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Et si... ? 17/05/2018

Et si l’on confiait nos données à des centres de ressources gérés comme des communs ?

Casino Las Datas (2017) est une œuvre signée de trois artistes : Albertine Meunier , Sylvia Fredriksson et Filipe Vilas-Boas . Dans une pièce dédiée, elle invite le visiteur à échanger ses données personnelles contre des jetons afin qu’il tente sa chance sur des machines à sous « customisées avec l'iconographie d’Internet ». Les Bisounours à l’image sont l’un des gains possibles, fort difficile à obtenir. Il est possible et fortement conseillé de dépenser ses données personnelles au casino Las Datas dans l’exposition 123 Data , qui se tient à l’Espace Fondation EDF à Paris jusqu’au 6 octobre 2018.
« Données personnelles : pour un droit de propriété ? »… Tel est le titre d’un débat organisé par l’Institut Diderot le jeudi 24 mai, soit la veille du jour d’application du nouveau Règlement général sur la protection des données personnelles. Alors même que celles-ci sont « appropriées et revendues par les grands acteurs du numérique », cette proposition sonne comme du bon sens. Mais ne réduit-elle pas nos data à leur dimension utilitariste la plus individualiste ? Et si les débats enflammés sur l’idée de monétiser nous-mêmes nos data traduisaient l’impossibilité de leur accorder une valeur éthique autant qu’économique sans en passer par une mise à jour de notre logiciel philosophique ?

C’est entendu : les données personnelles sont l’or noir de la nouvelle économie du numérique. Les infos, les traces et les saisies de nos pérégrinations digitales, livrées de façon plus ou moins consenties, constituent la matière première de pastilles de bonheur e-marketing, la condition même d’une béatitude connectée, gouvernée par le cloud computing, dopée aux algorithmes des Big data et à l’intelligence artificielle auto-apprenante, servie par un environnement transfiguré par l’Internet des objets et les capteurs omniprésents de nos futures smart cities… Ces data de nos moindres transactions et interactions via nos outils digitaux, des cartes bancaires aux objets communicants en passant par notre smartphone, sont la clé du juteux business des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), des NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber), des BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) qui dessinent le nirvana sous contrôle des Chinois, voire des enfants en mode startup de tous ces e-monstres qui nous veulent du bien.

Invités par l’Institut Diderot pour sa conférence-débat du 24 mai à Paris, l’entrepreneur Pierre Bellanger et le philosophe Gaspard Koenig répondent à cette prédation souriante par l’instauration d’un « droit de propriété sur les données personnelles, afin de rendre au producteur primaire de data (vous et moi) son bien légitime. » Et Koenig, fondateur du think tank GénérationLibre de préciser dans un article du Magazine littéraire : « Chacun pourrait ainsi être rémunéré pour les informations qu’il partage sur les plateformes internet et que celles-ci monétisent allègrement, au lieu de se laisser dépouiller par les GAFA en cliquant sur des conditions d’utilisation léonines. » L’enjeu de la reconnaissance juridique de ce droit de propriété serait de « replacer le prolétaire 2.0 au centre de la chaîne de valeur de l’économie numérique. » Ce qui, selon GénérationLibre, s’inscrirait « dans la suite logique du Règlement général sur la protection des données personnelles . »

Sauf qu’à écouter sur France Culture Valérie Peugeot, chercheuse aux Orange Labs, présidente de l’association Vecam et surtout membre de la CNIL (Commission Nationale Informatique et Libertés), ce droit de propriété ne changerait en rien le rapport de force entre les exploités et les exploitants. Entre les internautes cherchant à gagner quelques centimes en négociant leurs informations et les Godzilla du numérique qui en tirent des fortunes par bien d’autres biais. Pire : il créerait une nouvelle forme d’inégalité, « entre les riches qui auraient la possibilité de protéger leur vie privée, et les pauvres qui seraient dans l'obligation de la vendre. » Dans un article d’Internet Actu, « Pourquoi mes données personnelles ne peuvent pas être à vendre » , Hubert Guillaud rejoint Valérie Peugeot sur « l’impossibilité de ranger les données personnelles sous le sceau de la propriété ». Car nos data ne sont pas que « personnelles » : elles sont indissociables de notre histoire, de nos myriades d’interactions sur la toile et ailleurs. Elles en sont même la condition de possibilité. Elles viennent de nous, bien sûr, mais aussi de cet autre dont nous « likons » le message, de ces espaces publics voire privés qui nous ont formé et nous éduquent encore, qui nous permettent de nous exprimer ou qui nous offrent leur infrastructure. De là l’idée, défendue par la membre de la CNIL, comme quoi nous ne devrions pas nous revendiquer « propriétaires », mais (plus modestement ?) « maîtres » de nos données personnelles.

