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Et si... ? 07/06/2018

Et si nous colonisions la Lune et Mars avec Jeff Bezos et Elon Musk ?

Gros plan d'une partie de la zone joliment infernale du tryptique The Garden of Emoji Delights, extraordinaire reprise en vidéo, par l'artiste Carla Gannis , du tableau Le Jardin des délices de Jérôme Bosch (daté de 1494 à 1505) . Comme l'explique le catalogue de l'exposition La Belle Vie Numérique de la Fondation EDF à Paris, où l'œuvre a été présentée de novembre 2017 à mars 2018, « Carla Gannis substitue aux merveilleux personnages et créatures du peintre flamand ces petites figurines digitales qui se glissent désormais dans nos messages écrits. » Pour nous faire partir sur d'autres cieux avec les pontes du numérique ou nous inciter à réfléchir aux illusions de notre présent ?
Jeff Bezos, le grand manitou d’Amazon, veut coloniser la Lune pour préserver la Terre, tandis que le fantasque Elon Musk travaille d’ores et déjà à notre atterrissage prochain sur la planète Mars. Notre humanité serait-elle à ce point en perdition qu’elle aurait besoin de s’accrocher aux rêves d’exploration spatiale de ces milliardaires de notre nouveau monde numérique ? Quel sens pourrait donc avoir, pour eux et pour nous autres, simples internautes, ces perspectives futures de vie sur notre satellite proche ou sur une autre planète du système solaire ?

C'était le 25 mai 2018 à Los Angeles, dans le cadre de la Conférence internationale Space Development, organisée par la National Space Society de la belle Amérique. Jeff Bezos y parlait en tant que patron de Blue Origin, la filiale dédiée à l'exploration spatiale de son empire du e-commerce. Écolo et futuriste en diable, il y a affirmé dans une interview : « La Terre n’est pas un très bon endroit pour l’industrie lourde. Cela nous convient pour l’instant mais dans un futur proche — j’entends par-là des décennies, peut-être 100 ans — cela commencera à être plus facile de faire des choses que l’on fait actuellement sur Terre mais dans l’espace, car nous aurons beaucoup d’énergie. » Dès mars 2017, il avait présenté au Président Trump son projet de « construction d’un vaisseau spatial de livraison capable d’atterrir près d’un cratère au sud de la Lune . » Neuf mois plus tard, Donald Trump a annoncé sa volonté de renvoyer des hommes sur la Lune afin de préparer une mission habitée vers Mars. Et en cette fin de printemps 2018, Blue Origin aurait d'ores et déjà conçu un atterrisseur capable de transporter 5 tonnes de charge jusqu’à la surface lunaire... Il ne semble pourtant y avoir, sur la Lune ou sur Mars, aucun petit homme vert avec des antennes auquel livrer des e-books, des enceintes connectées ou un frigo beau parleur. Dès lors, pourquoi cette perspective ?

L'hypothèse d'une prise de conscience écologique, et de Bezos, et surtout de Trump, désirant plus que tout sauver la Terre de la fureur industrielle et hyper capitaliste, ne convainc guère. Pas plus que ne tient celle d'un investissement à long terme pour les futurs colons de la Lune ou de Mars, arrières petits-enfants de l'un et de l'autre comme d'Elon Musk, PDG de la société d’astronautique et de lanceurs spatiaux SpaceX et du fabricant de voitures électriques haut de gamme, high tech et sportives Tesla Motors. Restent deux explications : côté pile, tout simplement la naïveté de nos grands gamins devenus maîtres du monde ; côté face, leur construction d'un dérivatif imaginaire pour le bon peuple, qu'on ferait rêver d'autres cieux magiques ou guerriers que notre chère vieille planète, afin qu'il consomme sans se rebeller contre les pollueurs ou vendeurs de strass et de paillettes.

En mars 2016 sous le soleil de Palm Springs, ville verte en plein désert californien, Jeff Bezos avait invité, pour une sauterie privatisée, la crème de la robotique, de l’intelligence artificielle et des aventures spatiales pour trois jours d’une Machine-Learning Automation, Robotics and Space Exploration Conference, autrement dit : MARS. Pas besoin d'être un fan absolu de 2001 L'Odyssée de l'Espace , film pionnier de Stanley Kubrick (en 1968 !), sur un scénario fabriqué avec le prospectiviste et écrivain de science-fiction Arthur C. Clarke, pour comprendre le lien entre les robots à la Star Wars, les investissements de la NASA et du Pentagone et les paradis de consommateurs servis et peut-être asservis demain par des intelligences artificielles.

Elon Musk, quant à lui, raconte avoir été marqué par le cycle de Fondation , d’Isaac Asimov, et ses récits dans le temps long d’une lutte de l’humanité – devenue « espèce multiplanétaire » – contre son inéluctable déclin. Aussi est-ce savoureux de constater que le critique le plus vif de son plan de colonisation de Mars, présenté fin 2016, a été Kim Stanley Robinson , auteur d’une monumentale trilogie martienne : le plan de Musk, dit-il, « ressemble à un gros cliché de science-fiction des années 1920, imaginé par un garçon qui tente de construire une fusée pour atteindre la lune depuis son jardin à l’arrière cours. »

La colonisation de la Lune ou de Mars s'apparente à une « nouvelle Nouvelle Frontière », en lieu et place de la Conquête de l'Ouest. Un imaginaire moteur, à même de galvaniser les énergies de milliers de jeunes entrepreneurs rêvant de devenir Elon Musk à la place d'Elon Musk, modèle assumé du milliardaire et playboy Tony Stark des trois films Iron Man – archétype de l’homme augmenté. Répondre à la magnificence de ce songe de jubilation partagée par l'appel à la raison et les sirènes de la frugalité reviendrait à offrir à Obélix de l'huile de ricin à la place de ses sangliers rôtis à la broche. L'enjeu n'est-il pas plutôt de façonner nos propres contre-fictions contre ces romans futuristes de nos nouveaux dominants ? D'opposer nos propres rêves d'une autre vie, pleins d'une science-fiction moins caricaturale, à leurs fantasmes de toute puissance ?


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