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Focus 04/12/2017

Pas de technologie sans appropriation : une interview vidéo de Cynthia Fleury

Cynthia Fleury, filmée à l'Hôtel Dieu.
La technologie suppose une appropriation et une transformation de nos organisations dans le soin : tel est le propos de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, qui a fondé il y a deux ans et dirige aujourd'hui la Chaire de philosophie à l'hôpital, dont les deux principaux lieux sont à fin 2017 l'Hôtel Dieu et le Centre hospitalier Sainte-Anne à Paris. Une interview vidéo et texte en partenariat avec Solidarum et Culture Mobile .



Culture Mobile : Quel regard portez-vous sur l’apport des nouvelles technologies dans le soin au patient, et ce dans tous les sens du mot soin ?

Cynthia Fleury : Dans le soin, leur apport est indéniable, parfois enthousiasmant, mais très ambivalent. Car contrairement à une idée reçue, la technologie ne rend pas le soin plus facile. Se doter d’un ordinateur, vaincre son appréhension vis-à-vis d’un robot, télécharger une application, apprendre à utiliser correctement ces outils, pour soi et ses interlocuteurs, en adéquation avec ses connaissances, avec son expérience de terrain, demeure une gageure. Avant de procurer un sentiment de confort et de confiance, tout usage d’une nouvelle technologie suppose une lente appropriation. Il faut acquérir de nouvelles compétences, donc se former de façon formelle ou informelle. Cela prend du temps et coûte de l’argent. Impossible de s’approprier une technique sans un accompagnement, donc la plupart du temps sans une ligne budgétaire dédiée. Beaucoup veulent aller plus vite que la musique : ils pensent qu’il suffit d’acquérir les outils de la télémédecine pour que tout le monde s’y mette et que le soin soit assuré en continu. Ça, c’est un rêve dangereux, et ce d’autant que se donner les moyens de l’appropriation de la technique ne suffit pas : il faut aussi composer avec les résistances de certains membres du personnel soignant et surtout de patients qui ont peur d’être pris en main par une machine, quand d’autres à l’inverse ne voudront bientôt plus que cela.

Car la technologie ne peut s’appliquer à l’aveugle dans un milieu, en particulier dans le milieu médical : pour remplir sa fonction, et apporter tout son potentiel, n’implique-t-elle pas une refonte de tout l’écosystème du soin ?

Vous avez raison, mais je voudrais préciser que cet écosystème particulier qu’est en effet l’hôpital s’avère trop souvent en pratique plein de dysfonctionnements : une institution qui est censée produire du soin en arrive parfois à l’exact inverse, c’est-à-dire à produire du mal-être, autant pour le personnel que malheureusement pour les patients et leurs proches. Donc oui, la mise en place de nouvelles technologies implique de revoir tout ou partie de l’écosystème du soin, de façon progressive à l’idéal pour permettre cette appropriation dont je parlais. Mais l’on peut transformer cette contrainte en opportunité, et en profiter pour revoir en profondeur l’organisation de l’institution concernée, dans un sens plus humain justement...

Sauf qu’imposer une technologie sans prendre en compte le facteur humain et la nécessité d’un accompagnement peut être très contre-productif...

