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Focus 27/04/2016

Même s’il n’est pas numérique, l’art de demain sera numérique

Cette image de ville, comme flottant dans l'espace infini du numérique, est tirée d'une fascinante vidéo du réalisateur allemand Harun Farocki , Parallel II. Les visiteurs de la Maison populaire de Montreuil ont pu la découvrir jusque fin mars dans le premier volet d’une expo en trois actes, titrée "Comment bâtir un univers qui ne s’effondre pas deux jours plus tard ". Après Simulacres , son deuxième volet, Relativités , sera inauguré le 4 mai 2016.
Et s'il devenait aujourd'hui quasiment impossible de créer sans prendre acte de l'omniprésence de la chose numérique ? Le journaliste Xavier de la Porte, désormais à Rue89, vient de publier à C&F Editions La tête dans la toile , livre "composé d'un ensemble de chroniques diffusées sur France Culture entre septembre 2013 et juillet 2014." Dite à l'antenne le 27 juin 2014 autour de 8h45 du matin en rebond de l'expo 1984-1999 : la décennie à Pompidou-Metz, cette petite analyse faussement naïve - dont nous avons simplement coupé l'accroche de circonstance - reste d'une justesse totale deux ans plus tard. A lire et méditer.

Quelles images produiront les artistes qui ont grandi avec Internet ? Que feront-ils des images, ces artistes qui auront baigné dans Youtube, qui auront regardé des séries jusqu’à plus soif, qui auront joué aux jeux vidéo des nuits entières, qui auront visité des musées, en y entrant et devant leur écran, qui auront stationné debout devant dans les tableaux des grands maîtres mais qui auront aussi zoomé dedans presque à l’infini, qui auront visité des églises romanes en 3D, qui auront pu voir tous les films de l’histoire du cinéma, depuis un village de campagne ? Que nous montreront-ils comme image, eux qui prennent des photos avec leurs téléphones, qui utilisent mille calques avec Photoshop, qui ont appris à démonter et remonter des films tout seul dans leur chambre avec un logiciel cracké ?
Ces questions, il est évidemment trop tôt pour y répondre. En même temps, on peut essayer de rassembler ce qu’on voit à droite et à gauche en quelques lignes de force :
– Certains et certaines travaillent ces images pour en faire autre chose. Ils remontent des images existantes, ils font ce qu’on appelle du mash-up (mélanges d’images et de son). En cela, ils s’inscrivent dans une tradition ancienne, qui passe par Montaigne, les collages surréalistes ou le cut-up des avant-gardes littéraires.
– Certains et certaines mettent en scène leurs pratiques numériques : de leur navigation, de leur manière de se mouvoir dans le monde numérique, dans les jeux, ils font des œuvres.
– Certains et certaines font de l’art politique numérique : ils utilisent l’art pour dénoncer les dérives numériques, mais les dérives profondes, celles qui sont inscrites dans le logiciel ; artistes-codeurs, ils donnent à voir le cœur de nos logiciels.
– D’autres cherchent à créer des programmes artistes, des programmes qui génèrent de l’art.
– Certains et certaines profitent des possibilités de diffusion qu’offre Internet pour s’affranchir des circuits traditionnels – pas de galeries, pas d’exposition, pas de catalogue, mais des sites, des œuvres qui circulent via les réseaux sociaux, des œuvres qui ne se désignent pas comme œuvres. Pour certains c’est une posture théorique, pour d’autres ce sera la seule manière possible d’atteindre le public.
– D’autres cherchent au contraire à entrer dans le circuit habituel de l’art. Ils élargissent la faille ouverte par les artistes qui, depuis longtemps, font de l’art avec des ordinateurs, qu’ils l’appellent numérique ou pas.
– Certains et certaines font complètement autre chose, ils font de la sculpture, ils font du dessin, de la peinture, ils s’éloignent des machines.
– Certaines et certains font tout ça en même temps, ou alternativement.
– Certains et certaines font sans doute autre chose, des choses qu’on ne voit pas encore, qu’on ne comprend pas encore.
Une chose est sûre : il est impossible de ne pas se positionner, d’une manière ou d’une autre, par rapport à ces images numériques. Une autre chose est sûre : dans la masse, il y a des productions insignifiantes, banales, il y en a d’autres étonnantes, belles, et quelques unes assez géniales. Une chose est sûre : il y aura des gens pour dire que ce n’est pas de l’art, qu’ils peuvent faire la même chose, que c’est laid, il y aura d’autres gens pour dire qu’il n’y a rien de nouveau, et puis encore d’autres pour trouver ça beau. Une dernière chose est certaine : ne pas s’intéresser à ce que font ces gens est une erreur intellectuelle.


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