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Focus 13/12/2017

De l'autisme à la maladie d'Alzheimer, demain les robots thérapeutiques ? Le point de vue de Laurence Devillers

Une photo du robot bébé phoque Paro, qui accompagne de plus en plus fréquemment les personnes âgées, en particulier dans des EHPAD (établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes), au Japon, mais aussi désormais en France. Photo © Motonari Tagawa for the Toronto Star.
Dans ces deux courtes interviews vidéo ainsi que sa version textuelle, la chercheuse en robotique et intelligence artificielle Laurence Devillers explique pourquoi et comment des robots peuvent accompagner des personnes âgées, des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer ou des enfants autistes. En partenariat avec Solidarum .

Au Japon, la robotique est considérée comme l’une des solutions au vieillissement de la population. Paro, robot bébé phoque en peluche, y a ainsi été lancé dès 2005, et il est désormais utilisé dans beaucoup de maisons de retraite. Que fait-il ?

Laurence Devillers : Il réagit à la voix, à la chaleur et au toucher. Il « se comporte » de façon différente selon le rapport que tissent les gens avec lui, un peu comme un chat. À l’hôpital Broca (AP-HP), avec lequel je travaille et qui teste de tels robots, j’ai vu quelqu’un d’apathique, qui n’exprimait rien, en prendre un dans ses bras, et retrouver le sourire. Paro est utilisé ou testé dans des groupes au sein d’une trentaine d’EHPAD (établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes) en France. Il crée de l’émotion. Les gens veulent le garder, se le prêtent, en parlent ensemble quand il n’est plus dans le groupe... Il apaise, il réduit visiblement l’anxiété des patients âgés.

Mais est-il plus qu’un jouet sophistiqué ? Il ne soigne pas, et ne remplace pas la prise de médicaments, non ?

Bien sûr. Sauf qu’à l’hôpital Broca, l’équipe d’Anne-Sophie Rigaud, professeure en médecine gériatrique qui travaille sur la prise en charge des patients et des aidants concernant la maladie d’Alzheimer, a mesuré les effets de cette peluche : elle a constaté qu’un groupe de patients ayant profité de Paro prenait bien moins de médicaments contre l’anxiété qu’un groupe en ayant été privé. Selon cette évaluation, qui demanderait à être confirmée ailleurs, ce robot aurait donc un effet de type « mieux-être ». Mais il ne joue que sur les instincts premiers émotionnels, pour déstresser, procurer de la joie. Au contraire d’autres robots, il ne permet pas de converser, de stimuler la conversation, qui est le pilier de l’interaction sociale chez la personne.

Vous travaillez en effet avec l’hôpital Broca, à Paris, sur tout ce que des robots capables de dialogue et de stimulation des échanges verbaux ou non verbaux pourraient apporter à des malades d’Alzheimer et à leur entourage...

Nous avons en effet réalisé des « cafés techno » avec de grands seniors volontaires et des robots Pepper au living lab de l’hôpital Broca, laboratoire spécialisé dans « l’évaluation, la coconception et le développement » de technologies pour des personnes âgées présentant des déficits cognitifs et leurs soutiens informels ou professionnels. Ces robots sont capables de mémoriser les prénoms des personnes rencontrées, leurs musiques ou leurs sports préférés. Au fur et à mesure des rencontres, cette reconnaissance a eu des effets positifs sur les personnes âgées: un lien semble se créer.

C’est logique, l’humain se familiarise avec la machine qui lui donne le sentiment de le reconnaître – ce qui crée, comme vous le disiez vous-même, une proximité à double tranchant, pour peu que les pilotes du robot aient de mauvaises intentions. Mais quels apports au-delà de la télésurveillance quotidienne et de l’affectif ?

Un malade d’Alzheimer perd peu à peu tous ses repères et quelquefois le langage. Le robot d’assistance peut stimuler ses sensations physiques, ses émotions, sa mémoire et sa parole par des quiz et des jeux de rôle. Il peut lui permettre d’être moins coupé du monde, en assumant la double fonction d’auxiliaire de mémoire et d’interface avec son environnement. Il lui rappelle de prendre ses médicaments, que c’est l’heure de déjeuner, etc. Il peut d’ailleurs le faire en associant l’acte à une lumière ou une musique, ce qui est précieux pour des personnes qui ont perdu jusqu’à la maîtrise du langage.



Je crois que des expériences sont également menées qui mettent en présence des enfants autistes et des petits robots Nao : quels en sont les enseignements ?

Là encore, la prudence s’impose, car ce ne sont que de tout premiers résultats, et que jamais un robot ne rem- placera les professionnels qui accompagnent les jeunes atteints de TSA (troubles du spectre autistique) dans les IME. Mais j’ai été très intéressée par les tests du CHU de Nantes. Le robot a en effet démontré un énorme potentiel pour servir de medium, de support relationnel entre, d’une part, l’enfant ou l’adolescent qui refuse de communiquer et, d’autre part, la famille, le médecin ou l’aide-soignant. Car l’adulte, dont la présence bloque le jeune, peut parler au travers de la machine, en présence à distance. Le Nao rassure par son côté jouet. Dans un premier temps, le jeune lui fait dire quelques mots, lui fait lever un bras, le fait danser. Ensuite, au fur et à mesure des échanges, le Nao non seulement calme l’enfant ou l’adolescent, mais réussit à faire passer des messages que les adultes n’arrivaient pas à transmettre en direct (lire notre article autour de cette expérimentation : Rob'autisme ).



Mais n’est-ce pas douloureux d’imaginer un enfant ou une personne âgée dont le seul interlocuteur serait un robot ?

Un robot d’assistance peut aider, stimuler, même parfois débloquer des situations, mais à la condition d’être encadré en permanence par des professionnels du soin, et que son usage ait des garde-fous. L’assistant robotique doit être loyal, pouvoir retracer et expliquer ses décisions. Il est important également de surveiller le comportement des humains avec les machines et les problèmes d’addiction, d’isolement, etc. Aussi surprenant que ce qualificatif puisse paraître, je suis convaincue que nos machines devront avoir demain une dimension « morale ».


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