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Actualités 19/04/2018

Vivons-nous dans un monde digitalisé à la Philip K. Dick ?

Cette image d’un Berkeley psychédélique, qui semble échapper à la réalité, a été créée par Olivier Bonhomme pour un jeu vidéo totalement inspiré de Philip K. Dick : Californium . Ce jeu étrange conçu par Brice Roy est plein de clins d’œil aux ambiances et aux personnages du célèbre auteur de science-fiction.
Après la sortie en début d’année de Blade Runner 2049, inspiré de son roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1968), l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick est plus que jamais d’actualité au printemps 2018. Et pour cause : les falk news, la surveillance généralisée, la réalité virtuelle, l’intelligence artificielle ou l’affaire Cambridge Analytica de Facebook font clairement écho aux grandes thématiques de son œuvre sur l’humain et les pièges de la réalité.

« Saviez-vous que le créateur du smartphone Android lorsqu’il était chez Google, Andy Rubin, a souhaité bon anniversaire d’activation au répliquant Roy Batty du film Blade Runner ? »… Ainsi débute la description d’une conférence Mixit qui s'est tenue en avril dans le cadre d’une thématique « Alien », au sein festival Mixit. Le lendemain, vendredi soir, au Cinéma Méliès Saint-François de Saint-Étienne , rebelote avec des projections et conférences autour du thème « Simulacre ou réalité, 2 jours dans l’univers de Philip K. Dick ». Au programme, outre un débat pour « se souvenir du présent », le documentaire de Arte Dans les mondes de Philip K. Dick (2016) ainsi que le film A Scanner Darkly (2006) de Richard Linklater, très proche du livre de l’auteur, Substance Mort (1977), avec Keenu Reeves en style bande dessinée dans le rôle du drogué qui s’espionne lui-même en tant qu’agent des stups… Ça continue le samedi après-midi au Gran Lux , avec des lectures, notamment autour de L'Exégèse, et le film Total Recall... Et puis le 24 mai à 14h30, c’est la Fédération Addictions et la Cité des Sciences et de l’Industrie de Paris qui s’appuient sur les illuminations et prémonitions de Philip K. Dick pour « définir l’humain » dans le cadre d’un colloque intitulé « Homme augmenté, des paradis artificiels à l’intelligence artificielle : quels changements de paradigme ? »

L’actualité de ce romancier californien, pourtant disparu depuis le mars 1982, s’explique par la façon dont ses obsessions sur les mensonges d’État, les informations tronquées, la télésurveillance de tous par tous ou les univers virtuels partagés résonnent dans nos esprits de femmes et hommes connectés de 2018. C’est en tout cas la conviction d’Ariel Kyrou, coscénariste du documentaire d’Arte qui participe aux événements précités à Lyon, Saint-Étienne et Paris. Pour permettre à chacun, et en particulier à ceux qui connaissent mal l’écrivain, de comprendre la force de ses intuitions, nous proposons ci-dessous de larges extraits, très légèrement réactualisés, d’une interview qu’il a accordée il y a un peu plus d’un mois au blog Cosmo Orbüs.

Antoine de Saint-Épondyle : Entre « falk news » et affaire Cambridge Analytica de Facebook, réalité virtuelle et surveillance globale, Philip K. Dick a-t-il été dépassé par notre réalité ?

Ariel Kyrou : Non, Philip K. Dick n’a pas été dépassé par la réalité et ne le sera selon moi pas de sitôt. Car ses écrits se situent ailleurs : dans un univers de fantasmes et de mythes éternels qu’il a réactualisés comme pour mieux s’adresser à nous. Force est de constater, en revanche, que notre aujourd’hui n’en finit pas de croiser ses mondes, intuitions et craintes. Cela rend d’autant plus intéressant une lecture ou une relecture de ses romans et nouvelles. Dick n’écrit en effet que des fables autour du réel, le nôtre et le sien, avec en leur cœur deux questions qu’il décortique, tourne et contourne par tous les bouts : qu’est-ce que la réalité ? Et qu’est-ce que l’humain ?... Il prend sous ce prisme des détails de son présent, et avec la triple puissance de sa paranoïa, de son imaginaire et de son humour, il en exagère par sa plume les expressions et les effets. Je n’ose imaginer les histoires qu’il aurait pu imaginer à partir de l’affaire Cambridge Analytica, cette manipulation politique à partir des données de 87 millions d’électeurs américains qui hésitaient quant à leur vote lors des dernières présidentielles américaines…