Effectivement. Sur le papier, l’arrivée des machines robotisées dans la chirurgie par exemple, c’est fantastique. Mais cela remet en question une partie de la mission classique du chirurgien et surtout de tous ceux qui l’assistent. Face à une machine d’une redoutable précision, qui remplace bien des actes qu’accomplissaient jusqu’ici des hommes et des femmes, certains ont du mal à trouver leur place. Ils doivent revenir à ce qui fait sens dans leur métier : que doivent-ils accomplir qu’une machine ne sera jamais capable de faire ? Le problème est encore plus délicat du côté de certaines professions, comme les radiologues. Grâce à ce qu’on appelle le Big data, c’est-à-dire à l’accès à des millions de données puis leur analyse en temps réel, il devient possible de comparer la radiographie d’un patient avec des milliers d’autres apparemment très proches. Il devient notamment envisageable d’affiner des probabilités d’évolution de la maladie, par comparaison aux radios de malades plus anciens, ayant eu auparavant le même type de souci, avant que leur mal n’évolue. Pour obtenir des probabilités de développement d’une maladie, par exemple d’un cancer, des systèmes entièrement automatisés, utilisant le Big data et pourquoi pas un système d’intelligence artificielle (IA) via les techniques d’auto-apprentissage de type deep learning, proposent un diagnostic d’une précision inatteignable par un radiologue ayant pourtant douze années d’étude. Progrès fantastique et souhaitable certes, mais à certaines conditions, notamment éthiques, aussi... Sans doute y a-t-il quelque chose de l’ordre de l’intuition qui manque à la machine, qui n’a évidemment pas conscience de cette vulnérabilité que nous avons en partage, et que toute décision doit prendre en compte. Mais ce constat peut-il suffire à repositionner le radiologue et ses savoirs dans un écosystème de la médecine profitant du Big data et de l’IA ? Le paradoxe de ces deux situations, du chirurgien et surtout du radiologue, renforce, me semble-t-il, la nécessité d’une formation au spectre bien plus large et d’un recours aux humanités. Car plus la technique prend de l’importance, réalisant certaines tâches plus efficacement que le médecin, le radiologue, l’infirmier ou encore l’aide-soignant, et plus vous devez identifier ce qui fait la spécificité de l’acte humain, que la machine ne peut remplacer, ou tout simplement inventer une nouvelle façon de faire soin, afin de la valoriser et de la développer.

Cela signifie donc que l’apport de nouvelles technologies n’est jamais positif en tant que tel, mais qu’il peut le devenir dès lors que nous mettons l’humain au cœur ? Y a-t-il des situations où leur valeur ajoutée est, comme vous le dites, indéniable ?

Les illustrations de l’ambivalence de la technique sont nombreuses. Prenons la réalité augmentée, qui via des lunettes dédiées, un smartphone ou une tablette tactile, ajoute des informations de texte, de son ou d’image au réel in situ. Elle peut susciter d’immenses confusions entre l’expérience vécue et le fantasme du réel, mais elle s’avère à l’inverse très utile pour aider des invalides à se reconstruire, à renforcer certains de leurs sens ou de leurs membres, voire pour récupérer une partie de leurs compétences.

Auriez-vous un exemple pour vous pertinent d'un usage potentiellement positif des nouvelles technologies ?

La valeur ajoutée des nouvelles technologies me semble assez claire dans un univers nouveau, qu’on appelle l’empathie artificielle, à savoir l’utilisation de robots, dits sociaux, dans tel ou tel service. L’on pourrait se dire : quoi qu’il en soit, mettre des robots à la place d’êtres humains, c’est déshumanisant. Eh bien, l’on aurait tort. Car un grand nombre de patients, en perte d’autonomie, ne peuvent faire leur toilette tout seul, mais ont du mal à accepter qu’un homme ou une femme, même très prévenants, les accompagnent dans les gestes les plus intimes du quotidien. En revanche, qu’une machine plus ou moins humanoïde soit leur aide, plutôt qu’un être humain, pour tout ce qui est de l’ordre de la toilette leur va bien mieux. Ne pas avoir à se dénuder et à montrer crûment leur incapacité à s’occuper de leur corps face à un autre être humain leur évite une situation qu’ils jugent dégradante. L’usage d’un robot leur permet de préserver leur intimité : la neutralité de la machine devient, paradoxalement, la réponse la plus humaine à leur vulnérabilité. S’ils sont correctement conçus et programmés, et que les équipes sont préparées à leur arrivée, des robots peuvent s’avérer très utiles, pour ces patients en perte d’autonomie, des personnes âgées ou même des autistes, afin de faciliter un certain type d’interaction. Et bien sûr, le but est d’affecter les hommes à d’autres tâches ou relations existentielles avec le malade.


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