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Le numérique, l’emploi à réinventer ?

L’ampleur des innovations technologiques liées au numérique justifie de parler, à propos de leur impact sur l’économie, d’une révolution industrielle comparable à celles provoquées par les techniques de la machine à vapeur ou l’électricité. Les grappes d’innovation qui se succèdent depuis la fin des années 1970 dans le domaine de l’informatique, des réseaux et de la robotisation ont fortement pénétré le système productif ; elles interviennent aujourd’hui dans un éventail très large de tâches, dans la production industrielle mais aussi dans les services, dans l’exécution comme dans la conception des produits et services, dans l’organisation du travail et le management, etc. Les évolutions actuelles réactivent ainsi la question économique ancienne du lien entre le progrès technique et l’emploi, qui s’efforce de comprendre dans quelle mesure le développement des machines (ordinateurs, algorithmes, robots) affecte les emplois disponibles. Dans une société où le statut social, les revenus et les droits sociaux sont fortement liés à l’emploi, faut-il s’inquiéter de la révolution industrielle en cours ?

L’impact du numérique sur l’emploi est complexe et multiforme, et il n’est pas question d’en aborder ici tous les aspects. Nous laissons notamment de côté les enjeux liés à l’organisation du travail dans l’entreprise, traités dans dans un précédent dossier du Digital Society Forum , pour nous concentrer sur les effets du numérique sur les grands équilibres du marché du travail : dans quelle mesure la diffusion du numérique crée plus d’emplois qu’elle n’en détruit, quelle est la qualité des emplois créés, comment prévenir les effets négatifs de certaines des évolutions. Ce sont ces trois dimensions de l’emploi en régime numérique - destruction, transformation, régulation - que nous nous proposons d’examiner dans ce forum.

Vers une diminution de l’emploi ?


Le premier enjeu porte sur l’effet de la révolution numérique en cours sur la quantité d’emplois disponibles dans l’économie, et donc sur le chômage. Les programmes et les machines d’aujourd’hui, comme celles des révolutions industrielles précédentes, sont susceptibles de remplacer un certain nombre d’emplois ; symétriquement, l’évolution technologique alimente la croissance en créant de nouveaux produits, en suscitant de nouveaux investissements, en améliorant la productivité des travailleurs. La question du solde de cet impact reste aujourd’hui très controversée par les spécialistes de la question, et varie à la fois selon le cadre théorique choisi et la méthode d’investigation empirique utilisée. Certains, confiants dans les lois du marché et l’observation des révolutions industrielles précédentes, mettent l’accent sur la capacité des économies à réinvestir les gains de productivité dans de nouveaux territoires de croissance, créateurs d’emplois ; d’autres, observant l’atonie de la conjoncture mondiale, pointent au contraire soit la possibilité d’une révolution numérique sans croissance, soit le scénario d’une croissance sans emplois. Les divergences d’évaluation des deux effets (compensation des emplois détruits / substitutions des machines aux emplois) reposent notamment sur des évaluations différenciées de la capacité des machines, robots et algorithmes à prendre en charge une part très large des tâches effectuées aujourd’hui par des humains.

Un consensus se dessine en revanche sur le fait que la révolution industrielle en cours déplace les emplois disponibles, en termes de secteurs et de qualifications. De nombreux travaux empiriques s’efforcent de saisir dans le détail quelles sont les tâches susceptibles d’être effectuées prochainement par des machines, de distinguer les emplois les plus menacés d’obsolescence de ceux qui sont au contraire complémentaires des machines. Se dessinent ainsi différents scénarii de déformation du marché du travail au profit des plus diplômés (ou d’une partie d’entre eux), tandis que les emplois faiblement et surtout moyennement qualifiés apparaissent fortement menacés. L’effet du progrès technique se combine ici avec celui de la mondialisation de l’économie pour fragiliser les moins diplômés, mais aussi les classes moyennes, ce qui constitue un fait inédit dans l’histoire du couple technologie/emploi.

L’impact du numérique sur la qualité de l’emploi


Tout en ravivant le débat ancien sur l’effet de la technique sur l’emploi et le chômage, la révolution numérique conduit à s’interroger sur l’évolution de la qualité de l’emploi. Les machines, outre qu’elles remplacent le travail humain, sont en effet également susceptibles de l’organiser différemment. Au cours des dernières années, de très nombreux outils ont été créés pour organiser des relations entre des entreprises et des travailleurs non-salariés, aux statuts et appellations encore instables (freelances, slashers, indépendants, etc.).