Que penser, sous le regard de cette adéquation de Dick à notre réel, de cette jeune femme qui a conçu une IA supposée rendre vie à son conjoint décédé ?

Jamais il n’a décrit précisément dans l’un de ses textes l’histoire d’une jeune femme, comme cette Eugenia Kyuda, créant une IA, un « monument digital » pour faire revivre son meilleur ami Roman Mazurenko. Mais dans Ubik, il imagine un régime de « semi vie », permettant de faire revivre pendants de courts moments les esprits semble-t-il bien « vivants » de défunts. C’est ainsi que Glen Runciter, patron d’une société « anti-psy », retrouve l’ombre « mentale » de sa compagne décédée, Ella, dont le corps est en semi-vie au Moratorium des Frères Bien-Aimés, afin qu’elle lui prodigue ses conseils. Dick ne raconte pas stricto sensu l’histoire d’Eugenia Kyuda, avec son désir de garder contact avec son ami après sa mort, via son ombre d’information et une sorte d’IA créée à partir de ces données, mais il a mis en scène dans Ubik, via la « semi-vie », tous les ressorts humains d’une telle démarche. Plus fort : y racontant l’histoire de personnages en « semi-vie », croyant être vivants alors qu’ils sont morts, selon une phrase célèbre devenue le titre de la biographie écrite par Emmanuelle Carrère (Je suis vivant et vous êtes morts), il en a croqué de façon assez hallucinante les risques de fusion confusion du réel et de l’irréel, du tangible et du simulacre – éléments contradictoires qui forment notre « réalité » de 2018.

Et pour la réalité virtuelle ?

Même constat. Le mot « virtuel », par exemple, n’apparaît nulle part dans la prose de Philip K. Dick. Son œuvre peut pourtant être interprétée comme une immense métaphore de nos dérives virtuelles de l’ère d’internet et des jeux vidéo. Qu’ils l’aient souhaité ou qu’ils en soient les victimes, les personnages de l’écrivain fuient leur réalité « objective ». Et se retrouvent invariablement dans des réalités de substitution, nées de leur mental à eux ou bien plus souvent de l’imaginaire d’autres individus. Nos relais numériques vers les mondes virtuels n’existant pas à son époque, qu’importe le vecteur d’une telle plongée : c’est la prise de drogue et le partage commun du monde factice de poupée Pat dans Le Dieu venu du centaure (1965), un accident nucléaire qui explose les corps et les esprits dans L’œil dans le ciel (1956), ou bien on ne sait quoi précisément qui permet de faire entrer l’autre dans son propre univers idéal avec l’étonnante nouvelle Le monde qu’elle voulait (1953) : l’essentiel réside dans cette incroyable anticipation de l’invention de réalités subjectives partagées.

Qu’en est-il de la surveillance globale ? Ou de la fin de la vie privée ?

