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Focus 28/11/2017

Les robots sont-ils bons pour la santé ? Une interview de Laurence Devillers

Laurence Devillers, à côté de deux robots Nao et d'un Pepper, de la société Softbank Robotics, dans son laboratoire du CNRS sur le plateau de Saclay, avec son dernier livre entre les mains.
Laurence Devillers croit en la capacité des « robots sociaux » à jouer demain un rôle important dans l’accompagnement de patients et de personnes âgées, en particulier atteintes de la maladie d’Alzheimer. Auteure du livre Des Robots et des hommes - Mythes, fantasmes et réalité (Plon, 2017), elle est chercheuse en apprentissage machine, modélisation des émotions et interaction homme-machine au CNRS-LIMSI, et professeure à l’université Paris-Sorbonne en informatique appliquée aux sciences humaines et sociales. Premier volet d’une interview réalisée par notre partenaire Solidarum .

Solidarum : Quel regard portez-vous sur l’apport des nouvelles technologies dans le soin au patient, et ce dans tous les sens du mot soin ?

Laurence Devillers : Je crois beaucoup aux promesses des nouvelles technologies dans le soin au patient. Au début de mon livre, Des Robots et des hommes, j’ai écrit une petite fiction dont le personnage central est un robot social, d’aide à la personne, qui s’appelle Lily. Cette histoire, inventée mais fondée sur de vrais projets et recherches, se déroule en 2025. Je m’y imagine après un burn out. L’assistant robotique m’a été prescrit par mon médecin. Lily, puisque c’est son nom, possède une application de santé. Elle écoute mes conversations, observe, mais aussi capture mes mesures physiologiques grâce à un bracelet connecté comme il en existe déjà en 2017. C’est ainsi, avec mon consentement, qu’elle envoie mes données de santé à mon médecin qui les analyse et m’appelle s’il décèle un problème. Ce robot d’assistance veille sur mon sommeil, mon alimentation et surtout mon stress. Avec des capacités de dialogue et d’apprentissage par elle-même bien plus fortes que Siri de l’iPhone, Google Home ou encore Alexa d’Amazon qui sont des agents conversationnels (appelés chatbots ou robots bavards), Lily m’accompagne, m’informe, me stimule et me donne de l’énergie dans la vie de tous les jours. Son apport est précieux pour sortir de la dépression. Mais attention : dans ma fiction comme dans la réalité d’aujourd’hui et de demain, les technologies ne remplacent ni le médecin ni les aides-soignants.

Certes, mais votre assistant robotique de notre proche futur n’accomplit-il pas beaucoup de tâches, de l’ordre de l’aide à la personne, qu’effectuent aujourd’hui des êtres humains ?

Non, ou vraiment à la marge. Un assistant robotique, qui peut prendre la forme d’une application sur smartphone, d’un objet connecté ou d’un robot qui se déplace, ne se conçoit pas en substitution de professionnels du soin ou de l’accompagnement. On en est d’ailleurs bien incapable. Les assistants robotiques devront accomplir des tâches spécifiques pour lesquelles ils seront très performants et pourraient rendre le travail des aidants plus aisé, voire pallier leurs manques. Les services d’aide à la personne s’adressent aujourd’hui d’abord à des individus en perte d’autonomie, en particulier très âgés, et beaucoup moins à des individus malades ou dépressifs comme le personnage de ma fiction. De plus, même auprès de seniors ne pouvant sortir seuls de chez eux, en dehors de lieux dédiés comme les EHPAD (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), l’accompagnement ne peut être que partiel, alors que le robot que je décris reste en permanence aux côtés de la personne. Accompagner à 100 % quelqu’un vivant chez lui, ce qui est indispensable pour les personnes très atteintes de la maladie d’Alzheimer, c’est compliqué. Car si la personne vit seule, cela supposerait plusieurs personnes à plein temps... D’où l’idée d’un robot à même d’assister le patient, mais aussi les professionnels du soin. Cela sera possible bientôt, et nécessitera quoi qu’il arrive une supervision humaine.

Pourquoi n’est-ce pas encore envisageable ?