Cette idée de maîtrise a un petit air de famille avec le concept de Self Data , expérimenté par la FING (Fondation Internet Nouvelle Génération) et les acteurs du projet MesInfos . Mais comment les individus pourraient-ils contrôler le partage de leurs données, décider eux-mêmes pour quels services ils seraient prêts ou non à autoriser l’usage de leurs informations sans en être in fine les propriétaires ? Le Self Data, surtout s’il est assorti d’un droit de propriété, ne risque-t-il pas de laisser l’individu seul face aux marques et aux géants du numérique, tentant de comprendre les tableaux de données le concernant ? Il y passe des heures, sans certitude de tout saisir. Ce faisant, ne risque-t-il pas d'accepter, sans même ressentir quelque manipulation cynique, le jeu de l’e-consommation ? Car en échange du partage de ses données, les entreprises lui proposent de nouveaux services, payants, pour mieux réguler encore sa vie quotidienne. Pour son confort, sa sécurité, et de petits gains. La tentation est particulièrement forte dans le domaine de la santé : qu'il accepte la recension des infos des bracelets, balances et autres tensiomètres connectés, et il "gagne" un suivi gratuit de son état de santé, avec conseils d’experts patentés… Et donc profits à la clef pour grands labos et assureurs de tous acabits.

La perspective de devenir l'esclave de ses données, de se prendre en permanence pour son ombre d'information, ne hante guère Gaspard Koenig, ardent défenseur de ce qu'il appelle « la propriété de soi ». Que tout soit « monétisable », que nos vies quotidiennes soient entièrement régulées par l'économie, ne dérange pas le philosophe libertarien, libéral sur tous les plans - économique, politique et culturel. Le penseur libertaire ou social-démocrate, en revanche, refuse la transformation de l'être humain en homo œconomicus de l'ère numérique. Selon ses lubies de femme ou d'homme aimant promener sa tête dans les nuages, le piège serait de se muter en comptable à la petite semaine de ce qu’il advient ou non de ses données. Car dès lors que la valeur de nos data « se maintient et se construit collectivement », comme l'affirme Hubert Guillaud, l'enjeu « n’est pas tant d’élargir notre consentement individuel que d’élargir toujours et encore les droits qui limitent collectivement la collecte et le traitement et garantissent la vie privée. » Autrement dit : de transmuter une question de consommation, économique donc, en une question démocratique.

Reste l'ambition de maîtrise de nos données, qui semble folle au regard du caractère d'Ovni de cette notion que l'on croyait si simple. Le numéro spécial de la revue Multitudes paru au printemps 2017, titré « Ceci n’est pas un programme » suggère une solution : « La création d’asiles de données autogérés par les citoyens – dans tous les sens de ce mot asile : à la fois sanctuaire et centre de soin pour s’extirper de la société de l’hyperconsommation entropique. Il s’agirait donc, pour nos données personnelles, d’un asile politique. Nous pourrions ignorer nos data, en déléguer la gestion. Ou nous servir de cette institution commune, soutenue par la puissance publique, pour interdire certains usages » Utopie ingérable d'intellectuels de l'utra-gauche ? Pas si sûr, car le rapport Villani sur l'intelligence artificielle , sorti fin mars 2018 à la demande d'un Président que l'on ne peut qualifier de gauchiste, affirme sans ambages la nécessité de « communs de la donnée ». Soit un concept, pouvant se traduire par la mise en place de centres de ressources de nos data, qui sonne très exactement tels ces asiles, ces refuges pour data que Multitudes souhaite organiser grâce aux trois clés de tout commun : « une ressource : ce nouvel or noir ; une communauté choisie : groupe informel, grand ou petit, de citoyens volontairement liés les uns aux autres par leurs goûts et surtout convictions face à l’exploitation de leur ombre d’information ; et une gouvernance à définir pour résister avec toute la force nécessaire à tous les chasseurs de nos données, anonymisées ou non, aux États, aux vraies fausses startups et multinationales de la santé, de l’assurance, du commerce et de la mesure de la vie. »


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