Les technologies numériques viennent ici alimenter un mouvement plus ancien d’externalisation du travail salarié vers le travail indépendant via la création de plateformes permettant la rencontre d’un très grand nombre d’offreurs et demandeurs de travail. Elles facilitent la mise en concurrence des travailleurs et leur contrôle, et concernent un nombre croissant d’emplois et de tâches : activités de création et d’écriture, artisanat, transport, informatique… De ce point de vue, certains sites de consommation collaborative peuvent être vus comme un mouvement d’extension supplémentaire de la mise en concurrence des travailleurs, en mêlant les particuliers aux professionnels, dans le domaine de l'hôtellerie ou du transport. De même, les plateformes de crowdsourcing étendent aux micro-tâches le mouvement général de travail à la demande.

Cette évolution multiforme du travail hors des cadres de l’emploi salarié est encore mal décrite et évaluée. Une question importante concerne le degré de choix et d’autonomie des travailleurs indépendants participant aux plateformes numériques. Lorsqu’il n’est pas subi mais choisi, le travail indépendant rencontre en effet une aspiration sociale à l’autonomie, à l’indépendance, au plaisir du contrôle de son travail et de son emploi du temps, fortement mis en avant par les professionnels indépendants dans les différentes enquêtes. La question se pose donc de savoir dans quelle mesure les plateformes numériques permettent réellement aux travailleurs indépendants d’accéder à cette autonomie (revenu suffisant, contrôle des horaires de travail, etc.). Un certain nombre d’études suggèrent que ce n’est pas systématiquement le cas, du fait du fonctionnement des algorithmes de prix, d’appariement et d’organisation des tâches. L’autonomie passe en outre par la mise au point de statuts adaptés. Dans le cas de la France, plusieurs études et travaux de recherche permettent d’avoir un aperçu des usages du statut d’auto-entrepreneur, et en pointent les insuffisances comme support d’une activité durable.

Quelle régulation ?


Les recherches dessinent des scénarios plus ou moins optimistes pour le futur de l’emploi ; ils constituent autant d’appels aux pouvoirs publics à s’efforcer d’anticiper les évolutions et à en prévenir les conséquences les plus néfastes. A court terme, un premier débat porte sur la réglementation des activités organisées par les plateformes numériques telles qu’AirBnB ou Uber : dans différents pays, les régulateurs s’efforcent de trouver un équilibre entre un laisser-faire qui permet au nouveau secteur de se développer et de créer des emplois, et un encadrement qui protège les secteurs établis (riches en emplois) d’une concurrence déloyale.

A moyen terme, plusieurs acteurs et chercheurs s’interrogent sur le futur des relations professionnelles dans un monde où les plateformes numériques jouent un rôle croissant dans la distribution de l’emploi. L’équilibre des rapports de forces construits à l’ère industrielle disparaît, du fait de l’éparpillement des travailleurs et de leur mise en concurrence systématique. Plusieurs pistes sont esquissées quant aux moyens et aux objets d’une défense de ces travailleurs : nouvelles formes de syndicalisme, contrôle des algorithmes de distribution du travail, transparence des prix, etc.

Toujours à moyen terme, certains esquissent un modèle de protection sociale universel, attaché à la personne tout au long de sa vie, quels que soient la forme de son activité professionnelle et/ou ses périodes d’inactivité, et non plus au statut ou à l’appartenance professionnelle. Une telle approche doit permettre d’encourager l’évolution professionnelle et la prise de risque des travailleurs tout en leur assurant une protection sociale. En France, le compte personnel d’activité à l’étude actuellement préfigure cette rupture.

Enfin, plusieurs auteurs s’efforcent de prendre au sérieux la perspective, à long terme, d’une diminution plus ou moins drastique de l’emploi et plus globalement du travail. L’importance de favoriser l’éducation et la formation fait largement consensus, dans la mesure où le progrès technique déplace les emplois vers les qualifications les plus élevées ; mais cela pourrait ne pas être suffisant. Pour les théoriciens de la fin du travail comme Rifkin ou Stiegler , comme pour les fin observateurs de la robotisation que sont Brynjolfsson et MacAffee, la révolution industrielle en cours rendra inutile une grande partie de la force de travail disponible. Il faut donc imaginer des formes de rémunération alternatives aux revenus du travail à travers des systèmes tels que l’impôt négatif ou le revenu d’existence, de manière à rendre viable et suffisamment juste une société dans laquelle les machines assument un grande partie du travail.


Les commentaires

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Bernard Heron
Bernard Heron 14/01/2016 17:24:23

Tout à fait d'accord avec cette analyse. Pour ma part, cette révolution numérique doit impérativement être accompagnée socialement par un Revenu de Base Inconditionnel, Individuel et Inaliénable. Voici un article écrit dans ce sens sur mon site. http://www.lepetitlivrevert.fr/non-classe/uberisation-societe-ideale-virtuelle-plateforme-impots-taxes/


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