Pour des raisons techniques et de sécurité, mais aussi d’usage. Il n’est pas question qu’une machine tombe sur la personne dont elle s’occupe et lui fasse mal. Or le déplacement dans un environnement en partie imprévisible, comme une maison, reste très compliqué pour les robots. Il existe encore de nombreux défis de recherche pour construire des robots-assistants pouvant s’adapter facilement et apprendre un début de sens commun. Les robots Nao ou Pepper de la société Softbank Robotics sont actuellement expérimentés dans des hôpitaux, centres de soins ou EHPAD. Nao n’est haut que de 58 centimètres, Pepper fait 1,40 mètre, mais a des roulettes à la place des jambes. Nous devons étudier les effets psychologiques de leur utilisation sur la personne à court et long termes. Ces robots pourraient permettre demain de préserver l’intimité de personnes dépendantes, mais aujourd’hui ils ne sont techniquement pas encore prêts à habiller, déshabiller, cuisiner, et à veiller seuls sur quelqu’un qui en ferait la demande. Adaptés à la personne, ils seront construits pour des fonctions particulières (majordome, agenda, surveillance, etc.) et devront respecter une certaine éthique de relation. Au sein de la CERNA (Commission française de réflexion sur l’éthique de la recherche en sciences et technologies du numérique d’Allistene), dont je suis membre, nous travaillons à des préconisations éthiques sans lesquelles tous ces accompagnements resteront impensables.

Sur l’éthique, pensez-vous aux enjeux de protection des données personnelles, avec des constructeurs qui feront tout pour que l’utilisateur du robot ne l’éteigne jamais et qu’il ne cesse ainsi de recueillir des informations ?

Oui, les personnes en situation de fragilité seront particulièrement menacées par la captation ou l’utilisation de données sans leur consentement. Ce type de souci se pose d’ores et déjà avec les objets connectés, de la maison ou que l’on porte sur soi. Il faut anticiper non seulement les risques de piratage des machines, mais aussi de marketing intempestif de produits non demandés, ou encore de manipulations cognitives malveillantes, qui pourraient aller jusqu’à déstabiliser psychologique- ment les personnes.

Cela me fait penser à cette intelligence artificielle de Microsoft, Tay, capable d’apprendre toute seule de l’interaction avec les internautes et qui, au bout d’une jour- née de dialogues sur la Toile, était devenue pro-nazi...

C’est exact. Microsoft a été obligé de retirer cet agent conversationnel. Nous pourrions connaître demain des problèmes de ce genre avec des robots. Cela démontre la nécessité de règles éthiques, de surveillance des interactions, donc d’un encadrement humain, mais aussi d’une éducation à ces nouvelles technologies qu’il faut démystifier. Pour le patient ou l’aidant, pour le citoyen, le robot ou l’objet connecté sont des boîtes noires, dont ils ne savent rien. Je me souviens d’une scène du film Her de Spike Jonze : le personnage joué par Joaquin Phoenix réalise que l’agent conversationnel calibré pour lui plaire, et dont il est amoureux, discute et vit le même type d’aventure avec des milliers de gens ! Rares sont ceux qui savent que les robots peuvent communiquer entre eux et apprendre ainsi, dans le cloud, c’est-à-dire les serveurs où réside une bonne part de leur « intelligence ». Il faut, d’une part, connaître ce dont on parle et, d’autre part, réfléchir avec tous les professionnels et les citoyens concernés aux standards, à l’éthique, aux règles d’usages de toutes ces machines. Nous avons besoin d’un grand programme d’éducation et de formation à la coconception des machines, ainsi qu’à leur utilisation pour différents usages et métiers. La profession d’éthicien en intelligence artificielle et robotique a de l’avenir.

Vous parlez d’éducation aux machines et de lourds enjeux éthiques. Mais dans le soin et l’accompagnement des patients, ces machines sont-elles indispensables ? Ne seraient-elles pas un danger pour certaines populations ?

20 % des foyers américains ont déjà un chatbot chez eux pour répondre à leurs questions du quotidien, comme l’horaire du bus ou la prise d’un rendez-vous chez le dentiste. Les objets connectés sont déjà parmi nous, et nous serons demain entourés de robots. Cela me semble inéluctable. Même si ce devenir, comme tout projet majeur, nous pose de forts soucis éthiques, ces machines peuvent nous être très utiles. J’ai discuté avec des psychiatres, des gériatres, des pédiatres : les applications de ces assistants robotiques pour la santé et le soin sont nombreuses. Il faudrait cependant éviter que des robots se substituent aux humains, aux parents. Car les premières années d’existence sont le moment où nous apprenons à vivre avec autrui, à réagir en société, où les premiers liens sociaux se tissent. En revanche, après la petite enfance, et en fonction des situations, des robots devraient avoir dans le proche avenir un rôle important pour sécuriser et accompagner les personnes dépendantes, souffrant d’un handicap temporaire ou permanent. Un tel apport serait précieux pour les aidants. Quand un proche tombe malade et perd son autonomie, c’est un drame pour son mari, sa femme ou ses enfants. Comment s’occuper de lui 24 heures sur 24 ? Et comment ne pas se sentir coupable si une telle présence s’avère impossible? Des robots d’assistance comme Lily, dont je parlais en début d’entretien, pourraient fournir une partie de la réponse et soulager ces aidants familiaux.


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