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Et si... ? 08/12/2017

Et si les GAFAM, BATX et autres NATU étaient mauvais pour la santé ?

Le vent se lève de Ken Loach (2006). En Irlande, dans les années 1920, deux frères rejoignent la lutte armée pour l’indépendance de l’Irlande, incarnant deux postures de combat : la recherche d’un compromis et la radicalité. The Wind that Shakes the Barley (le vent qui agite l'orge), le titre original du film, nous rappelle que « le vent de l'Histoire souffle et agite les hommes sans plus d'égards qu'il n'en témoigne pour les épis », analyse Thomas Sotinel dans le Monde...
Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi, Netflix, Airbnb, Tesla et Uber, ces entreprises américaines et chinoises nous promettent monts et merveilles pour demain : l’éradication de la pauvreté, la résolution du réchauffement climatique, la baisse drastique de la mortalité, l’exploration spatiale pour tous, et plus humblement la gestion optimale de notre santé, de nos amis, de nos placards, de notre culture, etc. C’est tellement beau qu’on croirait lire une lettre au Père Noël. Le souci, c’est qu’on n’y croit plus trop au Noël des GAFAM, BATX et autres NATU...

Et pour cause, il y a eu les suicides à la chaîne chez Foxconn (l’usine qui produit, entre autres, l’iPhone), puis PRISM et sa surveillance américaine massive , Trump et les fake news , les abus de position dominante , la colère des livreurs à vélo , le jeu de la délation chez Amazon , les Paradise papers et ses optimisations fiscales douteuses, la carte magique d’Airbnb , (enfin de Mastercard), etc. Bref, le vent semble tourner au vinaigre, notamment au sein de l’Union européenne, où sévit l’intraitable commissaire à la concurrence Margrethe Vestager, surnommée « Madame anti-GAFA », ou encore « la dame de fer », même si la comparaison s’arrête sans doute au prénom et à la phrase célèbre de l’autre Margareth « I want my money back ! ». Ainsi, elle affiche à son compteur d’amendes et de redressement : 13 milliards d’euros d’arriérés d’impôts à Apple , 250 millions d’euros à Amazon pour cadeaux fiscaux illégaux et 2,4 milliards d‘euros à Google pour abus de position dominante .

Autre signe, le vent de la contestation souffle aussi outre-Atlantique, avec la menace d’un démantèlement de Google-Alphabet , à l’image de ce qu’a connu, en 1984, ATT, l’opérateur de télécommunication, découpé en baby bells . Le magazine Usbek et Rica en a fait son dossier de Une et le sujet de son dernier Tribunal des Générations Futures , lundi 4 décembre au théâtre de la Porte Saint-Martin. « Faut-il démanteler Google ? », a interrogé la Présidente de cette Cour fictive, la journaliste et présidente de la Fondation pour la nature et l’homme, Audrey Pulvar. Des témoins se sont alors succédés à la barre, d’Axelle Lemaire à Laurent Alexandre (on ne peut guère imaginer plus grand écart). Avec humour et panache, Anne-Gabrielle Dauba-Pantanacce, la directrice de la communication de Google France, est venue plaider l’innocence de son employeur et réclamer l’indulgence des jurés tirés au sort parmi le public. L’honneur fut sauf pour Google, beaucoup moins pour Laurent Alexandre, dont les propos racistes envers les chinois interrogent sur la tribune médiatique qui lui est sans cesse offerte. Retenons plutôt, de ce débat, les propos d’Axelle Lemaire, ancienne secrétaire d’État au numérique, soulignant « l’incapacité de la législation et du droit à aborder une activité aussi hétérodoxe que celle de Google-Alphabet », rappelant aussi qu’attaquer Google et les autres géants du numérique n’est pas une « désincitation » à l’innovation. Au contraire, ajoute-t-elle, « le rachat par un GAFA ne peut pas être éternellement le but des start-up. Il faut s’assurer que les règles soient équitables afin de laisser une chance aux nouveaux entrants. Si la solution est le démantèlement, alors il faut le faire ».

