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Et si... ? 21/06/2018

Et si on se dirigeait inévitablement vers du common washing ?

L’Arnacœur (2010) de Pascal Chaumeil. Avec sa sœur Mélanie (Julie Ferrier) et son beau-frère Marc (François Damiens), Alex (Romain Duris) gère une petite entreprise chargée de venir en aide, malgré elles, aux femmes malheureuses dans leur couple. Usant de techniques (r)éprouvées, il les séduit, brise leur couple et disparaît. Un jour, Alex s'attaque à plus fort que lui...
Après les fablabs, l’esprit start-up, l’entreprise libérée, les communs pourraient-ils être le prochain candidat au grand lessivage à vide ? En effet, à mesure que les communs deviennent un sujet récurrent dans les think tank sur l’évolution du monde du travail, grandit le risque de les voir détournés et vidés de leur sens.

Dans un monde où la collaboration est de plus en plus cruciale pour les entreprises, explique David Vallat, chercheur en sciences de gestion à l’Université Claude Bernard à Lyon, « il y aurait une opportunité de les convaincre de l’utilité des communs et améliorer, en passant, les conditions de travail des salariés ». Les communs seraient, notamment, très efficaces en matière de production de connaissance, le graal dans une économie qui n’a que l’incertitude comme constante... Ainsi, en mettant une dose de communs dans leur moteur, les entreprises structureraient un cadre de travail fondé sur la solidarité, et non sur la hiérarchie et la productivité. Elles pourraient, alors, régénérer leurs collectifs de travail, inciter au partage des savoirs, à la collaboration intra et inter entreprise, et, cerise sur le gâteau, remotiver leurs troupes dans un contexte pour le moins alarmant : plus de 90% des salariés, en France, ne seraient pas engagés dans leur travail (Gallup, 2013).

Cependant, pour se faire accepter dans le monde de l’entreprise, ajoute David Vallat, il faudrait gommer l’ambition de transformation politique des communs et se concentrer sur leur volet organisationnel.

Pour résumer, les communs reposent sur l’idée qu’une communauté de personnes s’organise collectivement pour préserver et développer une ressource qu’elle partage. Les règles de gestion sont pensées et acceptées par la communauté et permettent un accès équitable à celle-ci. L’appropriation individuelle du commun est rendue impossible par la reconnaissance de sa construction collective. Dans le cas des communs numériques, les ressources sont souvent protégées par une licence qui explicite les conditions de partage (creative commons , copyleft , licence à réciprocité ). Les communs numériques les plus connus sont l’encyclopédie Wikipédia, la base cartographique Open Street Map , les logiciels libres comme Firefox ou Wordpress. Il existe aussi de nombreux communs urbains : les Grands Voisins à Paris, Foresta à Marseille, les laboratoires citoyens à Madrid , etc. Certains n’hésitent pas aussi à qualifier la Sécurité Sociale de commun.

Cependant, en occultant sa dimension politique, les communs risquent de se réduire à un mode d’emploi du bon partageur à destination des seuls salariés et finir à la poubelle, en raison d’un cadre général de travail inadapté. En effet, les communs ne peuvent avoir un impact que s’ils adressent l’organisation dans son ensemble, à commencer par les actionnaires et les décisionnaires. La réussite des communs repose sur une gouvernance partagée, organisée et transparente. En outre, les communs postulent un partage de la valeur produite et une décision collective des modes de répartition de cette valeur. Pour faire simple, on n’imagine mal Wikipédia être l’encyclopédie que l’on connaît, si elle avait été la propriété de Microsoft...

« Ce n’est pas le mouvement des communs mais l’intensification de la concurrence – provoquée par la transformation numérique et l’évolution vers une économie centrée sur la relation client – qui pousse les entreprises à adopter de plus en plus des modes collaboratifs, agiles, horizontaux », analyse Odile Chagny, économiste à l’IRES. Ainsi, peu de chance de voir les conditions de travail des salariés s’améliorer, et mêler les communs à tout cela risque de créer beaucoup de confusions et de désillusions.

