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Focus 02/05/2016

Le migrant connecté a lui aussi la "tête dans la toile"

En 2011, Andrew Mitchell, Secrétaire au développement international du Royaume-Uni, parle à des migrants (qui le prennent en photo avec leur mobile) dans un camp de transit à la frontière de la Lybie et de la Tunisie. Image signée DFID - UK Department for International Development, en Creative Commons Attribution 2.0 Generic .
Et si le migrant d'aujourd'hui, plus que jamais connecté, ne pouvait plus être considéré comme un déraciné ? Pourtant écrite et racontée à l'antenne de France Culture le jeudi 21 novembre 2013 à 8h45 du matin, cette chronique de Xavier de la Porte n'a pas pris une ride (numérique) en ce tout début de mai 2016. Elle est tirée de son livre sorti récemment : "La tête dans la toile" (C&F Editions).

Et si les nouvelles technologies nous obligeaient à envisager différemment les migrations ? Ce n’est pas moi qui émets cette hypothèse, mais une chercheuse de Télécom Paris-Tech, du nom de Dana Diminescu, qui mène depuis des années un travail passionnant. Dana Diminescu n’est pas, au départ, une spécialiste des nouvelles technologies. Son objet, ce sont les migrations, qu’elle a longtemps étudiées avec les outils scientifiques traditionnels. Mais c’est en travaillant sur les migrants qu’elle s’est aperçue, vers le milieu des années deux mille, qu’un nouveau paradigme était apparu avec l’usage répandu des nouvelles technologies, une réalité nouvelle à laquelle elle a le donné le nom de « migrant connecté ».

Son constat est simple. Les migrants d’aujourd’hui ne sont pas des déconnectés. Bien au contraire, ils sont des usagers comme les autres – voire plus que les autres – des outils numériques. C’est par exemple le simple téléphone portable qui va permettre d’être joint partout et tout le temps – le « secrétariat du pauvre », dit Dana Diminescu – mais qui peut aussi servir à faire transiter de l’argent par texto. Si le téléphone est plus élaboré, ça peut être des plateformes de discussion en ligne ou même un moyen de faire partager son expérience, de documenter les étapes : on a vu des petits films enregistrés sur leur téléphone par des migrants traversant les montagnes turques. Pour ceux qui sont plus installés, qui ont les moyens, c’est Internet. Des sites de rencontres qui favorisent, dans le pays d’arrivée, les rapports et les mariages intra-communautaires. Ou alors Skype, dans la communauté philippine notamment. Comment des mères venues travailler en Europe sans leurs enfants s’équipent dès qu’elles peuvent d’un ordinateur qu’elles allument dès qu’elles sont chez elles, ce qui leur permet de voir leurs enfants restés au pays dans la famille. On peut, même avec le décalage horaire, partager un repas, voir les enfants passer, s’habiller, rire, avoir l’impression de partager un quotidien à travers cette fenêtre numérique ouverte presque gratuitement sur cet ailleurs.

Tout ça n’est pas anodin. C’est un bouleversement dans la manière dont on conçoit la migration. Parce que, dans la suite des admirables travaux menés par Abdelmalek Sayad, on continue souvent d’envisager le migrant dans la perspective de la « double absence », absence au pays d’origine et absence au pays d’installation. Or, il semble que ce ne soit pas complètement le cas avec les nouvelles technologies plus qu’avec les anciennes : le migrant contemporain reste en lien avec son pays d’origine, lien affectif, lien informatif, quasiment quotidien. Et ça change beaucoup de choses. Pour les parents isolés de leurs enfants, ça atténue la sensation d’arrachement. En même temps, ça crée d’autres difficultés. Les mères qui voient leurs enfants tous les jours par Skype ressentent difficilement ce qui est à la fois une présence, mais aussi une impuissance concrète à agir sur l’éducation de l’enfant. Ce n’est plus un déracinement, mais ça peut être aussi dur.

Il faut aussi mesurer les implications politiques de ces migrations connectées. Parce que l’idée qu’il faut intégrer le migrant (ou plutôt que le migrant doit s’intégrer) repose sur l’idée qu’il est désintégré, déraciné. Or on voit bien que ce n’est pas le cas. Le migrant connecté n’est pas un déraciné, il ne se débarrasse pas d’une culture ni d’une sociabilité pour en embrasser une autre, et il le fera sans doute de moins en moins à mesure que les usages des outils numériques se répandent chez les migrants.

Mais on peut se poser une question : est-ce que ces technologies ne favorisent pas une forme de ghettoïsation en enfermant le migrant sur sa famille restée au pays ou sur sa communauté dans le pays d’arrivée ? Les travaux menés par Dana Diminescu apportent une conclusion très différente : la relation au pays d’accueil est d’autant plus fertile (en termes social et professionnel) que les liens avec le pays d’origine et la communauté d’origine sont maintenus, en grande partie grâce aux technologies.


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