Un personnage mineur, avocat de profession, le dit dans Les Clans de la Lune Alphane (1964) : « Vous savez bien qu’il n’y a plus aucune vie privée pour personne. » Bien sûr, Dick est loin d’être le seul auteur de science-fiction à avoir décrit des mondes de surveillance globale. Mais là où il a été et reste prémonitoire, c’est que, dans Substance Mort (1977) par exemple, le Big Brother coupable d’une telle emprise liberticide, pas si loin de la police de la pensée de Orwell, n’est pas un monstre extérieur mais intérieur. Le flic est en nous, à l’instar de Fred, alias Bob Arctor, qui est chargé de rédiger un rapport sur sa propre personne. Agent de la Brigade des Stupéfiants, il doit guetter les moindres faits et gestes du consommateur de stupéfiants qu’il est lui-même au cœur d’une communauté de junkies. Faut dire que lorsqu’il exerce son métier, Bob, alias Fred, porte un « complet brouillé » qui donne à sa voix un timbre de robot et à son physique un aspect si neutre qu’il en devient méconnaissable, avec un visage qui semble mille visages en un. Et donc aucun visage. Suivez bien le processus d’« auto-big-brotherisation » : profitant de l’absence de Bob et de ses colocataires complètement stoned eux aussi, Fred (c’est-à-dire Bob) invite ses collaborateurs de la Brigade à venir installer lignes d’écoutes, puces et autres « holocaméras » dans les moindres recoins de la maison de Bob (c’est-à-dire celle de Fred, donc chez lui)… Fred peut ainsi passer des jours ou des nuits à regarder les bandes enregistrées de Bob, c’est-à-dire à s’espionner lui-même au cœur de sa propre demeure. Comme nous à l’âge du tout numérique.

On a effectivement beaucoup parlé d'Orwell lors de l'invention des « alternative facts » de l’administration Trump. Pourtant, la confusion entre réel, propagande, théorie du complot, fake news, bulles de filtres, bref tout ce qui contribue à « l’ère de la post-vérité » n’est-il plus proche des univers de Philip K. Dick ?

Sous le regard des deux exemples que je viens de donner, cela me semble une évidence : il y a certes, dans 1984 de Georges Orwell une participation de tout un chacun à la tyrannie de Big Brother, via la novlangue et l’intériorisation d’une police de la pensée, mais mille fois moins prégnante, forte et subtile que la complicité des personnages de Dick à leur enfermement dans leur propre monde intérieur autant que dans des univers factices plus faciles à vivre, histoire de fuir un réel trop violent ou inacceptable pour eux. Avec, qui plus est, l’autre face de cette « post-vérité » : son utilisation par les pouvoirs à des fins de manipulation des affects et des opinions, à l’instar de la fameuse campagne de Trump.

Vous avez d’autres exemples tirés des textes de Dick ?

Ils sont légion. Il y a « l’infoclown » Jim Briskin ; le storyteller de La vérité avant-dernière (1964) qui se perd dans ses propres mots de propagande ; les dirigeants simulacres en pagaille des écrans de ses textes, etc. Dans la nouvelle Si Benny Cemoli n’existait pas (1963), basée sur l’anticipation d’un New York Times sans journalistes car intégralement automatisé grâce à son « céphalon » (traduisez son IA) et des capteurs sur toute la planète, il y a cette réflexion de l’un des protagonistes : « Comme si nous n’avions de réalité qu’aussi longtemps que le Times parle de nous. Comme si notre existence elle-même dépendait de lui. » Déjà, une bulle de vérité – et plutôt haut de gamme puisque passant par la croyance dans la vérité absolue des mots de ce grand quotidien. Aucun des termes que tu cites, fake news, bulles de filtres, post-vérité ou même théorie du complot n’ont jamais été utilisés en tant que tels dans la prose de Philip K. Dick, et pourtant tous ses grands amateurs ont ce sentiment tenace qu’il s’agit là du cœur même de ses univers. Je ne peux résister à citer ici un extrait de l’une de ses conférences de 1978, titrée Comment construire un univers qui ne tombe pas en morceaux au bout de deux jours : « Nous vivons aujourd’hui dans une société où des réalités trompeuses sont fabriquées par les médias, les gouvernements, les multinationales, les groupes religieux, les partis politiques. Et il existe du matériel électronique qui pourrait permettre d’insérer ces pseudo-mondes dans la tête du lecteur, du spectateur, de l’auditeur. » (Si ce monde vous déplaît et autres écrits, L’Éclat, 1998, page 189).

Propos recueillis par Antoine St. Epondyle


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