Autre moment clé, l’artiste Albertine Meunier est entrée sur scène avec sa machine à sou « Las Datas » , digne de Las Vegas. Un des jurés s’est porté volontaire. Le principe est simple, s’il accepte de livrer une donnée personnelle, il obtient un jeton qu’il met dans la machine à sou pour tenter de gagner une peluche, en l’occurrence un Bisounours. Le juré a donné son nom, obtenu un premier jeton et a perdu. Il a donné sa date de naissance, rebelote, perdu. Puis on lui a demandé d’épeler son adresse email et là, il a hésité, il a regardé les 800 personnes présentes, et finalement a refusé. Ce qu’il a refusé de faire publiquement, nous le faisons pourtant sans cesse devant notre écran, sans prendre conscience que cette adresse sera potentiellement communiquée à bien plus que 800 personnes... Derrière nos écrans, nous signifie l’artiste avec humour, nous ne sommes peut-être que des Bisounours. Des gros naïfs.

Heureusement le vent tourne. Outre, la commissaire à la concurrence de l’Union européenne, d’autres responsables publiques et politiques se mobilisent. Nous parlions du Conseil d’État dans le dernier Et si , il y a aussi les villes qui s’organisent afin de contrer ou contenir Uber ou Airbnb , le Fisc français qui oblige à la transparence des revenus que les particuliers tirent des plateformes collaboratives , ce qui permettra au passage de connaître le CA de ces entreprises sur le territoire français... En outre, la précarisation des travailleurs engendrée par les plateformes collaboratives, à l’image des livreurs à vélo, préoccupe le gouvernement Macron. Ce dernier souhaite, en effet, mettre en place une assurance chômage universelle , dont il est encore trop tôt pour savoir si elle sera réellement efficace ou si au contraire elle fragilisera encore plus le système de protection sociale existant.

Heureusement le vent souffle, non pas en Arizona, comme chantait MC Solaar, mais aussi sur l’économie sociale et solidaire, qui semble petit à petit sortir de sa torpeur et se saisir du numérique non plus uniquement par l’usage et l’utilité, mais par sa dimension culturelle et politique. Ainsi, la Coop des communs a organisé, mardi aux Grands Voisins, un débat intitulé « Plateformes collaboratives et ESS : Quels nouveaux modèles par les Communs ? ». Trois plateformes, dite coopératives, en opposition aux plateformes collaboratives incarnées par Airbnb, Blablacar, etc., sont venus expliquer leur démarche et leur fonctionnement. Coopcycle , un logiciel open source qui permet aux coopératives de livraison à vélo d’avoir un outil aussi performant que ceux de Foodora, Deliveroo, etc., tout en gardant la maîtrise de leur activité. Les Oiseaux de passage (ex-H2H), une plateforme coopérative d’hospitalité qui va se lancer en 2018 et qui offrira aux acteurs locaux la possibilité de construire un autre réseau d’hébergement et d’expérience que celui d’Airbnb. Et enfin, Open Food France , qui à la manière de cagette.net (AMAP), propose un outil pour les circuits courts alimentaires afin qu’ils puissent monter une offre en ligne. D’autres initiatives étaient également présentes dans la salle, SMART , Coopaname , Enercoop , Sharers and Workers , Finacoop , Savoirscom1 , l’Assemblée virtuelle , Civicwise , Cellabz (blockchain), etc., et aussi nombre de chercheurs, dont ceux qui organisent le 8 et 9 décembre des rencontres itinérantes à Marseille sur "les communs, la cité et la ville ".

Ainsi, un écosystème complexe et riche est en train de se lever face aux acronymes des géants du Net, dessinant une économie numérique sociale et solidaire, une alternative qui ne pourra qu’enrichir l’expérience numérique, la rendre plus équilibrée et donc meilleure pour la santé. Ainsi, Le vent se lève...


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