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Actualités 26/04/2018

Intelligence artificielle : un outil de plus dans la palette de l’artiste

Image tirée de Sunspring, 2016, court métrage d'Oscar Sharp, 9 minutes. Scénario : « Benjamin », logiciel d’intelligence artificielle. Production : End Cue. © Sunspring Film LLC
L’exposition Artistes & Robots présente dans sa section « Le robot s’émancipe » un extrait du court-métrage Sunspring d’Oscar Sharp, réalisé en 2016. Le cinéaste avait confié l’écriture du scénario à une "intelligence artificielle". Après la sortie en France du rapport Villani sur l'IA , c'est l’occasion de s’interroger sur l’usage de ce type d’outil dans le domaine de la création artistique, sur son potentiel de contribution à l’œuvre, voire sur son aptitude à créer lui-même.

Imaginé par un humain, Sunspring est le premier court-métrage de science-fiction entièrement écrit par une intelligence artificielle « auto-apprenante ». Elle est présentée au générique comme étant Benjamin, system-on-chip computer. Nourrie d’un corpus d’histoires de science-fiction disponibles en ligne, cette IA en a disséqué le contenu. Elle a aussi appris à imiter la structure d’un scénario, pour finalement produire les indications scéniques et les répliques du film. Elle a également écrit une séquence musicale pour le film, une chanson pop composée après analyse de milliers de chansons du même genre. L’équipe du film s’était donné deux jours pour tourner et monter cette étrange fiction expérimentale.

Absurde et néanmoins édifiant


Premières images de Sunspring : costumes et accessoires caricaturaux de l’univers de la SF.
D’une étagère, il (acteur : Thomas Middleditch) sort le livre « Sunspring by Ross Jetson » (Jetson étant le nom initial de l’IA Benjamin), et parle en le feuilletant :
- « In a future with mass unemployment, young people are forced to sell blood. That’s the first thing I can do. » ("Dans un avenir de chômage massif, les jeunes sont forcés de vendre du sang. C'est la première chose que je peux faire.")
Elle (actrice : Elisabeth Gray) dit :
- « You should see the boys and shut up. I was the one who was going to be a hundred years old. » ("Tu devrais voir les garçons et te taire. J'étais celle qui allait avoir cent ans.")…

Comme ce tout premier dialogue, les répliques suivantes confinent à l’absurde. L'intrigue ? « Une histoire de romance et de meurtre, dans un monde sombre » indique Wikipédia (sinon on chercherait encore…). C’est en tout cas un film qui peut plaire aux amateurs d’étrangeté. Un conte bizarre, pas déplaisant à voir, amusant même. Surtout, une expérience intrigante, qui interroge sur la capacité des machines à remplacer demain les scénaristes ou les auteurs au sens large.

Sunspring, 2016, court-métrage, 9 minutes, mis en ligne sur YouTube en 2016. Production : End Cue. © Sunspring Film LLC


Bien au-delà de l’écriture automatique


Si le processus de création d’une telle œuvre fait penser instantanément aux productions via l’écriture automatique d’artistes surréalistes, on pressent toutefois qu’un pas a été fait depuis. Oscar Sharp cherche autre chose que de s’émanciper du carcan de la raison. Seulement, là où les surréalistes puisaient dans l’imaginaire le plus large au-delà de la conscience, l’intelligence artificielle n’élabore qu’à partir d’une matière première faite de contenus déterminés. On entrevoit néanmoins que ce type d’outil auto-apprenant pourrait nous surprendre considérablement bientôt, si l’intelligence artificielle était capable d’acquérir une sorte de conscience ou d’esprit. Mais est-ce envisageable ? En tout cas, c’est déjà un outil supplémentaire pour la création artistique.

En plus de Sunspring, et toujours dans la partie « Le robot s’émancipe », l’exposition Artistes & Robots montre notamment Learning To See: Learning To Dream, une série de Memo Akten, datée de 2017, utilisant des algorithmes d’apprentissage automatique (machine learning) en plus de caméras de surveillance, vidéo HD et logiciel personnalisé. Si quelqu’un se place devant l’un des écrans au mur, son portrait « réinterprété » via des paysages s’affiche et s’anime. L’enjeu au-delà d'une esthétique qu'on apprécie ou pas ? Susciter une réflexion sur nous-mêmes et la façon dont nous donnons sens au monde. Ce travail, qui explore les notions de compréhension, d’apprentissage et de vision à partir de nombreuses images connues de l’histoire de l’art, induit des questions comme : une machine peut-elle vraiment comprendre ce qu’elle voit et peut-elle réinterpréter de façon créative ce qu’elle croît comprendre ?


Learning to see: Learning to dream (#1): I trained a neural network on thousands of artworks & now this is what it thinks of me from Memo Akten on Vimeo.


L’artiste multimédia ORLAN est également présente dans cet espace où elle présente ORLAN et ORLANoïde, strip-tease électronique et verbal. Cette installation robotique et vidéo créée pour cette exposition mixe notamment, en plus de la propre poésie de l’artiste, de l’intelligence artificielle, de l’intelligence collective et des générateurs de textes. Intégrant du deep-learning, elle est évolutive, pour continuer d’interroger le statut du corps via les pressions culturelles, traditionnelles, politiques, religieuses… et aujourd’hui technologiques.

L’IA : progrès manifestes comme outil, mais peut mieux faire comme créateur


Reflet de notre temps, de plus en plus d’artistes créent en s’appuyant sur des algorithmes ou de l’intelligence artificielle. Ainsi, par exemple, Gwendal Sartre et Fabien Zocco finalisent pour l’automne 2018 un film d’artistes nommé Attack the Sun qui croise deux axes d’écriture, l’une classique, celle du scénario préétabli, et une autre générée par une intelligence artificielle venant perturber l’écriture première. L’IA produit des dialogues et monologues qui servent une question centrale du film : la difficulté à communiquer. Et peut-être aussi une autre : l’expression de la folie…

Le champ d’usage de l’intelligence artificielle se déploie. Sans présager de la possibilité qu’aurait la technologie à acquérir les capacités d’un esprit humain, force est de constater que, du côté de la musique, par exemple, si Magenta de Google n’a pas convaincu avec son premier morceau en mai 2016, d’autres outils ont fait florès depuis. Et pour ceux qui s’intéressent à l’art dans un registre « à la manière de… », des prouesses techniques ont également été constatées, par exemple lors de l’expérience The Next Rembrandt de Microsoft dès avril 2016. Bref, quand il s’agit de « faire pareil », l’IA est performante.

Cela dit, on peut se demander où est l’art là-dedans. Et de là à parler de création réelle par une IA, il y a encore du chemin… Car peut-on croire qu’une œuvre puisse être créée ex-nihilo sans aucune induction humaine préalable ? Et puis « l’inspiration » de la machine, issue d’un corpus de contenus visant à l’alimenter, peut-elle être comparée à celle provenant de l’intelligence humaine, qui n’est pas uniquement le savoir acquis, mais aussi la sensibilité, les sentiments, la capacité à imaginer hors des sentiers battus, etc. Une intelligence artificielle pourrait-elle imaginer demain l’équivalent de la Fontaine de Marcel Duchamp ? Peut-être, si on lui apprend à faire ce « pas de côté » propre à la création, à émouvoir, à stimuler la réflexion. Une IA apte à interroger l’homme sur sa nature humaine et sur le monde qu’il a créé ? Tout un programme.


Les commentaires

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Nicolas Robineau
Nicolas Robineau 06/05/2018 15:24:31

Pas encore convaincu par cet art de l'IA :)

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