site du mastodonte en donne une bonne illustration .


Photo produite par Google du datacenter de Caroline du Nord, aux Etats-Unis.

Pourquoi vouloir éviter que ces installations soient vues telles qu’elles sont ? L’hypothèse de l’artiste : pour ne pas rompre la dynamique de distraction qui nous distrait de leur réalité, de leur activité, ainsi que de « la dégradation du monde naturel ».


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