Après la théorie du bonheur au travail, le management par les communs ? Les chercheurs sont-ils alors d’incorrigibles utopistes ? A moins qu'ils n'aient flairé le bon filon ? A la décharge de David Vallat, s’il est bien un monde qui souffre de l’enclosure de la connaissance au travers de la propriété intellectuelle et des brevets, c’est bien celui de la recherche. Le recours aux communs pour repenser son organisation apparaît judicieux. Un collectif de chercheurs dont il fait partie, est d’ailleurs passer à l’acte. Ils ont construit un protocole de recherche, baptisé Owee pour « open walk event-based experimentations », afin de s’extraire de la verticalité de leurs institutions et de la logique individuelle des publications. L’organisation des carrières des chercheurs autour des publications génère, en effet, des stratégies de rétention et d’appropriation peu bénéfiques à la collaboration. Aussi, dans le cadre des Owee, les articles sont signés de façon collective. Il en faudra sans doute plus pour renverser le système de notation individuelle qui mine le monde de la recherche . Néanmoins, il y a un exemple encourageant de transformation in vivo. En effet, le monde du libre a réussi à retourner le système établi de propriété intellectuelle en s’appuyant sur les normes existantes pour produire les licences libres...

Owee était un des projets sélectionnés par le Transformateur , un dispositif d’accompagnement créé par la FING et l’ANACT (Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail) qui s’est intéressé, pour sa 8e édition, à la question : « Travail et communs, travail en commun : vers de nouvelles organisation de travail ? ». Ces deux jours de réflexion ont permis de réunir un panel d’acteurs complémentaires autour des questions des communs dans leur dimension liée au travail.

Ainsi, on a pu voir, lors d’une table ronde, Lionel Maurel, de la Coop des Communs , commoner de la première heure et l’un des artisans des licences de réciprocité rebondir avec enthousiasme sur le concept de « communauté de travail » porté par Xavier Petrachi, représentant CGT d’Airbus et à celui de « CDI communautaire » lancé avec beaucoup de verve par Nicolas Loubet, un des créateurs du tiers-lieu la Myne à Villeurbanne, un laboratoire de chercheurs sans tutelle. Penser une « communauté de travail » en dehors des frontières de l’entreprise et autour d’une même finalité (par exemple construire un avion) paraît tomber sous le sens après trente ans de stratégie d’externalisation. Aujourd’hui, dans une entreprise, cohabitent au quotidien et de façon massive, des travailleurs avec des droits sociaux très disparates : salariés de l’entreprise, intérimaires, salariés de sous-traitants, indépendants, etc. Mais, la défense d'une communauté de travail, au-delà des salariés dont ils ont reçu mandat, surprend de la part d’un acteur syndical historique. De même, entendre les commoners s’intéresser à la question du travail et voir dans les syndicats un allier potentiel a presqu’une odeur de souffre révolutionnaire. Lors de la table ronde, cette communion « communs-travail » s’est alors soldée par l’idée, certes très évasive et sans doute trop séduisante pour être honnête, de « CDI communautaire », dans laquelle, Julien Cantoni de Mangroov , un des autres projets sélectionnés, y a vu un pendant légitime au concept de « rupture conventionnelle collective » des ordonnances Macron. Enfin, quand Orianne Ledroit, directrice de la mission société numérique à l’agence du numérique – qui dépend du ministère de l’économie – a conclu le débat en encourageant les débatteurs à s’emparer des dispositifs d’expérimentation publics pour éprouver cette idée, l’atmosphère générale s'est chargée d’ions positifs. Holden Caufield dans le roman l’Attrape-cœur de J.D. Salinger aurait certainement lâché un de ses fameux « Ouah ! », mais comme personne ne l’a encore adapté au cinéma, mieux vaut rester prudent, tant il y a des chances qu’on se retrouve avec l’Arnacœur.


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